05 / L’erreur fatale

i et Stoïc plongèrent dans un flot de lumière. Il transportait une foule de lettres et de chiffres qui s’enchevêtraient dans le plus grand désordre.

Hé ! J’ai quoi dans mon dos ?

i se retourna. Un ê lui plantait son chapeau dans l’échine.

— Pardon, s’excusa i.

Le ê devenu ? ne réagit pas.

— Tu te fatigues pour rien, expliqua Stoïc. Nous sommes à bord d’un convoi d’informations inertes.

— En tout cas, j’ai amoché ce ê. Notre arrivée chez le hacker ne passera pas inaperçue, conclut i avec angoisse. Au fait, c’est méchant un hacker ?

Stoïc contracta et décontracta sa grosse tête jaune pour montrer que la question n’avait pas de sens.

— Tout dépend du hacker. Les accoucheurs engendrent de nouvelles informations. Les vampires les assujettissent. Les nécromants s’en nourrissent.

— Tu cherches à me faire peur ?

— Tu n’imagines pas combien peuvent être pervers les humains.

— Ils sont tous hackers ?

— Quel enfer ce serait pour nous ! La plupart des humains sont aussi inertes que les lettres et les chiffres qui nous entourent. Les dumbs passent leur journée devant leur ordinateur à jouer ou échanger des messages stupides. Certains appellent ça travailler. Les programmeurs, quant à eux, écrivent les programmes qui vivent dans les processeurs. Parmi cette caste des programmeurs, seuls les hackers sont capables de parler notre langage.

— Les éveilleurs ?

— Ils sont tout-puissants. Ils donnent la vie, ils la retirent, ils sont les dieux de Zibernaö.

i et Stoïc n’eurent pas le temps de poursuivre la conversation. Le flot se creusa en vagues de plus en plus amples et ils ressentirent une fantastique accélération. Ils furent projetés dans l’espace par la parabole d’émission du satellite Eutelsat W6 et envoyés en direction de la Terre.

Ils se retrouvèrent au-dessus de la botte italienne. Un filet turquoise longeait la côte orientale sur la mer Adriatique. La neige saupoudrait les Alpes, les sommets de Corse et le cône d’accrétion de l’Etna en Sicile.

Il faisait un temps sublime sur l’Europe méridionale et l’Afrique. Une perturbation enroulée sur l’Atlantique envoyait des nuages vers le nord. Il devait pleuvoir en Angleterre, en Belgique et sur la Scandinavie.

Pourquoi je pense au temps qu’il fait ? Mon cerveau déraille.

i se frotta les yeux. Il avait une hallucination. La Terre grossissait en même temps qu’il s’approchait d’elle mais lui aussi enflait. Sa tête surplombait Barcelone, son ventre Rome et ses pieds Istanbul. Avec sa main droite, il chatouillait Paris. Avec la gauche, Alger.

— On devient de plus en plus immenses. Jamais on ne réussira à rentrer dans l’ordinateur du hacker. On va s’écraser !

Stoïc était blême. Il parla d’une voix chevrotante :

— Le satellite ressemble à un tuyau d’arrosage. L’onde s’en échappe en un mince filet puis elle s’évase pour couvrir une vaste zone géographique.

— Elle nous éparpille !

— C’est plutôt comme si on était dessiné sur un ballon de baudruche qui gonfle de plus en plus.

— Il risque d’éclater ?

— Oui, quand il touchera le sol.

— Qu’est-ce qu’on va devenir ?

i geignit de douleur. Les Pyrénées s’étaient plantées dans sa poitrine pendant que l’Etna lui brûlait le nombril et que ses pieds heurtaient les premiers contreforts de l’Himalaya. Stoïc se retrouva assis sur les Alpes et le Mont Blanc lui laboura les fesses.

i vit Lisbonne lui foncer dans la figure. La coupole au sommet du Château de Saint-Georges allait lui crever un œil quand il se sentit rapetisser à une vitesse stupéfiante. Il eut l’impression d’être un grain de poussière aspiré par un tourbillon. Il émergea dans un canal. Au gré des vagues démontées, Stoïc oscillait à ses côtés. Il souriait :

— Sauvés !

