01 / L’appareil photo

De mot en mot, de phrase en phrase, d’un bout à l’autre du parchemin, les lettres s’éveillèrent.

Cette fois, i avait dormi au moins un siècle. Ses articulations rouillées ne répondaient pas. Ses pieds tirebouchonnés avaient du mal à se dérouler. Il bâilla. Sa bouche devint plus grande que sa tête. Une tête qui bien que minuscule lui pesait comme un sac rempli de billes d’acier. Pourtant elle ne touchait même pas son corps filiforme. Elle flottait à deux millimètres au-dessus de lui.

Un œil s’approcha. Il ne ressemblait pas à un œil humain, ni même animal. Il était ample, rond, brillant, formé d’un ensemble de cercles concentriques noirs mats. Dans la pupille, des pétales avaient pivoté sur eux-mêmes pour révéler un cristallin d’un noir abyssal.

Une fleur carnivore !

Elle se pencha sur i. Il hurla. Les autres lettres hurlèrent aussi, les voyelles comme les consonnes muettes. z zozotait une plainte qui évoquait le blizzard. p et t hoquetaient l’un après l’autre comme s’ils jouaient au ping-pong. a se scandait lui-même pour exprimer sa panique. m voulait dire quelque chose. Mais quoi ? Même o s’étouffait de terreur.

Une lumière d’un blanc aveuglant jaillit. Une lumière d’une pureté irréelle. Avec force, elle pénétra les pigments noirs qui peinturluraient les lettres.

i s’agrippa à la racine d’un vieux poil de chèvre qui traînait encore à la surface du parchemin. À sa gauche, p lâcha prise dans un bruit déchirant et s’envola vers l’œil. À sa droite, o avait déjà cessé de résister. Privé de mains et de pieds, il n’avait pu se retenir. Dans un dernier cri d’épouvante, il monta au ciel la bouche grande ouverte. Les autres lettres le suivirent en cascades, les minuscules, les majuscules, les voyelles et les consonnes sans traitement de faveur. Même l’immense C enluminé qui ouvrait le texte fut aspiré.

i était le dernier. Des particules lumineuses chatoyant de mille nuances se glissèrent sous lui et l’arrachèrent au parchemin. Sans qu’il puisse se libérer de leur étreinte, elles le portèrent en direction du dôme translucide qui formait la cornée de l’œil.

Je vais m’écraser !

Mais il passa au travers par magie.

Vivant !

Dans une atmosphère de plus en plus glaciale, il tombait en direction de la pupille et du cristallin. Il les transperça aussi, déjà moins surpris. Il tournoya sur lui-même. Les particules qui étaient sur sa droite passèrent à gauche et inversement. Lui-même se retourna comme s’il se voyait dans un miroir. Et il rapetissa. Et toutes les distances diminuèrent. Les particules se serrèrent contre lui comme si elles tentaient de le réchauffer.

Une muraille vitrée de millions de minuscules carreaux rouges, verts et bleus se dressa sur sa trajectoire. Des lames de rasoir rutilantes entouraient chacun des carreaux.

Par réflexe, i se protégea le visage. Il perdit connaissance avant même l’impact qui le déchiqueta. Il ne subsistait de lui qu’une purée de morceaux rouges, verts ou bleus qui atterrirent sur une tôle ondulée parcourue de décharges électriques. Ils y sautillèrent comme des œufs jetés sur une poêle remplie d’huile bouillante. Alors qu’ils cuisaient en crépitant, ils levaient plus ou moins. Certains ressemblaient à des crêpes, d’autres à des cakes ou même à des kouglofs. Une spatule mécanisée ramassa ces gâteaux et les poussa vers un entonnoir réfrigérant qu’ils dévalèrent à la queue leu leu.

Un tapis roulant les réceptionna et les achemina vers une usine faite de cubes de glace. Des éclairs zébraient le ciel et des coups de tonnerre ne cessaient de gronder. Les gâteaux rouges partaient à droite, les verts à gauche, les bleus continuaient tout droit. Chacun de leur côté, ils pénétraient dans un tunnel dont le plafond s’abaissait par paliers successifs.

Sur chacune des contremarches, un nombre était inscrit. Lorsqu’un gâteau était trop haut pour passer sous une marche, il était désintégré.

— 254, cria une voix gutturale dans un mégaphone.

Elle désignait le numéro de la contremarche où la désintégration s’était produite.

