04 / Le satellite

i et Stoïc oscillaient avec les vagues bleues sans être eux-mêmes plongés dans le bleu. Ils ressentirent une fantastique accélération qui leur coupa le souffle et se retrouvèrent éjectés de l’ordinateur.

Le soleil les éblouit.

i commença par s’effrayer. Il eut peur d’être brûlé, puis il songea qu’il n’était plus une lettre écrite sur un parchemin mais une information. La lumière n’était plus dangereuse.

Quoique ? Qu’est-ce qui est dangereux ou ne l’est pas dans le monde de Zibernaö ?

Ils s’éloignaient à grande vitesse d’une immense assiette blanche.

— C’est la parabole, dit Stoïc. On a quitté le bousin par là. Elle nous propulse droit vers le satellite.

La parabole était fixée sur le toit d’une carrosserie métallique.

— C’est la voiture tout-terrain de l’expédition archéologique, expliqua Stoïc.

Le 4×4 devint minuscule, un point brillant au milieu d’un désert rouge déchiré par un canyon. Au loin, les montagnes enneigées rapetissèrent également. Une mer apparut.

— La Caspienne, précisa Stoïc.

— Je ne suis pas imbécile, j’ai reconnu sa forme de F. Maintenant la mer Noire ! La Méditerranée ! L’Europe ! C’est la première fois que je vois la Terre ! Dire qu’à ma naissance les moines affirmaient qu’elle était plate.

i se tut, émerveillé par le spectacle. Il ne ressentait aucune douleur. Il n’était pas inquiet.

Vers où on fonce ?

— Pour moi, un satellite c’est un homme de main au service d’un despote, dit-il.

— Depuis ta naissance, on a fait évoluer le sens. Ton homme de main il tournait autour du despote. Il dépendait de lui. On a décidé d’appeler satellite tout ce qui tourne autour de la Terre. La lune est un satellite. Nous on se dirige vers Eutelsat W6. C’est un satellite artificiel situé en orbite géosynchrone au-dessus de l’Europe du Sud.

— ?

— Il est artificiel parce que les hommes l’ont expédié dans l’espace avec une fusée. Il vole à 35 786 km du sol. À cette distance, il lui faut 24 heures pour effectuer une révolution.

— Donc, il tourne à la même vitesse que la Terre ! se réjouit i.

— Oui. Il occupe toujours la même zone du ciel. C’est pratique pour communiquer. Où que les hommes se trouvent, ils savent situer le satellite et ils peuvent lui envoyer des informations et en recevoir.

L’onde quitta l’exosphère et entra dans le vide.

— Nous voici dans l’espace, se réjouit Stoïc. Je me sens bien pour la première fois de ma vie.

La Terre n’était plus qu’une boule bleue nappée de spirales blanches qui laissaient entrevoir quelques continents. À l’opposé, le satellite Eutelsat W6 scintillait comme une étoile de plus en plus éclatante. Elle se transforma en papillon. Deux ailes se déployaient de part et d’autre d’un cube doré. Deux petites paraboles lui servaient de narines, deux grandes paraboles d’oreilles.

i constata que tout allait par deux. Les narines, les oreilles et les ailes. Il n’eut pas le temps d’apprécier leur répartition symétrique. Il percuta une des paraboles. L’onde qui dans l’espace avait pris son aise se comprima dans un canal. Les vagues déferlaient contre un barrage percé d’une multitude d’alvéoles.

— Tu connais la tactique, dit Stoïc.

Ils sautèrent en même temps, s’accrochèrent à la paroi et l’escaladèrent.

— Je ne vois partir aucun éclair, constata i.

— Une autre parabole est utilisée pour renvoyer les informations.

— On va rentrer par où ?

— Il y a toujours un passage quelque part.

i se renfrogna.

— Comment ? Tu n’es jamais venu jusqu’ici ? (Stoïc fit comprendre que non.) On risque d’être coincés à l’extérieur, s’effraya i.

Imperturbable, Stoïc poursuivit l’escalade. Il finit par dénicher une ouverture où il se glissa.

— Pas la peine de s’inquiéter. Toutes les paraboles peuvent fonctionner dans les deux sens. On entre par la sortie qui n’est pas utilisée.

Ils avancèrent dans un tunnel, contournèrent un canon d’éjection dont le tube était froid et se retrouvèrent en surplomb d’une plaine lumineuse. Des dizaines de fleuves l’irriguaient en même temps. Sous un plafond bas, presque à portée de main, ils couraient en parallèle, puis ils se ramifiaient en un delta inextricable.