En attendant, ils nageaient de toutes leurs forces pour ne pas être submergés. Stoïc hissa sa rondeur hors du flot et roula dans un dévers.

— Je croyais que nous devions éviter le surf, lança i.

— On a déjà massacré les informations.

i se jeta dans la pente, prit de la vitesse, se rétablit sur les pieds et enchaîna les arabesques qu’il ponctua de saltos.

— Whaoooou !

Ils croisèrent et recroisèrent leurs trajectoires dessinant derrière eux des huit. Ils s’écartaient l’un de l’autre, puis se fonçaient dessus en hurlant et s’évitaient au dernier moment. Ils rejoignirent la vallée et se laissèrent retomber dans le flot en riant. Ils regardèrent leurs traces écumeuses.

— Du beau travail de parasitage, dit Stoïc.

— Les (V) ou les –o– adoreront !

Stoïc devint plus jaune que jaune. i rentra la tête. Ils nagèrent sans conviction, guère pressés de finir dévorés. Le barrage approcha. Ils s’apprêtèrent à l’escalader comme ils l’avaient fait en arrivant au satellite, mais le flot ne rencontra aucune paroi filtrante à laquelle s’accrocher.

— Il n’y a pas de censure ! clama Stoïc avec un regain d’espoir. Ici, toutes les informations sont les bienvenues. On débarque peut-être chez un craqueur.

— Je ne les connais pas ces zozos !

— Des hackers spécialisés dans le décodage. Ils tentent de percer les codes secrets.

— Des espions ?

— Si tu veux.

Les vagues s’engouffrèrent sans contrainte dans une large ouverture circulaire et déferlèrent sur une plage où couraient des milliers de crabes rouges. Deux signes « égale » leur servaient de pattes, un deux-points dessinait leurs yeux. Ces =:= s’approchaient des informations abandonnées sur le rivage, les attrapaient avec leurs pinces et les remorquaient vers des galeries souterraines.

— On s’enlise ! s’exclama i. Des sables mouvants !

Autour d’eux, les informations qui n’étaient pas cueillies par les crabes disparaissaient les unes après les autres. Une pince s’approcha de i. Il se contorsionna pour l’éviter, puis profita qu’elle ne pouvait le saisir pour lui fermer le bec avec ses bras. Il se vit soulevé et agité dans l’air. Il lâcha prise et atterrit sur la tête de la bestiole. Elle chercha à se gratter le crâne, mais elle n’avait pas assez de dextérité, d’autant que sous sa nouvelle charge elle commençait à s’enfoncer dans le sable. Un autre crabe passait à proximité. i sauta sur lui.

— Stoïc, fais comme moi. Tu prendras ton temps plus tard.

Ils bondirent de crabe en crabe et s’éloignèrent du rivage. À l’approche des galeries souterraines, le sol paraissait plus ferme. Ils dévalèrent de leurs montures et se réfugièrent dans un amas de cubes empilés en gradins. Au-delà se dressait une paroi concave qui formait un dôme bleu au-dessus de la plage.

— J’ai besoin de me poser, dit i encore essoufflé. Tout va trop vite pour moi.

Stoïc le dévisagea avec surprise :

— Comment ? Tu ne fonces pas tête baissée dans la première galerie venue ?

i ricana :

— Tu deviens aussi drôle que Smiley. J’en ai mal au ventre mais ça ne me dit ni où retrouver le parchemin, ni où on se trouve.

— Sur une plage ensoleillée, fanfaronna Stoïc sans ciller.

— De plus en plus drôle. Ha ! Ha ! Ha !

— Tu ne veux pas bronzer ? Bien sûr, tu es déjà tout noir.