— 112, 45, 5…

Ainsi, du plus grand au plus petit, les gâteaux de couleur furent transformés en nombres. Une fois regroupés sur un nouveau tapis roulant, ces nombres furent transportés vers un immense iglou. Des pinces mobiles les saisirent et les déposèrent côte à côte. Peu à peu, elles reconstituèrent i.

Il regagna ses esprits. Il avait mal dans tout le corps. Des engelures lui élançaient les doigts et les pieds. Il ne se souvenait que de la muraille vitrée de carreaux rouges, verts et bleus. Il avait l’impression d’avoir été roué de coups et laissé pour mort.

Il se tâta avec ses doigts engourdis, se regarda. Il portait désormais un costume noir strié de lignes verticales et horizontales qui dessinaient un quadrillage. Dans chaque case était inscrit un nombre.

Il grimaça. Quelque chose fourrageait entre ses pieds. C’était une espèce de souris avec un museau pointu. Son corps, d’un rouge vif et couvert de poils ras, se composait de sept caractères emboîtés : <:3)~~~. — Qu’est-ce que tu fais ? s’écria i.

Elle leva vers lui ses deux yeux noirs, puis rabaissa la tête et croqua un morceau de parchemin.

— Va-t-en !

Il essaya de la chasser. Elle courait autour de lui et dévorait le parchemin.

— Arrête ça !

i prit conscience qu’il était seul. Il chercha p du regard. Il ne le vit pas. o avait également disparu ainsi que toutes les autres lettres. Autour de lui, le vénérable parchemin patiemment élimé par les moines s’était volatilisé. i reposait sur un sol blanc, lisse et glacial.

— Tu as tout mangé !

Un cri déchirant retentit. i releva sa petite tête. Il aperçut au loin le C enluminé qui se débattait dans son nouveau costume à carreaux. Il n’avait pas été rongé par la souris, c’était presque une bonne nouvelle. Au cœur d’une gerbe d’étincelles, des seringues se plantaient dans chacune de ses cases et y injectaient de la couleur ou en aspiraient.

— C, cria i comme si cet appel pouvait soulager les souffrances de la majuscule enluminée.

Elles le tatouent !

Les crépitements électriques s’accompagnaient d’une odeur de chair brûlée. Au plafond de l’iglou, des milliers de seringues se déplaçaient sur des rails de guidage. Elles avançaient par saccades, traînant derrière elles des tuyaux qui se gonflaient ou se dégonflaient quand elles plongeaient sur une case. Ces tuyaux transportaient la couleur. Ils faisaient penser à une armée de boas constrictors qui auraient dévasté un clapier, leurs estomacs digérant des lapins.

C hurlait à la mort. Il pleurait, appelait les autres lettres qui a priori étaient trop loin pour lui répondre, à moins qu’elles n’aient déjà subi le même traitement que lui.

— Pas ça, cria i.

Des chiffres, qui se déplaçaient en patinant, l’entourèrent comme une nuée de moustiques. Il eut l’impression qu’ils le mesuraient et comptaient les cases de son nouveau costume. Puis ils s’enfuirent.

Ils préparent le travail des seringues.

La souris lui tournait le dos, prête à s’enfuir à son tour. Elle lui jeta un dernier regard et disparut. Bling. Elle n’était plus là.

J’ai été découpé en morceaux et reconstitué. Une souris a rongé le parchemin autour de moi et elle s’est volatilisée. C’est quoi la suite ?

Une idée lui vint.

Elle m’a détaché du parchemin ! Si les chiffres patineurs se déplacent, pourquoi pas moi ?

Il inclina sa minuscule tête, la fit glisser de côté sur le sol verglacé. Il tendit ses petits bras, ses petits pieds. D’une ondulation, il décala son corps filiforme.

— Hourra ! J’y arrive.

Sa joie fut de courte durée. Des seringues aussi nombreuses que les piques d’un hérisson se tenaient au-dessus de lui. Elles vibraient, grésillaient, crachaient des arcs électriques et des geysers de vapeur dans l’air polaire.

i ne voulait pas finir dans leurs entrailles. Il sautilla sur ses fesses, gratta la glace avec ses pieds. Il ne pouvait leur en demander plus. Attachés à son unique jambe, ils ne disposaient que d’une faible liberté de mouvement. Malgré ce handicap, il rampa tant bien que mal. Les seringues s’abattirent. L’une toucha le gros orteil de son pied droit.

