02 / L’onde

i nagea tant bien que mal jusqu’à la surface. Il émergea au creux d’une vague. Derrière lui et devant lui s’élevaient deux montagnes arrondies. Il crut que celle qui le suivait allait s’abattre sur lui, mais elle s’effondra alors que lui-même, emporté par le flot de lumière bleue, gagnait de la hauteur. Bientôt il atteignit une proéminence et découvrit à perte de vue des vagues qui se dirigeaient toutes dans la même direction. Il ne voyait plus les berges du torrent et avait l’impression d’être au milieu de l’océan. Il avançait à grande vitesse vers une destination inconnue.

# avait parlé d’un ordinateur. L’onde serait en train de me transporter de l’appareil photo vers cette espèce de chose. Je change d’île. Je voyage dans l’archipel de Zibernaö.

Ses yeux s’habituèrent au bleu et apprirent à y détecter des nuances subtiles. Son costume se colorait de cobalt, de cyan, de lapis-lazuli, de turquoise ou de lavande. Si son apparence avait changé, le tracé en damier était resté identique et les nombres à sa surface n’avaient pas varié.

i n’éprouvait aucune douleur. Il ne songeait qu’à atteindre sa destination et retrouver le parchemin. Pour gagner du temps, il nagea dans la lumière. Il tendait ses petites mains autour de son visage. Ses pieds battaient avec vigueur. Son buste ondulait comme celui d’un dauphin.

Dans la vague, i devinait d’autres vagues qui oscillaient plus rapidement mais avec une amplitude moindre. Ses mains ressentaient leurs caresses. Il avait l’impression de pouvoir s’appuyer sur elles.

Il approcha de la pente et s’y jeta sur le ventre. Il décrivit de larges courbes, s’inclinant dans les virages pour accélérer. Il se redressa. Debout, il dévalait plus vite. Il se déhanchait et faisait danser ses fesses pour enchaîner des zigzags et tracer derrière lui des arabesques crémeuses.

Les rides à la surface de la vague lui servaient de tremplin. Il s’élevait, basculait en avant, salto, double salto, atterrissage, dérapage et rétablissement. Petit saut, rotation, descente à l’envers. Petit saut, rotation, descente à l’endroit.

Il signait l’azur de son passage tout en caresses et rondeurs. Une fois dans la vague qui le précédait, il ralentit et s’abandonna au flot. Il avait le souffle court, mais il ne songeait qu’à atteindre le prochain sommet de l’onde. Il aperçut la vallée suivante. Il s’apprêtait à y plonger quand il devina au fond une forme duveteuse.

La tarentule !

Elle n’avait pas changé de position depuis qu’il l’avait aperçue dans la mémoire de stockage de l’appareil photo. Elle s’était juste refait une beauté. Ses poils chocolat avaient tourné à l’indigo. Les pierres du désert étaient devenues opalines et le sable aussi bleu que le ciel.

La vague transporte une photo !

i se retourna. Dans la vallée qu’il venait de surfer, sa trace crémeuse ne s’était pas effacée. Elle sillonnait l’image du canyon avec en arrière-plan les montagnes enneigées et tout en bas sur une île le monastère. i repensa aux algo ovoïdes. Ils traquaient les erreurs.

En me jetant dans le torrent, en surfant les vagues, j’ai déformé une des photos en cours de transfert. Je suis devenu une erreur !

Une forme ourla la vague. Un aileron planté sur un fuselage noir sillonnait le bleu. Une espèce de baleine géante plongeait et regagnait la surface avec régularité. Elle ne laissait derrière elle aucune trace comme si elle n’altérait pas le flot.

i ne nageait plus. Il attendait d’être dévoré mais le monstre ne fit que le croiser, se contentant de lui jeter un regard bienveillant.

Le lamarck !

i l’avait reconnu. La souris rouge s’était métamorphosée en une créature gigantesque.

—Au secours !

Le lamarck plongea et ne réapparut pas.

— Tu es là pour moi ou pas ?

i ne reçut aucune réponse. Il se laissa porter par le flot, coincé entre le canyon barbouillé d’arabesques et la tarentule indigo. Il n’avait plus envie de surfer. Il nagea sans conviction, perpendiculairement au courant, en direction de la berge invisible.

Je dois m’échapper de Zibernaö. C’est un monde horrible.

Il songea qu’il pouvait se déplacer, qu’il n’était plus attaché à son parchemin, que le lamarck possédait d’étranges dons, que # était capable d’être en plusieurs endroits en même temps, en tout cas quand il n’était pas en prison.

