01 / Le parchemin 2.0

i s’éveilla en sursaut. Il avait dormi mille ans. Ses articulations rouillées ne répondaient pas. Il bâilla avec tant de force que sa bouche devint plus grande que sa tête qui, bien que minuscule, lui pesait comme un sac rempli de billes d’acier. Pourtant elle ne touchait même pas son corps filiforme. Elle flottait en apesanteur à deux millimètres au-dessus de lui, retenue par une force mystérieuse qui l’empêchait de s’envoler.

Si i avait été humain, un pan de sa chemise aurait débordé de son pantalon froissé. Il aurait porté une chaussette rouge, une autre jaune, et des godillots mal lacés. Ses cheveux trop longs auraient caché ses yeux malicieux. Si un ballon lui était tombé dessus, il aurait été incapable de le renvoyer d’un coup de tête. Il se serait plutôt fait écraser le nez.

i n’avait pas la classe.

Son pied droit pointait toujours vers le ciel comme s’il avait du mal à se poser à plat ou plutôt comme s’il hésitait à botter les fesses de p. Il faut dire que cette envie traversait souvent l’esprit de i même s’il n’avait jamais le courage de lui obéir. Il avait toujours jalousé l’assurance de son frère. Solidement ancré au sol sur sa jambe robuste, ce frimeur au visage jovial respirait la santé.

Sur la gauche de i, v était moins prétentieux. Bien qu’en équilibre instable, cet autre frère ouvrait largement ses bras avec l’envie évidente d’attraper les lecteurs et de les embrasser. i l’aimait de tout son cœur et il ne l’aurait quitté pour rien au monde.

Qu’il était bon de se réveiller en famille. D’entendre les soupirs des autres lettres du mot, au loin la rumeur des lettres de la phrase et du paragraphe. Même si p l’énervait, i aurait été malheureux de ne plus le revoir. Près de lui et de v, il se sentait chez lui, à sa place, en sécurité.

i cligna des yeux. La lumière bleue qui avait interrompu sa longue nuit s’adoucit. Pendant que p et v faisaient des mouvements d’étirement, il rentra la tête, la rapprocha de son corps. Il se blottit pour grappiller quelques instants de repos. S’éveiller, c’était trop dur.

Il somnolait à fleur d’une peau de chèvre. Elle exhalait encore l’odeur de la chaux qui jadis avait été utilisée pour la nettoyer. Les moines avaient raclé au couteau les racines des poils puis les avaient élimés à la pierre ponce sans les faire disparaître tout à fait. i aurait aimé se retourner pour trouver une position plus confortable mais jamais personne n’avait vu un i bouger de lui-même à la surface d’un parchemin.

— Pourquoi on nous dérange ?

Toutes les lettres se posaient la même question.

— Où sommes-nous ?

— Quel jour sommes-nous ?

La lumière allait et venait. Elle éblouissait, puis faiblissait. Des ombres immenses se posaient sur le parchemin. Elles le parcouraient à toute vitesse comme si le jour et la nuit se succédaient avec la régularité des vagues battant les plages.

Les pinceaux de lumière révélaient des millions de grains de poussière. En rotation sur eux-mêmes, ils montaient ou descendaient, puis s’entrechoquaient avant de changer de direction.

i les voyait se poser autour de lui, parfois tacher son costume noir de leurs larges pellicules blanches. Il s’apprêtait à souffler pour les chasser quand une tempête le prit de vitesse. Elle le balaya avec tant d’énergie qu’elle emporta les poussières et, en même temps, arracha un des copeaux de sel de cuivre dont était tissé son pantalon.

i manqua de s’évanouir de peur. Il savait qu’un jour il disparaîtrait mais il ne s’attendait pas que ce soit après son premier réveil. Il n’avait pas envie de mourir si tôt. Il n’avait jamais rencontré de lecteur. Il ne connaissait pas la sensation d’être lu. Il n’avait fait que l’imaginer. L’angoisse le saisit.

Le parchemin trembla. Les lettres crièrent de panique. Prisonnières de leur mot et de leur phrase, elles ne pouvaient s’enfuir. i sentit une ondulation lui plier le corps. Il crut qu’il allait se déchirer et perdre toute signification.

— Quel trésor ! tonna une voix humaine. C’est une découverte archéologique extraordinaire. Le professeur ne s’est pas trompé. On referme le coffre et on l’amène au labo.