Un froid mortel s’abattit sur lui pendant que la seringue lui transfusait une giclée de noir. i n’avait pas envie d’être transformé en corbeau. Il aimait les nuances de son costume : anthracite, réglisse, cassis, aniline, charbon. Si ces variations devenaient simplement noires, p et o ne le reconnaîtraient jamais. Et on ne voudrait plus de lui sur le parchemin.

C’était une drôle d’idée. Il n’arrivait pas à se dire qu’il était seul. Seule, une lettre n’avait aucune signification. Il lui fallait au plus vite regagner son mot, sa phrase, son texte. i était comme le plongeur qui manque d’oxygène. Il lui fallait rejoindre la surface au plus vite.

Je n’existe pas sans ma famille. Je ne peux être lu que si je suis avec elle.

— Laissez-moi rentrer chez moi.

Personne ne l’entendit. Il roula sur lui-même. Les seringues s’écrasèrent tout près, arrachant des éclats de glace. Il se traîna. Son petit cœur qui n’avait jamais effectué autant d’effort cognait. Il allait bientôt exploser.

Avance, plus loin.

i s’encourageait. Des cris de torture résonnaient de toute part.

Je suis en enfer.

Il aperçut devant lui les briques de glace qui formaient la paroi de l’iglou. Les chiffres patineurs ne cessaient d’emprunter les boyaux qui la transperçaient.

Par là !

Les seringues mitraillèrent le sol. Il hurla, roula, boula. Il manqua plusieurs fois se faire perfuser avant d’atteindre un boyau à demi obstrué par la neige. Tout tremblant, il s’y engagea. Il était seul, glacé, tétanisé. Il s’arrêta pour souffler.

Dans l’iglou, il n’y avait plus aucun cri. Il osa un coup d’œil en arrière. Les seringues se tenaient immobiles au plafond. Elles avaient cessé de cracher et des stalactites bleutées poussaient déjà sous les tuyaux.

Je dois être mort. Une lettre ne quitte jamais son texte. J’en ai vu passer des humains au cours des siècles, aucun avec un œil pareil.

Sur le parchemin, coincé entre p et o, i avait toujours respecté les règles. En faisant ce qu’on attendait de lui, il avait évité de se faire remarquer. Désormais, que devait-il faire pour ne pas s’attirer des ennuis ? Une lettre ne devait pas quitter sa place mais, s’il respectait cette ancienne consigne, il ne lui arriverait rien de bon. Il se remit en route.

Il réussit à se dresser sur ses deux petits pieds, puis il apprit à plier son unique jambe et à la déplier pour effectuer des bonds. Il se déplaçait comme un kangourou. C’était un bon moyen de se réchauffer.

Le boyau dont la paroi crémeuse diffusait de la lumière croisa d’autres boyaux. Il n’y avait aucun bruit. Par moment, un bloc de neige se détachait d’une congère et i prenait la direction opposée. Il passa devant une série de cellules creusées dans la glace. Les grilles étaient ouvertes. Il continua. Des cellules et des cellules.

— Libère-moi, chuchota une voix.

Derrière la seule grille qui était fermée se tenait un #. Avec ses deux courtes pattes et ses deux bras atrophiés, il ressemblait à un manchot. Il ne lui manquait que le bec.

Quel étrange gribouillage.

Puis i remarqua le tracé rigoureux : quatre croix accolées. C’était un signe, il devait signifier quelque chose.

— Pourquoi tu es enfermé ? demanda i.

— Je me suis échappé de l’iglou d’assemblage.

— Assemblage ?

— Tu es dans un appareil photo. Une unité de congélation.

La photo ! i avait entendu parler de cette invention lors de son dernier réveil. À cette époque, chez les humains, c’était la grande mode de se tenir immobile devant une boîte percée d’un trou. Ils finissaient par obtenir leur image figée.

Congelée !

— Comment puis-je être dans cet appareil ? Je suis une lettre. Ma place est sur mon parchemin ! (Il repensa à l’œil qui s’était penché sur lui.) J’ai été dévoré ?

— C’était l’objectif de l’appareil. C’est lui qui t’a capturé. Il t’a fait passer à travers un filtre rouge, vert et bleu pour séparer tes différentes couleurs. Il les a transformées en nombres, puis il a recollé ces nombres et t’a reconstitué dans l’iglou. À ton look, tu en sors tout droit. Ton costume d’Arlequin ténébreux me dit que les seringues de calibrage colorimétrique n’ont pas eu le temps de te retoucher le portrait et d’en fixer les traits. Toi aussi tu t’es donc enfui.

i approuva même s’il n’y comprenait rien. Il ne retenait qu’une chose, il avait été transformé extérieurement sans se sentir intérieurement différent.