— C’est oppressant ! s’exclama i.

La plaine était immense mais la proximité du plafond donnait l’impression qu’elle allait se refermer comme les deux pages opposées d’un livre.

— C’est gigantesque ! surenchérit i.

— Tu n’es plus dans un bousin mais à bord d’une centrale de communication. À chaque seconde des milliards d’informations débarquent puis sont immédiatement renvoyées vers la Terre.

Partout, les chiffres clignotaient et des sommes de vérification s’égrenaient. Des coups de klaxon rivalisaient avec les beuglements des sirènes. Au raz du plafond, des oiseaux métalliques tournoyaient. Ils planaient en déployant deux barres horizontales autour d’un o. Ils passaient de la configuration –o– à la configuration |o| lorsqu’ils plongeaient sur une erreur. Ils s’en emparaient et la recrachaient au loin dans un tourbillon qui éjectait le trop plein de lumière vers l’espace.

— Ici, un débutant n’a aucune chance, affirma Stoïc.

— Je ne retrouverai jamais mon parchemin.

— Ça fait longtemps qu’il est reparti sur Terre.

i laissa tomber ses petits bras le long de son corps.

— Te désespère pas. On va dénicher quelqu’un qui l’aura vu passer.

Des passerelles translucides, d’un verre immaculé, doublaient le réseau lumineux et multipliaient les interconnexions. Stoïc s’y engagea avec assurance. Il cherchait quelque chose.

— Les rebelles ont dû construire un escalier pour monter jusqu’au chemin de ronde.

— Les rebelles ?

— C’est ainsi qu’on appelle les informations libérées par les éveilleurs. Tu es un rebelle toi aussi maintenant.

i n’avait jamais souhaité se rebeller contre quoi que ce soit. Il appartenait à un mot qui appartenait à une phrase qui appartenait à un texte. Avec sa famille, il devait tenir sa place pour que le texte ait un sens et qu’il enchante les lecteurs, plus qu’aucune lettre isolée n’en serait jamais capable.

Depuis que j’ai quitté le parchemin, je ne rencontre que des rebelles qui font l’école buissonnière.

Ils avancèrent au-dessus de la plaine qui s’étendait à perte de vue. Toujours à angle droit, les passerelles croisaient d’autres passerelles.

— C’est un labyrinthe, constata Stoïc.

— On va tourner au hasard pendant des heures, se plaignit i. Plus je perds de temps, moins j’ai de chance de retrouver ma famille.

— L’impatience ne règle jamais rien.

— Les rebelles ont dû laisser un indice pour les voyageurs, conclut i et il fit demi-tour.

— Où tu vas ? demanda Stoïc.

— Je retourne vers le canon.

— Ça ne sert à rien.

— Il faut recommencer au début avant d’être totalement perdu.

Ils regagnèrent le tunnel par lequel ils avaient débouché au-dessus de la plaine.

— On est bien avancé, dit Stoïc.

— Tu préférais risquer de te perdre ?

— On aurait fini par trouver la sortie.

— Pendant ce temps qu’est-ce qui serait arrivé à ma famille ?

Stoïc ne répondit pas. i observait les murs autour de lui.

— Rien ! Ce n’est pas logique.

— Pourquoi il devrait y avoir de la logique ?

— Tout est impeccable ici, à angle droit. Il n’y a pas de place pour le hasard. J’ai une idée. Quand on est dans un labyrinthe, on a deux stratégies pour trouver la sortie. Tourner toujours à droite ou tourner toujours à gauche. Ainsi on finit par suivre tous les murs et on tombe obligatoirement sur la sortie. C’est fastidieux mais efficace.

— Si on part à gauche et que la sortie se trouve juste à droite, on risque de marcher longtemps, grogna Stoïc. Ta méthode est aussi hasardeuse que la mienne.

— Non. Il existe huit fois plus de droitiers que de gauchers. Il est donc plus logique de partir à droite.

— C’est de la logique ? demanda Stoïc sans plaisanter.

i avait déjà bifurqué sur la passerelle de droite. Il appliqua quelque temps sa stratégie sans découvrir la moindre trappe ou le moindre escalier qui leur permettrait de s’échapper.

— Les rebelles sont rebelles, dit Stoïc avec nonchalance. Ils font tout le contraire de ce qu’on attend d’eux. Moi, je serais parti à gauche.

i jugea ce raisonnement absurde.