Et la nuit impénétrable s’abattit à nouveau.

— Labo ? demanda v.

— Ils vont nous labourer, geignit p.

— Il n’y a pas mille mots qui commencent par labo, dit i. En latin, laborare signifie travailler. Ils nous amènent à un endroit où ils travaillent.

— Tu es sûr ?

— p, t’as une meilleure idée ?

— Oui, peut-être qu’ils vont nous faire travailler.

Ils se regardèrent avec effroi d’autant que des tremblements parcouraient le parchemin. Les lettres tressautaient à la surface de la peau de chèvre comme si elles avaient embarqué à bord d’un carrosse lancé sur une rue pavée. i s’agrippait de toutes ses forces aux racines des poils. Il commençait à se demander si la longue nuit n’était pas préférable à ce réveil brutal qui ne présageait rien de bon.

Le bas et le haut s’inversèrent. i poussa un cri étouffé. Il se retrouvait nez à nez avec une matière rugueuse, le parchemin pesant de tout son poids sur lui.

— Trouillard ! s’exclama M.

Cet arrogant profitait de son embonpoint pour faire le caïd. i espéra qu’une voyelle lui viendrait en aide. Elles étaient les seules à pouvoir exprimer leur sentiment par elle-même. e au ventre rebondi ne réagit pas. Un peu plus loin o s’enroula sur lui-même pour faire comme s’il n’avait rien entendu. a ne montra pas plus de courage. Il ne savait que se pâmer de satisfaction pour un oui ou un non. Il s’aimait tant qu’il ne cessait d’admirer ses propres circonvolutions et de se féliciter d’ouvrir l’alphabet. Au moindre imprévu, toutefois, il se répétait pour exprimer l’épouvante : aaa…

u, quant à lui, n’était pas méchant. C’était une bonne lettre mais qui, toute seule, ne savait qu’encourager les chevaux à se mettre en route. i n’aurait pu compter que sur y avec qui il se sentait des affinités. Malheureusement y se faisait rare et ne fréquentait pas les mots du voisinage immédiat.

— iii, plaisanta M. Tu ne vaux pas mieux que a.

En temps normal, i n’aurait pas réagi, mais il avait si peur par ailleurs que M pour une fois ne l’inquiéta pas.

— Tout seul, tu ne sonnes pas. Tu dépends de nous pour chanter : Ma Mo Mi Ma Mu… Comme toutes les consonnes, tu es jalouse de nous les voyelles.

i aurait mieux fait de se taire. Toutes les lettres avaient autant que lui besoin de décharger leur angoisse.

— kk, trompeta k. Je n’ai besoin de personne d’autre que de moi-même.

— qq, s’enorgueillit q.

i s’attendait à passer un mauvais moment mais le silence lui répondit. Le parchemin s’était une nouvelle fois renversé. Les pieds en bas la tête en l’air, les lettres respiraient normalement. Les vibrations cessèrent. Même M arrêta de faire le malin.

Tout d’abord, une ligne rouge stria l’horizon noir. Le soleil se levait, un soleil brûlant.

— Au feu ! cria-t-on.

Hurlant de terreur, les lettres se remémorèrent avec tristesse leur vie passée dans l’obscurité. Elles n’avaient pas grand-chose à se raconter. Personne ne s’était extasié ou énervé à leur contact. Elles s’étaient contentées de dormir durant des siècles. Elles n’avaient même pas rêvé, les lettres ne rêvaient pas. Au mieux, elles auraient pu évoquer le moine qui les avait écrites, son application, sa fébrilité à l’idée d’inscrire un texte que personne ne devait lire avant des siècles.

Un ronronnement de gros chat résonna. Dans l’air, les grains de poussière virevoltèrent tout en s’éloignant toujours plus, aspirés par une bouche invisible. La lumière rouge s’intensifia, recouvrit le parchemin. Elle avait la propriété de ne pas éblouir. Elle était chaude sans brûler. C’était une étrange lumière, douce avec les copeaux de sel de cuivre.

i avait l’impression de baigner dans l’encre. Son costume paraissait plus noir, plus neuf, plus resplendissant. Quelle était l’origine de ce rouge régénérateur ? Que se passait-il ?

i ne s’interrogea pas longtemps. Avec les autres lettres, petites ou grandes, il se recroquevilla dans les alvéoles du parchemin. Au bout d’une main humaine, une pince métallique s’approcha, elle s’écarta à la façon d’un bec de pélican qui s’apprête à gober un poisson, puis se referma avec méchanceté sur le parchemin qui valdingua dans l’air rouge.