— Il faut que je parte d’ici. Je veux retrouver mon parchemin. Si je ne suis pas avec ma famille, je n’ai aucune chance d’être lu.

# éclata de rire.

— Tu ne peux plus rebrousser chemin vers le monde des humains. Tu es maintenant un habitant de Zibernaö.

— Je croyais que j’étais dans un appareil photo !

— Ce n’est qu’un infime îlot dans le gigantesque archipel de Zibernaö.

i s’avachit contre la grille de la cellule. Il était perdu. Depuis mille ans, il attendait le lecteur qui serait enfin capable de lire le parchemin. Tous les siècles, un ou deux érudits tentaient de percer le code et puis ils se décourageaient. Cette fois, un œil monstrueux s’était présenté.

Et si c’était ça être lu ? Finir emprisonné dans les méandres glacés d’un cerveau ! Et si c’était le destin de toutes les lettres ? La congélation !

Désabusé, il se tourna vers la grille. Il tenta de la secouer.

— Elle ne bouge pas.

— Regarde sur le mur. Tu vois le poussoir ?

— Un poussoir ?

— Le rond vert à l’extérieur, expliqua # avec impatience. Tu appuies dessus.

i obéit. La grille disparut. # se dressa sur ses deux courtes pattes et il trottina jusqu’à la sortie.

— Suis-moi. Ne traînons pas ici.

Aussi vite qu’il pouvait, il guida i de boyau en boyau. Des cellules s’alignaient à perte de vue.

— Où sommes-nous ?

— Dans la mémoire de travail de l’appareil photo. Elle ne sert qu’à l’instant de la congélation. Le reste du temps, c’est désert.

— C’est quoi une mémoire ?

— Quelle idée de poser cette question ? s’étonna #. T’as pas de la mémoire toi ? (i se gratta la tête.) Oui, là-dedans. Tu y ranges bien quelques petits trucs.

— En mille ans, j’ai eu le temps d’apprendre pas mal de choses.

— Et tu ne sais pas ce qu’est une mémoire !

— Pour un humain ou un animal, c’est une zone située dans le cerveau. Mais je n’ai jamais entendu parler de la mémoire d’un appareil.

— J’ai l’impression qu’il y a longtemps que tu n’as pas vu la lumière.

— 1910 !

— C’est sûr, on n’avait pas inventé les ordinateurs à cette époque.

— Ordinateur ! Est-ce que ça vient du latin ordinator qui signifie ordonner ?

— Tu sais, pour moi, le latin c’est comme le papou ou le chinois.

— Tu ne parles ni papou, ni chinois ?

De stupeur, # laissa tomber ses bras atrophiés le long de ton corps.

— Tu es un drôle, toi.

— Il faut que je retrouve ma famille.

— On ne traine jamais dans l’iglou d’assemblage, expliqua #. La photo de ton parchemin a déjà été transférée vers la mémoire de stockage.

i ne comprenait qu’un mot sur deux, mais il n’eut pas le temps de poser plus de questions. Il perçut un bruit qui prit de l’ampleur : un raclement accompagné d’aboiements.

— Un algo ovoïde ! s’exclama #.

Il entraîna i dans une cellule où ils se recroquevillèrent. Une boule poilue et couturée de dizaines de minuscules bouches canines roula devant eux sans les remarquer. Elle occupait la totalité du boyau, comprimant sa fourrure d’ours blanc contre les parois.

— Elle ramasse tout ce qui traîne et le désintègre. Son métier, c’est d’éradiquer les erreurs.

L’algo léchait le sol, les murs, le plafond. Derrière lui, la glace brillait.

— Ces monstres ne sont pas très malins, expliqua #. Il n’est pas difficile de leur échapper. En revanche, méfis-toi des algo furtifs. C’est eux qui m’ont emprisonné. Sans toi, j’aurais moisi dans ma cellule. Merci.

i avait la tête qui lui tournait. Il avait du mal à prendre pied dans cet étrange monde de Zibernaö. Il regardait # avec gêne.

— Qu’est-ce qui cloche ? demanda ce dernier.

— Ton costume.