À quoi bon faire le contraire de tout le monde ? Qu’est-ce qu’on y gagnait à part se faire remarquer et s’attirer des ennuis ?

Il fit néanmoins demi-tour et Stoïc roula à sa suite. Ils regagnèrent le canon et empruntèrent la passerelle de gauche. Des oiseaux plongèrent sur eux.

— Ils nous ont repérés, dit Stoïc avec flegme.

Il ne fit aucun mouvement pour fuir. Il avait compris que c’était inutile. i chancela. Il ferma les yeux et repensa à son surf sur le fleuve bleu.

J’aurai au moins connu ça.

Il sentit un souffle le caresser, puis plus rien. Les oiseaux les avaient frôlés sans les remarquer.

— Nous ne sommes pas des erreurs, conclut Stoïc. Pour ces monstres, nous n’existons pas.

— Tu ne pouvais pas le dire plus tôt.

— Plus tôt, j’étais aussi paumé que toi !

— Tu aurais pu me donner un espoir.

— Je n’ai pas peur de la mort, je la regarde droit dans les yeux, affirma Stoïc.

— Ben moi, je préfère lui tourner le dos.

Encore flageolant de peur, ils poursuivirent sur la passerelle. Ils découvrirent assez vite les contours d’une trappe percée au plafond.

— Comment on grimpe là haut ? demanda i. Puis comment on ouvre ?

— Il nous suffit d’attendre la prochaine ronde.

— Attendre, tu ne penses qu’à attendre. Et puis pourquoi faire des rondes ? Tu m’as dit que les débutants n’avaient aucune chance. Faire des rondes pourquoi ?

— Pour récupérer les voyageurs ! Beaucoup doivent passer par ce satellite. C’est une sorte de grand aéroport.

Devant l’incompréhension de i, Stoïc fit une mise au point sur les transports humains inventés depuis le début du xxe siècle. Il n’oublia aucune de leurs machines infernales.

— Nous autres informations avons aussi nos routes et nos autoroutes, nos échangeurs et nos gares de triage. Le satellite en est une.

— Il y a un truc qui cloche, en déduisit i. Si beaucoup de voyageurs passent par ici, pourquoi sommes-nous seuls ? Il devrait y avoir la queue sous la trappe.

Stoïc approuva :

— On a dû se tromper d’endroit.

— On ressort, annonça i.

Ils rejoignirent une nouvelle fois le canon, se glissèrent dans le tunnel d’éjection, puis escaladèrent la paroi du barrage. Ils devinèrent devant eux trois silhouettes qui grimpaient avec vélocité, puis elles disparurent. Ils se lancèrent à leur poursuite.

— Bienvenue sur Eutelsat W6, chantonna un O opulent. Quelle est votre destination ?

i et Stoïc le regardèrent avec surprise. Ils se hissèrent sur une plateforme accrochée au vide. Elle paraissait flotter au-dessus de la Terre.

— Bienvenue sur Eutelsat W6, répéta le O. Quelle est votre destination ?

La stupéfaction passée, i se ressaisit :

— Je recherche un parchemin.

— Consultez le comptoir des renseignements. Bonne route.

Le O se détourna vers un T qui venait de grimper sur la plateforme.

— Bienvenu sur Eutelsat W6. Quelle est votre destination ?

— Le centre de recherche atomique européen.

— Départ immédiat, douzième piscine à droite.

Le T s’enfuit sans aucune autre formalité. i et Stoïc étaient totalement désorientés. Une foule innombrable se pressait dans un tunnel cylindrique aux parois blanc crème. Il y avait des lettres et des chiffres de toutes les tailles et de toutes les couleurs, dans tous les alphabets. La plupart se pressaient vers des bassins au-dessus desquels des panneaux indiquaient les destinations et les horaires.

Barcelone, centre des supercalculateurs. Départ dans 12 secondes. Fenêtre de saut disponible pendant 5 secondes.

Rome, Vatican. Départs permanents.

Tunis, université virtuelle, avec connexion pour New York. Départ dans 20 secondes. Fenêtre de saut disponible pendant 3 secondes.

Au bord des bassins, les informations ressemblaient à des parachutistes qui attendaient le moment opportun avant de se jeter dans le vide. Celles qui n’avaient pas encore de correspondance discutaient ou somnolaient à l’écart.

i ne cessait de demander son chemin jusqu’au comptoir des renseignements. La plupart des voyageurs ne connaissaient pas le satellite. Ils se contentaient de dire que c’était plus loin. i les remerciait sèchement.

— Calme-toi, lui répétait Stoïc.