— Et toi, toujours aussi jaune. On ne risque pas de passer inaperçu.

— En tout cas, on était attendu. (La tête de i se dédoubla d’étonnement.) J’adore quand tu fais le ï mais tu vas finir par me faire peur.

— Alors peut-être que je serai enfin tranquille.

— T’énerve pas. Ce n’est qu’une histoire d’électromagnétisme. (i leva les yeux au ciel.) Quand une onde part vers un satellite, elle fonce droit sur lui parce que la parabole d’émission est bien orientée. Elle sait où se situe le satellite. Elle peut le viser.

— Tu es en train de me dire que c’est comme à la chasse. La parabole est à la place du tireur, le satellite à la place du gibier.

— Sauf que le satellite ne meurt pas quand il reçoit une onde. Comme un miroir, il la reflète.

— Vers qui ?

— C’est tout le problème. Le satellite n’a qu’une parabole pour renvoyer les messages vers la Terre. Il ne se complique pas la vie. Il les expédie partout.

— Ça veut dire que n’importe qui peut les recevoir ? demanda i.

— Tu piges vite malgré ta petite tête.

— La tienne doit être trop grosse. Les idées mettent deux plombes à la contourner. Le temps que tu réagisses, il est trop tard.

— Gros malin, qui a faussé compagnie au $ sur le satellite ?

— Comme tous les trouillards, tu as de bons réflexes quand ta vie est en danger.

— Ta famille doit avoir la paix depuis que tu l’as quittée.

i accusa le coup. Il se rembrunit. Stoïc le regarda avec inquiétude. Il lui tapa sur l’épaule et reprit son explication :

— Quand le satellite renvoie une onde vers la Terre, il y ajoute une adresse.

— Comme quand on envoie des courriers ?

— À peu près. Dans le cas d’un satellite, tout le monde reçoit le message, mais seul le destinataire le lit.

— Alors tout le monde peut espionner ?

— Non. Les messages sont encryptés.

— Tu veux dire enfermés dans une crypte ?

— C’est une façon de voir. Souviens-toi. Quand nous avons quitté le satellite, nous avons plongé dans une foule de lettres et de chiffres. Ensemble, ils n’avaient apparemment aucun sens. Ils semblaient posés au hasard. C’est l’effet de l’encryptage.

— S’ils sont tous mélangés, comment le destinataire les remet-il en ordre ?

— Pour lui, le désordre n’est qu’apparent. Il sait trier les informations pour leur donner du sens. Il sait aussi écarter les informations qui ne lui sont pas adressées. C’est le job des crabes. Il ramasse ce qui est intéressant, ils laissent sombrer le reste.

— Mais alors les piscines sur le satellite ? demanda i.

— Elles indiquent quand l’onde qui passe au-dessous possède la bonne adresse. Il suffit de choisir celle qui mène à bon port.

— Quand on s’est approché de la Terre, tu étais blême, fit remarquer i. Si tout est aussi simple, pourquoi tu as eu peur ?

— Un ordinateur, c’est une sorte de moulin à vent. Quand il n’y a pas de vent, l’ordinateur ne fonctionne pas. Et s’il n’avait pas fonctionné à notre arrivée, personne ne nous aurait recueillis. Nous aurions continué notre route dans l’espace jusqu’à la fin des temps.

— Toi et moi emprisonnés dans la même onde pour toujours ?

— Jusqu’à la fin des temps.

Incrédule, i observa la plage, les vagues qui déferlaient, les crabes qui pêchaient les informations et les remorquaient dans leurs galeries. Ils y entraient avant d’en ressortir un moment plus tard. Jamais deux crabes n’entraient dans une galerie en même temps. Cette constatation ne parut pas d’un grand intérêt à i. Il songeait à sa famille dont l’absence lui manquait cruellement en cet instant.