— Quoi mon costume ?

— Tu n’as qu’une case avec un seul numéro : 35 ! Moi, j’en ai des milliers.

— C’est normal, tu es une image, moi je suis un symbole.

— Non, je suis une lettre ! s’exclama i.

— Si tu étais resté plus longtemps dans l’iglou, les humains auraient pu te traduire en symbole. Normalement ton numéro c’est 105.

— 105 ?

— Suis-moi et arrête de te prendre la tête.

Ils enfilèrent des boyaux et des boyaux, se cachant au passage des algo ovoïdes. Ils finirent par atteindre un alignement de crevasses. Elles étaient numérotées. Si les premières étaient vides, des symboles gisaient au fond des suivantes. Un ! était dans la 33. Un  » dans la 34. Un # dans la 35.

— C’est toi ! fit i.

— Regarde bien.

Dans la crevasse, le # était couvert de cases remplies de nombres. Il avait exactement la même apparence que le compagnon de i mais pas le même costume.

— C’est mon modèle, dit #. Je porte le nombre 35 pour dire que je ressemble à cette guimauve qui passe son temps à dormir.

— On la libère ? demanda i.

— Elle ne se réveillera pas. Laisse tomber.

# remonta le boyau jusqu’à la crevasse 105. Un i l’occupait.

— Il est affreux, dit i. Il n’a aucun point commun avec moi. Il est tout droit, il n’a pas de pied et sa tête est carrée. Je préfèrerais mourir plutôt que lui ressembler. Je suis sûr qu’il n’a pas de jugeote. Personne ne doit avoir envie de lire une lettre pareille.

# fronça les yeux et répliqua sévèrement :

— Tu n’es qu’un idiot.

i tenta de se justifier :

— Le moine qui m’a dessiné veillait qu’aucune lettre ne se ressemble, que les rondeurs des unes s’emboîtent dans les creux des autres.

— Ta gueule, coupa # et il s’éloigna.

i trembla. Des larmes glacées s’écoulèrent le long de son visage et gouttèrent jusqu’à son corps tremblant.

J’ai besoin de toi #. Ne m’abandonne pas.

Cette pensée le répugna. Aimer par intérêt, c’était dégueulasse.

Après tout, je t’ai sauvé. Toi aussi tu risques d’avoir encore besoin de moi. On peut se venir en aide mutuellement.

i bondit à la poursuite de # qui, malgré ses courtes pattes, trottinait vite. À droite, à gauche, des volées de marches mal taillées dans la neige succédaient à des toboggans. C’est sur les fesses que i déboucha sur un glacier en dévers. Il s’achevait abruptement par une falaise en surplomb d’un vaste paysage. # se tenait au bord du précipice.

Sur un arrière-plan de montagnes enneigées, un canyon découpait un plateau désertique. Des cactus chandeliers poussaient entre les pierres rouges. Au flanc des falaises s’accrochaient de maigres buissons. Tout en bas, un fleuve paressait. Entre ses méandres, des parcelles jaunes et vertes dessinaient une vallée bucolique ponctuée de lacs et d’îles. Sur l’une d’elles se dressait un monastère ocre entouré de peupliers.

— Ne saute pas, cria i.

# lui répondit d’un rire.

— Je viens ici quand je suis triste.

— C’est merveilleux. (i toussota. Il était embarrassé.) Je m’excuse.

— Pourquoi ?

— Je t’ai blessé.

# agita ses deux barres verticales l’air de dire que ce n’était rien.

— Je n’ai jamais vraiment vu qu’une croix, expliqua i. Le moine qui m’a écrit la portait autour du cou. Elle était en bois noir veiné de lignes orange.

— Tu t’enfonces. Mes quatre croix juxtaposées sont affreusement banales.

— Mais tu n’es pas un symbole banal !

— D’où tu viens ?

i désigna le monastère au fond du canyon.

— D’un endroit comme ça, j’imagine.

— Tu n’avais jamais vu de dièse ? C’est ainsi qu’on m’appelle.

i fit comprendre que non. Son immense culture avait d’immenses lacunes.

— Les musiciens m’utilisent sur leurs partitions pour dire qu’il faut hausser une note d’un demi-ton, poursuivit #. Dans les hôtels, je sers de code pour désigner les chambres. On m’assaisonne à toutes les sauces. Avant, on m’appelait un croisillon.

Les yeux de i s’éclairèrent.