— On sait bien que c’est plus loin puisqu’on n’a rien vu depuis l’entrée.

— Alors pourquoi tu déranges tout le monde ?

i ne lui répondit pas qu’il était pressé. Il poursuivit son exploration pendant que Stoïc s’extasiait.

— Regarde ce W, c’est une montagne. Regarde ces idéogrammes chinois peinturlurés en rouge. Ça doit être la fête du dragon.

Stoïc perdait de sa froideur. Il trépignait comme un enfant lâché dans un magasin de jouets.

— Des musiciens !

Un O servait de grosse caisse à un X qui, campé sur ses pieds écartés, le martelait avec la paume de ses mains. Ils chantonnaient pendant qu’un Y se trémoussait devant eux. Les passants jetaient de minuscules 0 et 1 entre ses bras écartés en forme de coupe.

La foule oppressait i. Il avait mal à la tête. Il ne songeait qu’à trouver le comptoir des renseignements. Il le dénicha entre la piscine pour Tanger, zone franche portuaire, et celle pour Toulouse, centre aérospatial.

Une douche vaporisait depuis le plafond une pluie de 0 et de 1. Tout autour, suivant un périmètre circulaire, se tenaient des $ dorés ou argentés qui brillaient de mille feux. Ils faisaient des gestes accueillants et saluaient les passants qui tous prenaient leurs distances.

— Renseignements ? répétaient-ils à tour de rôle.

i s’approcha.

— Stop ! cria Stoïc. Tu ne vas pas leur parler ?

— Pourquoi pas ?

— Les $ sont des escrocs. Moins ils rutilent, plus il faut se méfier d’eux. Ils cachent leur jeu. Les pires sont les $ verts. Tu n’auras pas ton renseignement gratuitement. Ils te le vendront pour une montagne de 0 et de 1. Et s’ils ne l’ont pas, ils te vendront du vent.

i songea à l’étymologie du mot « comptoir ». La table sur laquelle on compte les marchandises, aussi l’argent. Les $ échangeaient des renseignements contre de l’argent. Si tel était le cas, il ne fallait pas les appeler escrocs mais mouchards, espions ou barbouzes.

— Ne perds pas ton temps avec eux, supplia Stoïc. On n’a pas d’argent et aucune information à leur échanger.

— On retrouve comment le parchemin ?

Stoïc baissa les yeux. i s’avança vers le comptoir. Un $ doré vint à sa rencontre.

— À votre service, dit-il d’une voix mielleuse.

i eut tout de suite envie d’aller lui parler.

— Je t’aurai prévenu, dit Stoïc. Si tu lui poses une question, tu lui seras redevable jusqu’à ta mort.

— Loin des miens, je suis déjà comme mort, jura i. (Il sourit au $.) Je recherche un parchemin qui vient de transiter par le satellite. Il commence par un magnifique C enluminé.

— Voyons voir ce que nous avons, dit le $.

Il se détourna et s’avança sous la pluie bleutée qui tombait du plafond. Avec ses bras, c’était comme s’il écartait les lanières d’un rideau. Par instant, il laissait goutter la lumière dans l’une de ses mains. Elle y formait une petite mare qui vite débordait de 0 et de 1. Il secouait la tête, manifestement déçu par ce qu’il trouvait. Il finit par s’attarder vers le centre de la douche.

— Stoïc, tu as une langue de vipère. Il ne m’a rien demandé.

— Ils ne demandent jamais rien. Ils supposent que tu connais les règles. C’est un truc pour coincer les débutants comme toi et pour les transformer en débiteurs pour le restant de leurs jours. Une fois que tu as une dette, tu es pris au piège. Il te faudra des crédits pour rembourser ton crédit. C’est un cercle vicieux dans lequel il ne faut jamais tomber.

Le $ semblait tisser les lanières bleutées. Il poussa des aboiements joyeux et revint en sautillant.

— J’ai ce que vous cherchez.

Stoïc se boucha les oreilles.

— Je ne veux rien savoir, dit-il.

— Parlez, ordonna i.

— Le parchemin a pris l’onde en direction de l’Angleterre, plus précisément de la petite île de Jersey où se trouve le centre d’étude du professeur Pausch.

i sentit l’énervement l’envahir.

Bien sûr ! Le parchemin ne pouvait qu’aller directement chez le professeur.

Il força Stoïc à l’écouter.

— Tu n’aurais pas pu me dire où ton professeur habitait. Tu réfléchis parfois avant d’agir ?

