03 / Le bousin

Quand i fit un pas de côté, le canon resta braqué sur l’infini. Il vira du rouge au jaune, puis devint translucide, avant de disparaître dans le noir.

i percevait les bouffées de chaleur qui émanaient du tube. Elles n’éclairaient plus mais chauffaient encore avec l’intensité d’un grill. De la cendre recouvrait le sol. Il valait mieux ne pas s’attarder.

i évita le canon, remonta le tunnel et déboucha sur une passerelle de bois brinquebalante située à mi-hauteur d’une vaste caverne. Il n’y faisait pas moins chaud. Les murs irradiaient une lueur rouge, presque épaisse tant elle brûlait.

Au-dessous de la passerelle, les vagues avaient déroulé les photos. Les unes à la suite des autres, elles faisaient penser à l’étalage d’un marchand de tapis avant l’arrivée des premiers clients. On aurait dit qu’elles séchaient au soleil au fond d’un oued saharien.

i surplombait la photo du débarcadère sur pilotis avec les deux jeunes femmes vues de dos. Chacune des cases numérotées qui composaient l’image s’illuminait tour à tour. Une voix artificielle additionnait les numéros. Quand elle eut terminé son jeu de singe savant, un cor retentit. i crut qu’il se trouvait en compagnie de Roland de Roncevaux encerclé par les Sarrasins. Il remarqua alors que la somme était déjà inscrite à la craie sur le sol près de la photo. C’était comme si le marchand de tapis en avait fixé le prix et que la voix ait obtenu le bon compte.

Qu’avait-elle gagné ? Le droit d’additionner les cases d’une autre photo. Pendant ce temps, celles de la précédente se secouèrent comme un chien qui sort de l’eau. Elles perdirent leur teinte bleutée et retrouvèrent leur couleur d’origine.

i eut un mauvais pressentiment. Il bondit de proche en proche sur la passerelle. Au-dessous de lui, les cases numérotées s’éclairaient et s’éteignaient. La plupart des photos brillaient de leurs plus belles couleurs. Il trouva enfin le paysage de montagnes enneigées et le canyon qu’il avait barbouillé en surfant. La somme finale devait s’élever à 12 342.

i était pessimiste. Pour le peu qu’il avait compris, une vérification était en cours. Si l’addition tombait juste, la photo était validée. Dans le cas contraire que se passerait-il ?

9 677. 10 001. 10 534. Stop. La photo se teinta de rouge. Une sirène se mit à hululer avec de plus en plus de force. En quelques instants, ses stridences devinrent assourdissantes. Aux deux extrémités de la passerelle surgirent des V caparaçonnés de parenthèses. Ces (V) ouvraient une bouche gigantesque bardée de dents effrayantes.

Ils me prennent en sandwich.

Instinctivement, pour gagner quelques secondes, il courut vers ceux qui étaient les plus éloignés de lui. Ce n’était qu’une solution provisoire. Il allait finir comme une saucisse dans un hot-dog.

Au centre de la caverne, des marches à demi écroulées s’échappaient de la passerelle et descendaient vers les photos. Il s’y engagea même si plus bas d’autres (V) grouillaient. Il s’arrêta à mi-distance. Il était comme un insecte pris dans une toile d’araignée. Où qu’il se dirige, il se rapprocherait de ses poursuivants.

Une toile d’araignée ?

Il n’en croyait pas ses yeux. Devant lui flottait un filament de crin. Il en repéra d’autres. Des lianes microscopiques pendaient de la passerelle qui le surplombait. Il n’avait pas à tergiverser. Il se jeta dans le vide, s’accrocha au filament, se balança, saisit un autre filament, se balança plus loin.

Il n’était guère avancé. Les (V) se penchaient sous la passerelle pour croquer les filaments. Il ressentit une secousse. Il tombait. Sous lui, les bouches frétillaient déjà de plaisir. Il se saisit d’une corde.

Une corde !

Elle n’était pas attachée à la passerelle mais au plafond. En bas il y avait des ennemis, au milieu aussi, les hauteurs étaient la seule échappatoire.

i grimpa. Fous de rage, les (V) enjambaient la passerelle et sautaient de filament en filament. Souvent ils étaient trop lourds et lâchaient prise. Ils dégringolaient vers les photos où les autres (V) les gobaient.

i dépassa le niveau de la passerelle. Les trapézistes n’avaient plus aucune chance de l’atteindre. Il ressentit alors une vibration.