— On appelle ainsi la barre horizontale d’une croix, dit-il.

— Ouais. Ça marche aussi pour les fenêtres à carreaux. Pas de quoi s’extasier.

i grimaça.

— C’est étrange, dit-il. Rien ne bouge dans ce paysage. Le vent n’agite pas les peupliers. Au fond du canyon, l’eau ne coule pas. Tout est paralysé par le froid.

— Je ne sais pas où ils t’ont pêché. Regarde bien. C’est une photo. Elle est composée de millions de cases colorées. Exactement comme toi.

i se pencha au-dessus du vide. Il repéra les fines lignes qui démarquaient les cases et découpaient le paysage en damier. Tout était ordonné, numéroté, couvert d’une fine couche de givre.

J’ai pénétré dans un monde de géomètre.

— Toi, i, tu es une image composée d’une myriade de pixels, c’est comme ça qu’on appelle les cases de nos costumes. Moi, je ne suis qu’un nombre qui désigne une image mémorisée dans une crevasse pourrie. Je suis une projection. Un fantôme. Il existe des milliards de # identiques à moi. Je suis un clone alors que tu es unique.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Tu es réel. Tu peux te toucher. Moi, mon corps, il est hors de moi. Je ne suis qu’un pointeur. Si on tue mon modèle, je disparais. Si je m’éloigne trop de lui, si je coupe le lien numérique qui me relie à lui, je disparais aussi. Je suis l’esclave de cette larve. Mon numéro 35 ne fait que renvoyer à elle. Je porte sur moi le signe de ma non-existence.

Ces détails semblaient capitaux pour # mais i n’en mesurait pas les conséquences. Il n’était sûr que d’une chose : il détestait ce monde de pixels et de nombres. Pour lui, rien n’y était réel. Il n’avait qu’une envie, retourner se blottir sur son parchemin, retrouver l’odeur de la chaux qui avait servi à nettoyer la peau de chèvre aux douces rondeurs et aux subtiles nuances de texture. Là-bas, tout avait été pensé pour le confort des lettres et le plaisir du lecteur.

Je suis un étranger. Si je reste ici, je deviendrai fou et je me transformerai en glaçon.

— #, je suis perdu. Qu’est-ce qui m’arrive ? Si tu n’es pas une image, qu’est-ce que tu faisais dans l’iglou d’assemblage ?

# baissa les yeux.

— Je pilotais les seringues. Je ne supportais plus d’être un bourreau. J’ai quitté mon poste.

— Je suis désolé.

— Allez, c’est terminé. On va voir si on retrouve ta famille. Après la numérisation, la photo de ton parchemin doit être quelque part dans la mémoire de stockage.

Ils suivirent la frange du glacier. En contrebas, le canyon se perdit dans le lointain, remplacé par un désert rouge. Une tarentule velue y somnolait au soleil. i frissonna de dégoût. Il avait horreur des insectes. Il savait que la plupart des parchemins finissaient sous leurs mandibules, débités, déchiquetés, digérés.

— Pourquoi elle ne bouge pas ?

— Elle est prisonnière de la photo. Elle est inerte.

— Et moi, pourquoi suis-je vivant ? Je rêve ?

— Seules les lettres, les chiffres et les symboles ont une chance d’être vivants, et encore, pas tous. Dans l’iglou, tu as eu la bonne idée de bouger. En général, les lettres n’y pensent pas. On leur a toujours ordonné de rester à leur place, alors elles obéissent.

— C’est que… (i s’interrompit. Il repensa à la souris rouge.) Elle m’a aidé.

— De qui tu parles ?

— Dans l’iglou, une bestiole a rongé le parchemin autour de moi. C’est pour ça que j’ai eu l’idée de bouger.

— Un lamarck ! s’exclama #.

— ?

— C’est une créature magique. Elle ne t’a pas choisi par hasard. Désormais, elle attend quelque chose de toi.

— Mais quoi ?

— Toi seul pourras le découvrir.

# fit comprendre qu’il n’en savait pas plus. Il n’avait pour sa part jamais croisé de lamarck et rares étaient ceux qui dans Zibernaö avaient eu le privilège d’en rencontrer. Certains doutaient même de leur existence.

— Tu as une quête à accomplir.

— Je dois retrouver mon parchemin, dit i sans grande assurance.

— Alors, en route.