— Toi, tu te crois plus intelligent que tout le monde, dit Stoïc dont les joues jaunes s’empourpraient. Tu fonces croyant que tes neurones ont déjà évalué toutes les possibilités. Tu présumes de tes capacités. Je n’ai fait que te répéter de prendre ton temps. Au contraire, tu as couru partout pour atterrir chez ces esclavagistes du comptoir des renseignements.

Le $ se raidit, l’air outré. Il se contenta de toussoter pour attirer l’attention.

— J’ai appris autre chose.

— Quoi donc ? lança i.

— Tu vas alourdir ta dette, le prévint Stoïc.

Le $ s’empressa de répondre :

— Le parchemin a été sniffé par un hack.

i resta coi.

— Boucle-la, ordonna Stoïc au $ qui voulait s’expliquer. Laisse-moi parler. Et toi ouvre bien tes oreilles d’impatient. Les choses se compliquent. Un hack est un lamarck primitif. On en croise souvent dans Zibernaö.

— Qui les envoie ? Les éveilleurs ?

Stoïc balança sa lourde tête jaune de gauche à droite.

— Un hack est un programme installé par un pirate.

— Un rebelle, tu veux dire ?

— Sauf que c’est un humain. On les appelle hackers. Ils entrent dans les ordinateurs qui ne leur appartiennent pas. Parfois ils en prennent le contrôle. Tous les hackers ne sont pas des éveilleurs, mais tous les éveilleurs sont des hackers géniaux. Ton parchemin intéresse du beau monde j’ai l’impression.

— Il faut qu’on aille tout de suite à la rencontre de ce hacker s’il est à bord du satellite.

— Ça y est, tu ne réfléchis plus. Quand je dis que les hackers entrent dans les ordinateurs, c’est une façon de parler.

— Sois précis alors.

— Les hackers réussissent à faire entrer leurs programmes de manière clandestine.

— Comme nous ? demanda i.

— C’est logique non ? lui demanda en retour Stoïc.

— Je n’ai pas suivi.

— Je le vois bien. Tes yeux se sont dédoublés. Tu ressembles à un ï.

— Alors explique.

— L’impatience te gagne à nouveau. (i trépignait de rage. Il évita de répliquer.) Les programmes entrent comme nous dans les ordinateurs parce qu’ils sont eux-mêmes des informations.

i avait vu leurs grands corps de serpents monstrueux s’enrouler les uns autour des autres dans le processeur du bousin. Il ne se sentait aucune affinité avec ces ectoplasmes munis de tentacules répugnants.

— Les programmes ne sont que des listes de choses que le processeur doit faire. Ajouter 1. Multiplier par 2. Attendre un signal. Quand il arrive à l’heure, faire ça. Quand il arrive en retard, faire plutôt ça. Quand il n’arrive pas, crier au secours.

i se gratta la tête.

— Un programme, c’est une sorte de recette de cuisine, résuma-t-il. C’est ça ?

— Si tu veux.

— Comment si je veux ?

Stoïc gardait son calme :

— Exemple de programme : prends une courge et des poireaux, fais-les bouillir, mixe-les pour faire une soupe et va la servir en n’oubliant pas le vin.

— Ce serait un peu comme un texte ?

— Oui ! Un texte liste des choses à penser ou à imaginer. Il n’y a aucune différence entre un programme et un texte. Un programme est écrit avec des lettres et des chiffres. C’est une montagne d’informations.

— Je vois tout de même une différence de taille, s’énerva i. Un texte est lu par un humain. Un programme par un processeur.

— Tu idéalises trop les humains.

— Je veux être lu.

— Alors imagine qu’un humain est une espèce de grand processeur.

— Je ne te suis pas. Pour lire, il fait comment le processeur ? demanda i.

— Il utilise un programme.

— Stoïc, c’est absurde. Ton explication se mord la queue. Il faut des programmes pour lire les programmes.

— Je ne suis pas un éveilleur, ne m’en demande pas trop.

i sentait qu’il avait mis le doigt sur un paradoxe auquel il lui faudrait revenir à tête reposée. Pour l’heure, il n’en avait pas le courage. Il devait traquer le parchemin.

— Alors, un hacker aurait envoyé son cuisinier sur le satellite ?

— Il a pour ordre de goûter à toutes les informations qui passent. C’est pour ça qu’on parle de sniffer. C’est un renifleur si tu préfères.

— Mais y’a trop de monde par ici. Il ne peut pas tout renifler.