Mince !

Un (V) s’était accroché à la corde et le poursuivait. Il se servait de ses dents pour se tracter. En fait, il déchiquetait la corde, s’interdisant toute possibilité de retraite.

Un fanatique !

i se vit coincé au plafond avec ce monstre qui s’approcherait inexorablement. Un brouhaha retentit sur la passerelle. Les (V) s’étaient regroupés vers la canon à l’entrée de la caverne. Ils l’avaient fait pivoter sur lui-même et le pointaient vers i.

Ils veulent me griller.

— Plus vite.

Qui parlait ?

Je rêve ?

— Plus vite, répéta une voix fluette.

i leva les yeux. Une trappe était ouverte au plafond et une grosse tête jaune s’y penchait.

— Tu y es presque.

Le (V) n’était plus qu’à une bouchée. Le canon s’apprêtait à tirer. Un grondement. Un éclair zébra la caverne. Une odeur de brûlé s’éleva. La corde se consumait. Le (V) était devenu une immonde masse ratatinée.

i éclata d’un rire nerveux.

— Ce n’est pas le moment, prévint la voix fluette.

Deux bras saisirent i et avec une force étonnante lui firent franchir la trappe qui se referma aussitôt.

— Tu as eu chaud, dit la grosse tête jaune aux joues couperosées.

Devant i se tenaient trois symboles emboîtés. Un deux-points et une parenthèse fermante encadraient un tiret. Ce :-) évoquait un sourire immense au milieu d’un visage qui avait oublié son corps. Il était tout rond et se déplaçait en roulant, si bien que ses yeux fixaient tantôt le ciel ou le sol, la droite ou la gauche, l’avant ou l’arrière.

i tremblait, claquait des dents, malgré la touffeur épouvantable. Il s’écroula, terrassé.

— Salut. Je m’appelle Smiley.

i sourit tant bien que mal à son sauveur. Il remarqua que chacun des trois symboles jaunes ne portait qu’une seule case avec un seul numéro. Il en conclut que leur véritable image se trouvait dans une mémoire située ailleurs. Il prit conscience que les (V) étaient aussi constitués de trois symboles.

— Tu me regardes étrangement, dit Smiley. On me surnomme sourire, je suis une émoticône.

— C’est ton visage jaune. Je viens d’un monde où toutes les lettres sont noires.

— Avec ta tête bleue, tu n’es pas classique non plus.

— Elle n’est pas bleue. J’ai un crâne anthracite avec des joues cassis.

— Le transfert t’a quelque peu altéré la bouille. Ça arrive quand on se mêle aux images transportées.

i se tata le visage.

— Je ne sens rien, dit-il.

— Alors tout va bien, conclut Smiley. Mais tu l’as échappé de justesse. Les (V) t’ont raté de peu. J’imagine que tu viens de t’échapper.

i approuva tout en regardant autour de lui. Il se trouvait au bord d’un sentier qui s’éloignait en zigzaguant entre des éboulis. De place en place, des puits abritaient des trappes comme celle par laquelle il avait échappé aux (V).

i et Smiley n’étaient pas seuls. D’autres têtes jaunes et manifestement éreintées par la chaleur s’approchèrent. Smiley fit les présentations. :-P s’appelait Grande Langue. :-D s’appelait Rigoletto. :-| ne broncha pas. Il semblait inquiet.

— Stoïc est paralysé de la face, se moqua Smiley. Sa bouche reste toujours pincée en une affreuse ligne.

— Il ne risque pas de se faire mal aux mâchoires en riant, affirma Rigoletto sans rire.

— Plus jeune, il ressemblait à Smiley, expliqua avec sérieux Grande Langue. Il avait un sourire en parenthèse qui lui allait jusqu’aux oreilles. Malheureusement, il est tombé sur sa bouche. Il l’a aplatie comme ça.

Stoïc leur tourna le dos. Il ne le montrait peut-être pas mais il était vexé. i le sentit. Il s’avança vers lui et lui dit bonjour. Il devina en retour un frémissement des sourcils.