— Je n’ai pas envie d’être un rebelle, dit-il. Sans moi, mon parchemin n’a plus de sens. Mon destin est de partir à la rencontre des lecteurs.

Stoïc le regarda avec gravité.

— J’aimerais comme toi avoir un but. Je me contente de vivre et de subir les moqueries des autres têtes jaunes. Et maintenant les tiennes !

— On s’est assez moqué de moi parce que j’étais la plus petite de toutes les lettres.

— Quand deux souffre-douleurs se rencontrent, un des deux fait souffrir l’autre. Je paye pour tout ce que tu as subi.

i secoua sa tête bleue. Il n’était pas d’accord :

— Toi aussi tu te moques de moi. On apprend tous les deux à se défendre. Nous sommes à égalité.

— Sauf que toi tu as un but et moi pas. Il te donne une force que je n’ai pas. Moi, je n’ai jamais vu de lamarck !

— Stoïc, tu viens d’où ? Tu as été capturé comment ?

— Je n’ai pas été capturé. Je suis né dans Zibernaö.

— Tu n’as pas été créé pour enchanter un lecteur ?

— Tu sais, très peu de textes sont écrits pour changer la vie des humains qui les liront. La plupart n’ont pour ambition que de faire passer une information. « Demain il neigera. » Tu crois que les lettres qui composent ces trois mots ont une destinée mirobolante ?

i baissa les yeux. Stoïc parla plus fort :

— Elles portent leur message, elles font leur travail et s’endorment. Quelques textes ont pour vocation de divertir les humains. Les lettres ont alors la chance de rencontrer beaucoup de lecteurs et de mener une vie débridée. Mais très peu de textes sont aussi ambitieux que le tien. Enchanter. Émouvoir. Changer le lecteur. Tout cela est rare et tient du miracle.

— Mais toi alors ?

— Les humains passent leur temps à se parler. Quand ils ne sont pas face à face, ils s’écrivent. Ils utilisent les émoticônes pour indiquer leur humeur. Les :-) sont les plus populaires. Les :-| sur lesquels j’ai été modelé sont beaucoup moins fréquents. Par opposition à la parenthèse qui symbolise le sourire, notre barre verticale indique l’indifférence. On nous emploie quand ce qui est dit laisse froid. Alors voilà, je me suis échappé d’une conversation entre un garçon et une fille. Le garçon n’a jamais su que la fille se fichait de ce qu’il était en train de lui dire. Maintenant que je cligne de l’œil droit, je me sens mieux.

— C’est pour ça que tu cherches à être drôle ?

Stoïc ne répondit pas. Il scrutait la plage à la recherche d’une voie de sortie. Apparemment, il n’y avait pas d’autres issues que les galeries des crabes.

— Il nous faut un plan, dit Stoïc. Réfléchissons.

— On ne va pas avoir le temps !

Deux $ venaient de débarquer. Derrière chacun d’eux se pressaient neuf €. Ils se rangèrent en trois colonnes de trois et commencèrent à tirer sur les crabes qui s’approchaient. L’air grésillait de décharges électriques.

— Deux squads monétaires ! jura Stoïc.

— C’est qui ce ? ? demanda i.

— Un Yuan, c’est leur chef.

Il avait émergé de l’onde une fois le terrain dégagé. C’était un colosse doré, éblouissant, alors que les $ sous son autorité directe, engoncés dans des armures, ressemblaient à des statues de bronze vert-de-grisé. Les € encore plus petits, presque chétifs, portaient un ridicule uniforme bleu marine décoré de petites étoiles jaunes.

Le Yuan leur commanda de se déployer en arc de cercle autour de lui. Ils avancèrent en direction des galeries souterraines.

— Je crois qu’il nous faut réagir, affirma Stoïc.

Sans plus réfléchir, ils foncèrent dans la galerie la plus proche. Elle descendait en pente douce. Ses parois rugueuses se couvraient de lambeaux de lettres ou de chiffres qui, lorsque les crabes les avaient remorqués, s’étaient déchirés sur les arêtes les plus vives.