La photo suivante montrait un sentier qui depuis un débarcadère sur pilotis s’engageait entre des peupliers et grimpait en direction d’une proéminence chapeautée par le monastère ocre. Deux jeunes femmes, vues de dos, arpentaient le sentier. Elles portaient des pantalons courts et de grosses chaussures.

— Ces humaines aussi sont figées, constata i.

— Leur structure spirituelle est trop complexe pour être transférée dans notre monde par une simple photographie.

— Tu insinues que c’est possible d’une autre façon.

— C’est juste une rumeur.

Des rides plissèrent le visage de #. Il était inquiet. Il tendait l’oreille comme un chien aux aguets.

— Un algo furtif ! Courons !

Il s’éloigna aussi vite que le permettaient ses courtes jambes. i regardait derrière lui. Il ne voyait rien, il n’entendait rien.

— Je le sens, souffla #.

Des vibrations se propageaient au sol. i avait l’impression d’être une puce accrochée à la croupe d’un cheval lancé au galop.

— Je le sens moi aussi.

— C’est impossible. Tu es étranger à l’appareil photo. Le furtif ne t’es pas accessible.

— Mais les vibrations ?

— Nous approchons du torrent. Il est en crue. Les photos sont en train d’être transférées vers un ordinateur. C’est ça que tu perçois. Vite ! Le furtif veut nous coincer sur la berge.

Ils coururent plus vite, d’autant plus vite qu’ils s’étaient engagés sur une pente abrupte. La lueur bleue qui imprégnait les parois s’intensifia. Les vibrations aussi gagnèrent en intensité. i avait des fourmis dans tout le corps. Il commençait à se gratter compulsivement.

# poussa un hurlement.

— Il est sur nous.

— Où ?

— Les tentacules ! Baisse-toi.

i obéit. Un fouet siffla au-dessus de sa tête. # se courba. i l’imita.

— On vient de passer sous lui.

Un claquement. Ils se jetèrent dans un toboggan verglacé. Dévalèrent. Le bleu devint aveuglant.

— Tu veux toujours retrouver ta famille ? demanda #.

— Je n’existe pas sinon !

— Tu plonges, ordonna #.

— Et toi ? Viens avec moi !

— C’est impossible. Je ne peux pas couper le lien. Et puis, ici, je suis chez moi.

— C’est l’enfer !

— C’est chez moi, répéta # avec conviction.

i manqua s’étouffer de surprise. Des dizaines de # l’entouraient.

— Tu t’es dupliqué !

— Non, je suis en plusieurs endroits en même temps !

Des coups de fouet claquèrent. i se jeta dans les bouillonnements de lumière et se laissa emporter. Au loin, # lui souhaitait bonne chance.

25 réflexions sur « 01 / L’appareil photo »

  1. lény

    tu es parti au quart de tour dans cette nouvelle version, c’est bien. Mais je serrais plus radicale dans le découpage pour accentuer ce nouveau rythme. Il y a encore des hésitations a donner certains détails ou pas.

  2. lény

    après un départ tonitruant, quand i reprend ces esprit je marquerais le coup en posant le rythme d’un coup comme une respiration musicale.

  3. lény

    « Tous les siècles » i a bien dû voir d’autre appareils photo qu’une simple boite comme tu le dit plus haut

  4. lény

    ici sur le format epub sur la liseuse sony prs-350 j’ai des espaces en trop >
    « C’est__merveilleux.__(i__toussota.__Il__était embarrassé.) Je m’excuse. »

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    Tu changerais de chapitre ? C’est ça. Ou tu vois une respiration avec du texte?

  6. tcrouzet Auteur de l’article

    2 paras plus haut je dis que les grilles étaient ouvertes (elles en ont toutes).

  7. tcrouzet Auteur de l’article

    S’il s’est réveillé en 1810 puis en 1910… il a pas eut 50 occasions :-) Et puis c’est une lettre, il fait pas le tour du monde quand on l’éveille d’habitude.

  8. tcrouzet Auteur de l’article

    Je vois rien sur la mienne. Rien d’anormal dans le fichier. Bug de la liseuse donc.

  9. tcrouzet Auteur de l’article

    je vois pas trop quoi faire… pour le moment… à part ce qu’il y a après, il reprend ses esprits.

  10. lény

    bah continue on règlera ce genre de détails plus tard. comme tu l’as dit quelque part tu ne peux avancer que part bout construit pour pouvoir tailler dedans. les deux premiers paragraphes sont là, bien campés faut plutôt faire la suite …

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