— On s’en va, annonça Smiley. On a terminé notre tour de garde. (i l’interrogea du regard.) Tu as débarqué dans la caverne où s’effectuent les sommes de vérification. En cas d’erreur, le contrôleur central tente de la corriger. Si un passager clandestin est détecté, les (V) le dévorent. Tu dois apprendre à mieux te cacher.

Smiley et sa bande s’approchèrent d’une trappe et l’ouvrirent. Au-dessous coulait un torrent bleu.

— Regarde bien, dit Smiley. Entre chaque vague, il y a un vide infime, une zone sombre sans le moindre remous. Tu sautes là et tu ne bouges pas avant l’atterrissage. Nous avons vu les dégâts irréparables que tu as provoqués sur la photo du canyon. Sans nous, tu ne serais plus que de la charpie de pixels. Oublie le surf. C’est un sport pour les inconscients.

i approuva. Enfin, on lui expliquait comment bien se comporter en Zibernaö.

— Tu as débarqué dans l’ordinateur du laboratoire mobile du professeur Pausch, expliqua Smiley. C’est un vieux bousin.

— Le professeur ?

Les quatre compères se regardèrent gravement. Ils fermaient la bouche, serraient les dents, plissaient les lèvres. Ils paraissaient sévères mais leurs yeux pétillaient. i comprit qu’ils se retenaient d’exploser de rire.

— J’ai dit une bêtise ?

— Je vais étouffer, avoua Rigoletto.

Et il laissa son hilarité s’exprimer. Et les trois autres surenchérirent, même les yeux de Stoïc faisaient le yoyo. Bien que se sentant stupide, i ne trouva pas mieux que de rire aussi. Il riait de lui-même, de sa crasse ignorance. Il riait jaune. Cette idée le fit rire plus franchement.

— Le bousin, c’est… tenta de dire Smiley.

Il se plia en deux, incapable de poursuivre. Grande Langue lui toqua sur le crâne pour le calmer.

— Toc, toc ! Y’a quelqu’un ?

i s’était raidi, ne sachant pas à quelle sauce il allait être mangé cette fois. Smiley toussota.

— Pas le bousin, le pria Rigoletto.

— Ça suffit, ordonna Smiley sans se montrer convaincant. Laissez-moi parler à la fin.

Il fut le premier à éclater de rire, les autres le reprirent en chœur. i, lui, ne riait plus. Il en avait assez de cette cérémonie absurde. Les quatre têtes jaunes se calmèrent et murmurèrent des excuses embrouillées.

— On est désolé, pouffa Smiley.

Il s’efforça de se contenir, mais sa bouche pétaradait. Il allait à nouveau exploser quand Stoïc s’exprima :

— Le bousin, c’est l’ordinateur. C’est un vieux portable qui sert à toute l’expédition archéologique. On a eu le temps d’y aménager nos quartiers et d’y installer ce chemin de ronde.

— Stoïc, t’es content de toi j’espère, dit Rigoletto. Comme d’habitude, tu casses l’ambiance.

Stoïc se contenta de se taire. Grande Langue lui tira la langue. Smiley préféra reprendre l’explication à son compte :

— Si tu avais débarqué dans une machine neuve, et moins en surchauffe, personne ne t’aurait secouru. Il faut que des morceaux de mémoire se détraquent et soient déclassés avant que nous puissions les squatter. Alors on installe les filaments et les cordes dans la caverne de réception pour pêcher les novices de ton espèce.

Je suis devenu un poisson. On me pêche, on me poursuit, on veut me dévorer, on me sauve et me protège dans une mémoire qui perd la boule. C’est moi qui me détraque.

i raconta son histoire et expliqua qu’il voulait retrouver le parchemin et sa famille.

— Un lamarck t’es venu en aide ? (Les sourcils de Smiley s’arquèrent. Il semblait soucieux.) Il n’était pas dans l’appareil photo par hasard ! Les éveilleurs ne les envoient jamais par hasard.

— Les éveilleurs ?

— Ils seraient capables de donner vie aux lettres et aux symboles. Nul ne sait quelle est l’étendue de leurs pouvoirs.

— Pourquoi s’intéresseraient-ils à moi ?

— Tu es né sur un parchemin vieux de mille ans, un parchemin que personne n’a jamais réussi à déchiffrer ! répondit Stoïc.