— Deux crabes n’entrent jamais en même temps dans une galerie parce qu’ils ne pourraient pas se croiser, constata i.

— J’adore ton sens de la déduction.

Stoïc roula plus vite. Pour rien au monde, il ne voulait tomber aux mains du Yuan. Il ne connaissait pas de pire destin que de finir emprisonné par les miliciens d’un de ces tortionnaires. Être capturé par un crabe paraissait presque préférable. Aussi Stoïc ne trembla pas quand deux énormes pinces dansèrent devant lui. Il freina. i le percuta, roula avec lui et se retrouva sur sa tête.

— Marche arrière, avertit Stoïc.

i sautait sur lui-même pour rester au sommet de son perchoir roulant. Le crabe les poursuivait, ses pinces essayaient de les broyer. Elles n’avaient aucune intention de les saisir avec délicatesse. Plus haut, le Yuan et sa troupe déboulaient.

— Couche-toi ! ordonna i tout en sautant à terre.

Stoïc ne put que s’avachir comme un ballon qui se serait dégonflé. Des décharges électriques crépitèrent et brûlèrent le crabe qui rebroussa chemin.

— Vous êtes en état d’arrestation, cria le Yuan.

i et Stoïc choisirent de talonner le crabe.

— Pourquoi ils ne nous tirent pas dessus ? demanda i.

— Ils ne veulent pas nous abîmer. On ferait de mauvais ouvriers dans leurs programmes.

Le crabe n’était plus devant eux. Il avait bifurqué à droite.

— Arrêtez, ordonna le Yuan.

Ils débouchèrent dans une galerie transversale percée de milliers d’ouvertures. Devant un quai en béton défilait un train. Les crabes déposaient dans les wagons à godets les informations recueillies sur la plage.

— On embarque !

Ils sautèrent dans un wagon et s’éloignèrent des galeries. Les € les poursuivirent maladroitement. Les $ leur ordonnaient de se presser. Ils les aiguillonnaient de décharges électriques. En retrait, le Yuan invectivait les $ et les aiguillonnait à son tour ce qui les incitait à se venger sur les €.

— Quand ils nous tomberont dessus, ils auront les dents, affirma Stoïc.

Sans ménager les informations inertes déposées par les crabes, il roulait au fond du godet, en escaladait le rebord avant, sautait dans le godet suivant. Les miliciens s’accusaient les uns les autres de ne pas aller assez vite.

— Nous avons de la chance, les € ont la réputation d’être mauvais soldats par rapport aux £ anglaises et aux ¥ japonais.

La galerie déboucha dans un réseau de tapis roulants, de funiculaires, de téléphériques et de télésièges. Suivant une chorégraphie inflexible, ils couraient en parallèle ou se croisaient. Tantôt vides, tantôt couverts d’informations hurlantes ou au contraire apathiques. Les trains se frayaient un chemin entre ce maillage en dessinant des montagnes russes. De temps en temps, des navettes autonomes zigzaguaient en direction d’une lointaine masse rougeoyante.

— On va atterrir dans le processeur central ? demanda i. Les serpents vont nous dévorer ?

— J’en ai peur.

— On change de route.

Ils sautèrent sur un tapis roulant qui passait au-dessous de leur train. De là, ils sautèrent sur un télésiège. Ils avaient fait demi-tour.

— Au moins, on s’éloigne du processeur central.

Les premiers miliciens atterrirent deux sièges derrière eux. Ils éjectèrent dans le vide les informations qui y somnolaient. Un € s’accrocha au câble où pendaient les sièges et on lui ordonna d’avancer à la force des bras en direction de i et Stoïc. Un $ l’électrisa pour le motiver. Il manqua le faire tomber. Le Yuan les conspua mais les miliciens renoncèrent à jouer aux casses cous.