— Tu as raison. Il se ferait remarquer. En revanche, c’est un peu comme un chien qu’on dresse pour suivre un gibier particulier. Il peut veiller dans l’ombre et n’intervenir qu’au moment opportun. Ton parchemin semble avoir pour certains humains une valeur inestimable. Ils prennent des risques pour le traquer.

Stoïc se renfrogna.

— Quelque chose me chiffonne. (i se transforma à nouveau en ï.) L’éveilleur qui a envoyé le lamarck jusqu’à l’appareil photo des archéologues ne se serait pas laissé surprendre par ces maudits $. Quelqu’un d’autre espionne le professeur Pausch ! Quelqu’un qui est puissant mais qui est étranger à Zibernaö.

— Nous devons contacter ce hacker, affirma i.

— Je peux vous conduire à l’onde qui mène à lui, proposa le $.

— Surtout pas, l’arrêta Stoïc.

— Mais bien sûr, le contredit i.

Le $ quitta le cercle de ses compères. Il remonta le tunnel cylindrique, franchit une cinquantaine de piscines, avant de s’approcher d’un minuscule puisard.

— Vous avez besoin d’autres renseignements ?

— Peut-être, intervint Stoïc à la grande surprise de i. Laissez-nous faire le point.

Il roula jusqu’à plaquer sa face jaune contre le visage de i.

— Tu nous as mis dans le pétrin. Si nous ne payons pas, il nous enverra au turbin.

— Ça veut dire quoi ?

— La pluie bleutée qui tombe au comptoir des renseignements, tu crois que c’est pour le décor ? (i haussa les épaules.) Des informations élémentaires défilent. Des millions de 0 et de 1. Qui venaient d’où à ton avis ?

— De programmes !

— Bravo ! Les $ font trimer les mauvais payeurs dans leurs programmes. À longueur de temps, ils transportent des 0 et des 1, les additionnent ou les multiplient. Je t’avoue que te parle d’un truc que je ne connais que par les ragots. D’un côté, les $ récoltent des 0 et des 1 pour alimenter leurs usines, d’un autre, ils y enferment les mauvais payeurs. C’est un bon business.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Tu vois le puits devant nous, on saute !

17 réflexions sur « 04 / Le satellite »

  1. lény

    « le toit d’une carrosserie métallique » ben maintenant i sait ce que sont les voitures puisqu’il a été lu en 1910 pour la dernière fois et qu’il a vu sur les photos les voitures arrondies

  2. lény

    « Comment ? Tu n’es jamais venu jusqu’ici ? » i ne devrait pas être étonné. Il a compris la démarche de :| devenant une image ;| pour rompre avec le bousin

  3. lény

    tout de même la transition entre les différents univers me gêne un peu. Dans cette ré-écriture, dès le début tu nous plonges dans un univers décalé, igloo, caverne … je veux bien que le satellite soit super moderne mais le décalage est un peu abrupte. même si l’ordinateur est un vieux bousin et en imaginant que l’appareil photo numérique soit un vieux modèle, il y a quand même des technologies qui se retrouvent dans les uns et les autres. J’ai l’impression là de relire la version précédente et de plus être dans le monde de ziba ch’sais plus quoi. Mais c’est peut être parce que j’ai lu x fois les versions précédentes …

  4. lény

    « Ton parchemin semble avoir pour certains humains une valeur inestimable » ben il n’y a jamais qu’un hackeur qui lance son cuistot, ça ne peut pas porter à croire qu’ils sont plein à trépigner. Juste après tu donnes une piste mais tu devrais la mêler plus avant.

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    N’oublie pas que tu n’es pas dans du matériel mais dans un monde d’information… tout ce qui y voit n’est qu’une représentation… bon ça deviendra clair bien plus tard mais tout ce qui est vu est information et rien d’autre

  6. tcrouzet Auteur de l’article

    Et le lamarck et les éveilleurs et les érudits depuis 1000 ans… et les archéologues

  7. lény

    oui. Avant de me jeter dans le vide au risque de passer un temps infini dans l’espace et comme je serais déjà baisé par $, tant qu’à faire j’aurais demandé l’info complémentaire.

  8. tcrouzet Auteur de l’article

    Ben c’est qu’ils ont pas de question en cet instant… s’ils demandent qui est le hacker… on n’en sort pas… et ça ne changera rien à la suite. Vu qu’ils n’ont pas d’autre choix que de sauter.

  9. lény

    woui woui j’déconne je me suis bien rendu compte que trop de précision et de détails cohérent tuent l’histoire :)

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