— Nous avons vu passer la photo dont tu parles, reprit Smiley. (Les yeux de i s’éclairèrent.) Mais elle a été transmise immédiatement au professeur Pausch. Aucune copie n’a été conservée ici. Ce n’est pas normal. Comme s’il s’agissait d’un grand secret ou d’un grand trésor

— Je dois la rattraper.

Les têtes jaunes le jaugèrent avec sérieux.

— C’est très dangereux, dit Smiley. Tu n’es pas préparé pour cette épreuve.

— Je n’ai pas le choix.

— S’il reste trop longtemps avec nous, il ne retrouvera jamais la trace de la photo, dit Stoïc. Il doit mener sa quête à bien.

— Que fera-t-il une fois sur le satellite ? demanda Rigoletto.

i les écoutait débattre. Son sort se décidait sans qu’il soit capable de défendre sa cause. Tout ce qu’il savait c’est qu’il était passé d’un appareil photo à un vieux bousin et qu’il devait maintenant sauter sur un satellite.

— On ne peut rien pour toi, conclut Smiley. On n’est pas des voyageurs. On est tranquille ici, on se marre bien. Les archéologues nous amènent partout avec eux. On voit du pays sans prendre de risque.

— Rouvrez la trappe, ordonna i.

— Pas tout de suite, dit Stoïc plus flegmatique que jamais.

Les trois têtes jaunes le regardèrent avec surprise s’éloigner le long du sentier. Elles roulèrent à sa suite tout en se moquant de lui.

— Il a pété une diode !

— Il nous fait sa diva.

— Il va enfin se suicider !

— Je veux partir tout de suite, leur cria i.

— On a récupéré un second problème, se plaignit Rigoletto.

i tenta d’ouvrir la trappe. Elle résista. Il était prisonnier. Il paniqua puis s’efforça de se calmer.

Je respire. Je suis en vie. Je peux me déplacer. De quoi je me plains ? De la chaleur ?

Il rattrapa les trois comiques. Ils s’immobilisèrent et se mirent à rebondir sur place. C’était leur façon de pleurer de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

— Il n’y a rien de triste, alors nous rigolons.

— Je suis orphelin.

— Pleurnichard, on t’a abandonné parce que tu ennuies tout le monde. Tu as de la chance, tu nous as trouvés. Tu devrais être heureux.

— On n’est pas de la même famille.

— Il se rebiffe ! dit Grande Langue. Il a vu un lamarck et se croit tout permis.

Ils pleurèrent de rire avec de grands bonds. i voulut se montrer moins agressif. Il tenta de reformuler ce que # lui avait appris :

— Je suis une image composée de milliers de pixels. Vous êtes des symboles qui faites références à des images endormies dans des cellules lointaines.

— Je suis impressionné, convint Rigoletto.

— Je suis estomaqué, surenchérit Grande Langue.

— Je suis sidéré, éberlué, ébloui… énuméra Smiley.

— Arrêtez de vous moquer de lui, ordonna Stoïc.

Il avait cessé de rouler et s’était tourné vers i.

— Nous sommes tous des informations. Toi tu es une information brute. À l’état sauvage si tu préfères. Nous autres sommes codées. Nous avons été domestiquées en quelque sorte.

i repensa à sa vie sur le parchemin. Il avait toujours respecté les consignes, il n’avait jamais dérogé à aucune règle. Il était une lettre modèle et Stoïc lui expliquait qu’il était un animal sauvage. Ça ne tenait pas debout.

Stoïc poursuivit :

— Les lettres, les nombres et les symboles sont des informations. Les 0 et les 1 sont les informations les plus élémentaires, les plus infimes qui soient. Elles peuvent signifier blanc ou noir, ouvert au fermé, rien de plus. Chacun des pixels qui te composent est une information. Chacun d’eux correspond à un bon tas de 0 et de 1. Tous ensembles, ils forment une autre information qui est toi-même.

— Mes pixels peuvent parler ?

— Si tu apprenais à les écouter, peut-être.

i s’observa avec stupeur. Son corps était plus que son corps. Il était une société ! Chacune de ses composantes avait une identité et ensemble elles lui donnaient son identité. Il eut comme une révélation.