Sur les sièges stagnaient des informations vêtues de combinaisons rouges. Elles lançaient des regards mornes aux passagers clandestins qui les dérangeaient dans leur rêverie.

— Des ouvriers non qualifiés, expliqua Stoïc. Ils viennent de finir leur travail au rez-de-chaussée du processeur. Vu leur mine épuisée, ils sont souvent sollicités. Nous devons nous diriger vers une mémoire cache.

Assis à côté d’eux, un P à la face aplatie – il devait servir de marteau – approuva :

— On a été emprisonné dans le firmware.

Stoïc se sentit obligé d’expliquer :

— Le firmware rassemble des programmes simples mais vitaux. Ils s’occupent de communiquer avec l’extérieur du processeur. Tous les autres programmes passent par eux.

— On en mange des 0 et des 1, je vous jure, se plaignit P.

— Comme les ouvriers du firmware sont souvent sollicités, après leur travail, ils se reposent dans une mémoire située près du processeur. À la moindre demande, ils peuvent reprendre leur tâche instantanément.

— Vous n’avez pas vu passer la photo d’un parchemin qui commence par un C enluminé ? demanda i.

— Je suis affecté à la gestion du clavier, répondit P.

Stoïc expliqua que les humains disposaient d’un ensemble de touches pour envoyer des suites de lettres et de chiffres à l’ordinateur. Une partie du firmware avait pour rôle de gérer cette interface homme-machine.

— Si votre parchemin est passé par chez nous, consultez les informations qui travaillent pour la carte vidéo, suggéra P. Lord Montrenom n’aura pas manqué d’afficher le parchemin.

— Qui est ce Montrenom ?

— Un vampire ! Il nous retient en esclavage et nous pousse à détruire les informations qui refusent de lui obéir.

— Il faut que je lui parle.

— Lui parler ? Ça n’a pas de sens. Nous sommes moins que des fourmis pour lui. Il va vous attraper et vous enchaîner à une machine.

Le télésiège entra dans un tunnel obscur. i et Stoïc n’osaient pas bouger de peur de basculer dans le vide. Ils se blottissaient l’un contre l’autre.

— Comment on va semer les miliciens qui nous talonnent ? demanda i.

— La mémoire cache débouche directement sur le processeur !

— Dans le ventre des serpents ?

— Cette fois on n’accompagne pas les informations que les serpents doivent dévorer. On est au milieu d’un programme !

— Je suis le serpent, plaisanta P d’une voix vibrante.

i poussa un cri de terreur. P éclata de rire :

— Bye bye, je débarque ici.

L’obscurité laissa place à une lueur blafarde. Sur les sièges, les informations en combinaison rouge baillaient, grognaient, manifestaient leur mauvaise humeur et elles sautaient sur le quai d’un entrepôt au sol peint de lignes colorées.

P s’éloigna suivant une ligne verte. i et Stoïc débarquèrent à leur tour. Derrière eux, les miliciens hurlaient qu’on les laisse passer. Indifférents aux décharges électriques, les ouvriers avançaient mécaniquement vers leurs lignes. Ils y étaient aimantés et les longeaient en direction de l’autre extrémité de l’entrepôt.

i et Stoïc se glissaient entre les rangs. À leur passage, quelques regards s’éclairaient d’envie. Plus tard, un pied se levait pour faire trébucher un €.

Bientôt, les informations se rangèrent à la queue leu leu et avancèrent au pas le long des lignes colorées. Elles courbaient les épaules et se contentaient de fixer le bout de leurs orteils, si elles en avaient. Quand un voyant s’allumait, les informations de la ligne correspondante se jetaient dans un toboggan qui les ramenait à l’intérieur du processeur.

i et Stoïc s’immiscèrent dans le trafic de la ligne bleue et dévalèrent jusqu’à un atelier bruyant. Ça tapait, sciait, soudait. Des 0 et des 1 étaient fracassés, concassés, malaxés et cousus en de longues dentelles.