L’horreur et le merveilleux ! C’est toujours comme ça dans les histoires, les deux extrêmes se compensent. Dans la vie, cet équilibre n’existe pas. Suis-je donc dans une histoire ? Ce ne serait pas étonnant pour une lettre !

i était en train de perdre conscience. Des crampes le tiraillaient. Par instant, sa tête plongeait dans la lumière. Il buvait la tasse, s’étouffait, le bleu saturait ses yeux. Il se doutait que s’il lâchait prise, c’en était fini de lui. Il deviendrait aussi inerte que la tarentule. Il ne serait plus qu’une image figée dans une mémoire de stockage. C’était peut-être le sort qu’avaient subi p et o.

Je suis encore vivant ! Je dois me battre pour eux.

Ses bras se tendirent, il rentra la tête, retrouva un peu de vitesse. Il affrontait le flot avec l’énergie du désespoir. Après quelques coudées, il dut ralentir. Il manquait de souffle. Il se calma. Il s’écouta. Un bras en avant. Un. Deux. Trois. Un autre bras en avant. Il trouva un rythme plus harmonieux.

Plutôt que de se battre contre les éléments, il leur fit confiance. Il glissa avec plus de facilité. Lui dont les autres lettres s’étaient toujours moquées à cause de sa petite taille nageait plutôt bien. Cette découverte lui redonna du courage.

Je ne sais même pas de quoi je suis capable.

Un crépitement retentit. i leva la tête. Droit devant lui, à quelques encablures, se dressait un barrage percé d’une myriade d’alvéoles. Il ressemblait à une passoire et filtrait le flot.

i repensa au mur coloré dans l’appareil photo. Il n’avait aucune envie d’être à nouveau découpé au bistouri. Il se redressa et surfa la vague. Avant qu’elle ne déferle, il sauta, pédala dans le vide, s’accrocha des deux mains à une alvéole.

Un autre crépitement retentit.

Comme un varappeur, i se hissa plus haut et observa le panorama. Dans les vagues qui approchaient du barrage, il reconnut une photo. Il l’avait vue dans l’appareil. Elle représentait le débarcadère sur pilotis d’où un sentier partait pour le monastère. Deux jeunes femmes en pantalon court débutaient leur ascension.

Je verrai peut-être ma famille.

Au rythme des mystérieux crépitements, il découvrit d’autres photos. Des dunes rouges. Une oasis au milieu du désert avec des dromadaires qui mâchouillaient des palmiers nains. Un champ d’amandiers en fleur. D’étranges automobiles arrondies. Elles envahissaient les rues des villes, les unes à la suite des autres. À l’intérieur, les humains grimaçaient. Ils crispaient leurs mains sur les volants. Dans un des engins, un bébé était assis sur un siège rehaussé.

Pourquoi je m’attache à ce détail ?

Il avait ce don de remarquer les choses les plus inutiles. Mais il avait beau scruter les photos, il ne repéra aucune des lettres de sa famille. Découragé, il reprit l’ascension. Il ne distinguait toujours pas le sommet et il se demanda pourquoi le barrage était aussi élevé.

Il existe peut-être de grosses vagues !

Un coup de tonnerre retentit, suivi d’un roulement de tambours. L’horizon s’obscurcit. Un mur noir approchait à une vitesse ahurissante.

Le transfert des photos s’achève !

i tira sur ses bras, décela avec la pointe des pieds les défauts de la paroi, poussa, jeta les bras plus haut. Un nouveau crépitement retentit. Au même instant, un éclair jaillit.

C’est ça ! Une photo, un éclair. Après la dernière photo, il n’y aura plus d’éclair.

Il voyait distinctement la tuyère qui crachait la foudre. Il grimpa vers elle tout en percevant l’ombre fondre sur lui. Un ultime crépitement retentit, un dernier éclair fila, i se jeta dans l’étroit tunnel d’éjection.

Sauvé !

Les vagues avaient laissé place au néant. Le chemin de retour vers l’appareil photo était définitivement coupé. Dans la direction opposée rougeoyait l’extrémité d’un canon menaçant.

1 réflexion sur « 02 / L’onde »

  1. lény

    « …il reconnut une photo. » tu viens d’en parler juste avant, là on dirait qui i a croisé cette image plusieur chapitres avant … je mettrais plutôt un turc du genre  » il reconnu la photo des deux jeunes femmes … »

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