En tant que lettre dans un mot, je suis une partie d’un tout qui est plus grand que moi. Un texte aussi est une société. Une ville qui grouille d’informations.

Il regarda les quatre têtes jaunes. Elles formaient une famille. Ensemble, elles étaient plus qu’elles-mêmes exactement comme les pixels d’une image qui créaient quelque chose de plus grand qu’eux.

Stoïc roulait à nouveau. Le sentier le mena au sommet d’un volcan. Au centre du cône d’accrétion, une usine faite de tôles rouillées crachait un épais nuage de fumée. Des cordes tendues s’en échappaient et rejoignaient les milliers de grottes qui perçaient les falaises de la montagne. Des lettres, des nombres et des symboles vautrés dans des paniers pendus à des poulies circulaient en tyrolienne sur ces cordes.

Des informations !

Elles se débattaient avec énergie et imploraient pitié. Quand elles approchaient de l’usine, des tentacules jaillissaient, les cueillaient et les remplaçaient par d’autres, étourdies comme après une anesthésie ou un traumatisme.

— Le processeur, commenta Stoïc. C’est le domaine des programmes.

i cligna des yeux pour mieux voir ce qui se passait à l’intérieur. Derrière les ouvertures rougeoyantes, il devina une vie grouillante. Des monstres s’enroulaient comme des serpents entassés dans un vivarium. Ils se battaient, s’arrachaient les informations, les avalaient, les mâchouillaient, puis les recrachaient. Ils étaient animés par une frénésie boulimique.

— C’est quoi ces bestioles dégoutantes ?

— Ben, des programmes.

— Je ne connais que les programmes des spectacles affichés devant les théâtres, avoua i.

— C’est la même chose.

— Excuse-moi !

— Au théâtre, on te dit quelle pièce se joue en matinée, puis celle qui se joue en soirée, puis celles qui se jouera le lendemain et ainsi de suite. Un programme liste les actions qui se produiront.

— Mais une liste ça ne fait pas un monstre !

— Une lettre ça ne ferait pas un animal étrange qui ressemblerait à un i ? Dans Zibernaö bien des choses inanimées dans le monde des hommes se métamorphosent.

i repensa à la série de caractères : <:3)~~~. Un lamarck était une espèce de mot. Dans Zibernaö, les mots devenaient des créatures. Les listes devenaient d’immenses créatures. — Qu’est-ce qui arrive aux informations ? demanda i avec inquiétude.

— Ta question n’a pas de sens. Tout dépend des informations, tout dépend des programmes. Entre elles et eux, c’est comme entre les lecteurs et les livres, c’est différent chaque fois.

— Pourquoi les informations ont-elles peur ?

— Parce qu’elles ne savent pas ce qui les attend. Elles n’ont pas choisi de passer à la moulinette. Quelles est la liste d’actions que les programmes vont leur faire subir ?

Stoïc parlait de plus en plus lentement, de plus en plus gravement comme s’il avait pris une décision irrémédiable. Il se pencha au bord de la falaise, juste au-dessus d’une corde qui jaillissait d’une grotte située non loin du sommet.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Smiley qui n’avait plus aucune envie de rire.

— Il va sauter, s’écria Rigoletto. Il est capable de tout.

— Fais pas ça, pleurnicha Grande Langue.

Stoïc ne leur répondit pas. Il se laissa tout simplement tomber dans un panier qui était vide. Il se retrouva derrière un B hystérique. i ne réfléchit pas. Il sauta à son tour et se cramponna au panier d’un 2 apathique qui le regarda d’un œil morne.

— Zen ! dit-il. Pas de stress.

i haussa les épaules. Il se balança pour que son panier glisse vers celui de Stoïc.

— Zen, répétait le 2.

Sur le gros visage jaune de Stoïc, aucune émotion ne transparaissait.

— Libérez-moi, criait le B.

— Zen, lui répondait le 2.

— Il est trop tard, dit Stoïc.

Il désigna une fenêtre rouge vers laquelle ils fonçaient. Des tentacules terminés par des lèvres violettes se tendaient. i regarda le fond du volcan où sillonnaient des rivières de lave.

— N’y songe pas !