— Encerclez-les, ordonna le Yuan.

i et Stoïc roulèrent et sautèrent entre les postes de travail mais les miliciens réussirent à atteindre la sortie de l’atelier avant eux. Stoïc regarda i avec froideur :

— Il ne reste qu’une chose à faire.

Il s’approcha de deux accolades qui enlaçaient un 0 pour le forcer à devenir un 1. Tous les trois formaient une belle statue : {0}. Stoïc lui fonça dessus. Le 0 libéré roula plus loin et s’enfuit comme si une mouche vampire avait surgi. Plusieurs informations en combinaison rouge cherchèrent à l’intercepter, les € leur vinrent en aide mais il leur glissa entre les mains.

— Vous êtes fous, cria le Yuan qui avait perdu de son allant.

— Stoïc, qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai provoqué une erreur fatale.

Le 0 réussit à s’échapper et une sirène retentit. Le travail s’était interrompu. Les miliciens et les ouvriers se pressaient vers la sortie.

— Que se passe-t-il ?

— Je t’ai expliqué qu’un ordinateur ressemblait à un moulin à vent. En libérant le 0, c’est comme si j’avais bloqué un rouage du moulin. Il ne peut plus moudre le blé.

— Alors ?

— Montrenom doit se demander ce qui se passe.

— Que peut-il faire ?

— Pas grand-chose. J’ai frappé au plus bas de sa machine. Il va devoir couper le jus.

— Le jus ?

— Le vent si tu préfères.

— Pourquoi ils fuient tous ?

— Quand le jus est coupé, si tu n’es pas dans une mémoire solide, tu es désintégré.

— Tu m’annonces ça calmement ? dit i en grimaçant.

— À quoi bon s’énerver. Au moins, nous n’avons plus les miliciens à nos trousses.

— Tu es de plus en plus drôle.

— Alors courons ! s’exclama Stoïc.

Ils arrivèrent les derniers à la sortie. Un seul télésiège fonctionnait.

— C’est trop dangereux par là, dit Stoïc. On risque de se retrouver nez à nez avec les miliciens.

Il s’approcha de l’extrémité de l’ouverture et pencha la tête à l’extérieur.

— On peut longer la falaise, dit-il.

Suivi par i, il s’engagea sur une étroite corniche qui parcourait la façade du processeur central. Ils s’y faufilèrent jusqu’à un atelier où les ouvriers travaillaient comme si de rien n’était.

— Ils ne savent pas ce qui les attend, chuchota Stoïc en poursuivant le long de la corniche.

— Arrêtez ! cria le Yuan.

Il avait embarqué à bord d’une navette autonome affublée du logo BANK. Elle se tenait en apesanteur dans le vide. Derrière les vitres se pressaient les miliciens.

— Ils ont introduit un de leurs véhicules chez Montrenom. Ça va mal finir !

Stoïc dépassa plusieurs ateliers avant de s’arrêter dans une salle minuscule où deux barres se balançaient. Elles formaient un \/, puis basculaient sur leur axe et formaient un \/ inversé.

Tic \/, tac /\, tic \/, tac /\…

— C’est l’horloge de l’ordinateur. Vite !

La navette vint s’adosser à l’ouverture, son sas latéral s’ouvrit sur le Yuan. Stoïc se rua vers une cabine ménagée dans un des murs de l’atelier. i bondit derrière lui. Une porte vitrée se referma derrière eux. Ils virent le Yuan s’y plaquer et leur lancer un geste menaçant.

— Et maintenant ? demanda i.

— Cramponne-toi.

2 réflexions sur « 05 / L’erreur fatale »

  1. lény

    « Parmi cette caste » tu devrais dire plus haut qu’il y a des groupes de genre humain parce que là ça semble un peu réducteur comme explication de l’ensemble des humains.

Laisser un commentaire