B fut ingurgité. Il émit un petit râle et ce fut terminé. Stoïc resta impassible. Il se laissa gober sans frémir. Son assurance donna du courage à i. Il se tint bien droit, prêt à se faire sucer par les lèvres violettes du tentacule. Elles se posèrent sur lui. Une langue le tâta sur tout le corps, comme si un docteur l’examinait, puis une régurgitation l’expulsa dans un panier qui s’éloignait de l’usine. Un rot phénoménal le souffla.

i éclata de rire.

C’est une blague !

Stoïc fut éjecté à son tour à la suite de B puis du 2.

Quelque chose ne tourne pas rond. B a été avalé avant Stoïc et il est sorti avant lui. J’ai été avalé après eux, j’aurais dû sortir après eux en même temps que 2.

i fit se balancer son panier pour se rapprocher de Stoïc. En le voyant, il comprit ce qui lui était arrivé. Son costume avait été découpé en milliers de cases numérotées. Le programme l’avait transformé de symbole en image.

Je suis déjà une image. Il n’a pas voulu de moi mais il a traité Stoïc.

i remarqua une légère altération. Stoïc était toujours aussi rond et jaune mais il clignait de l’œil droit. Le programme l’avait transformé en ;-|. Ça lui donnait un côté moins sévère.

— Pourquoi t’as fait ça ? lui demanda i.

— Je ne supporte plus les trois comiques. J’ai besoin de prendre des vacances loin d’eux. Tu me donnes le prétexte à une escapade. Je t’accompagne jusqu’au satellite.

La tyrolienne les emporta vers le sommet du cône d’accrétion. Smiley, Rigoletto et Grande Langue les y attendaient. Ils avaient jeté des cordes pour les pêcher à leur passage.

— Accrochez-vous !

— Vous êtes sûrs qu’on ne fait pas une bêtise en les tirant de là ?

— On aurait dû les laisser s’enfoncer jusqu’à la mémoire centrale. Une fois congelés, ils nous auraient fichus la paix.

En voyant l’œil amoché de Stoïc, ils explosèrent de rire. Ils tournèrent sur eux-mêmes comme des toupies. Ils se tamponnèrent.

— Tu as besoin d’une bonne chirurgie esthétique, lança Rigoletto.

— Vous n’êtes que des mauviettes, leur assena Stoïc. Aucun de vous n’a eu le courage de me suivre. Seul i s’est inquiété pour moi.

— On n’allait pas se refaire le visage. Tu t’es vu ? On dirait presque que tu es rigolo !

— Maintenant que je suis une image, je ne suis plus lié au bousin. Je pars avec i.

Les trois têtes jaunes ne riaient plus. Stoïc dévala le sentier jusqu’à un puits assez éloigné du volcan. Il ouvrit la trappe qui donnait sur une rivière sous-terraine.

— Résiste à la tentation de surfer l’onde, dit-il à i tout en le saisissant par la main.

Ils se penchèrent au-dessus des vagues. Ils en laissèrent passer plusieurs pour s’habituer à leur rythme, puis ils sautèrent dans l’interstice qui les séparait.

17 réflexions sur « 03 / Le bousin »

  1. lény

    « Qu’avait-elle gagné ? » > qu’y avait il à gagner

    « Le droit d’additionner les cases d’une autre photo » > point d’?

    « Pendant ce temps, celles de la précédente se secouèrent comme un chien qui sort de l’eau. » tu parles des photos là ?

  2. lény

    « Il avait un sourire en parenthèse qui lui allait jusqu’aux oreilles. » ce n’est pas comme ça que je vois :p … c’est pas clair ton histoire de parenthèse avec tous ces signes

  3. lény

    tous les échanges qui suivent ne sont pas nécessaires. Depuis le début les échanges sont concis et efficaces donnant de la dynamique à la narration. Là ça n’apporte rien, c’est anecdotique.

  4. lény

    « Il avait un sourire en parenthèse qui lui allait jusqu’aux oreilles. » il ne semble pas avoir été avalé et pourtant il est recraché …

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    si on ne les voit pas, il ne les voit pas et l’histoire s’arrête là.

  6. lény

    ah ok ! i et :| on pris les cordes tendu par les autres ! je croyais qu’ils se parlaient en restant dans le panier pour les uns et depuis leur trappe pour les autres

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