— Sois prudente, dit un homme. Mille ans que la confrérie le cache dans les caves du monastère.

i vit l’autre bord du parchemin s’approcher de son visage. Un immense C lui faisait face. Il était haut de quatre lignes. À l’intérieur, une femme en armes s’appuyait à une hallebarde. Sa main gauche tenait le pommeau d’une épée, sa main droite désignait l’entrée d’une forteresse.

i n’avait jamais vu qu’un seul humain avant d’être plongé dans le noir : son moine. Et encore, surtout ses yeux écarquillés et ses doigts agrippés à la plume qui lui avait donné naissance. Il l’avait vu consacrer beaucoup de temps vers le haut du parchemin. Il comprenait maintenant pourquoi : il avait dessiné ce C majestueux.

i n’était lui qu’une lettre ordinaire, un i parmi d’autres i, une voyelle dite fermée, d’une banalité à toute épreuve. Comme le C, il aurait aimé porter un costume bleu de magicien avec des étoiles blanches. Il aurait aimé être enluminé et occuper le début d’un texte, ou même d’une phrase. Non, il était coincé entre v et p pour l’éternité. Il se contentait d’observer sans pouvoir agir.

— Pose-le sous l’objectif, dit la voix. Il faut le numériser au plus vite et l’expédier au professeur pour qu’il tente de le déchiffrer.

Comment ? se demanda i. Ils ne savent pas nous lire. Ils ne comprennent plus la langue dans laquelle nous sommes écrits ? Ce n’était pas une bonne nouvelle. Un texte illisible n’avait aucune valeur. Il risquait de finir à nouveau dans le noir. i voulait vivre. Mais il ne savait pas ce que vivre signifiait. Il y avait des risques. Les tremblements de peur de son corps le lui faisaient comprendre.

Au bout de la pince, le manuscrit voyagea jusqu’à une surface froide où il fut plaqué, enchaîné par un champ d’attraction électrique. Avec toute sa famille, tous ses voisins et tous les habitants du parchemin, i hurla, chatouillé en tout point du corps par le champ électrique. Il avait l’impression qu’une langue rugueuse se glissait sur sa peau et s’attardait avec insistance dans la moindre anfractuosité. Elle tournicotait et frétillait. On aurait dit que des poissons avaient sauté hors de l’eau et se débattaient désespérément dans les pantalons.

De toutes les lettres, a riait le plus fort, d’un fou-rire dangereux, qui virait au hoquet. Il payait pour ses circonvolutions qui offraient un nombre incalculable de points de succion.

Un œil s’approcha. Il ne ressemblait pas aux yeux du moine. Il était ample, rond, brillant, formé d’un ensemble de cercles concentriques noirs mats. Sur le dernier avant la cornée curviligne était écrit :

LEICA PHOTO

i n’avait jamais vu des lettres aussi laides dans des mots aussi incompréhensibles. Le moine qui les avait dessinées manquait d’imagination. On aurait dit qu’il les avait tracées avec une règle, une équerre et un compas, sans montrer aucun talent artistique. C’était plutôt un géomètre. Il avait oublié les pieds et s’était contenté de jambes droites. Quelle tristesse.

i en déduisit que sa famille se composait de lettres d’exception et qu’il était donc lui aussi exceptionnel. Placé dans un autre texte, il aurait ébloui tous les lecteurs par son élégance.

L’œil le regardait d’ailleurs avec intérêt. Dans la pupille, des pétales avaient pivoté sur eux-mêmes pour révéler un cristallin d’un noir abyssal. i songea à une fleur carnivore. Elle se pencha sur lui.

Il hurla sans craindre de paraître pleutre. Autour de lui, les autres lettres hurlaient aussi, les voyelles comme les consonnes muettes. z zozotait une plainte qui évoquait le blizzard. t pétaradait. c voulait dire quelque chose. Mais c’était quoi ? Même h s’étouffait de terreur.

Une lumière d’un blanc aveuglant jaillit. Une lumière d’une pureté irréelle qui en elle contenait toutes les couleurs visibles et même invisibles. Avec force, elle pénétra les costumes des lettres, traversa les copeaux de sel de cuivre, transperça le parchemin.

i s’agrippa. Il vit la tête affolée de p se décoller, puis son corps qui ne tenait plus que par les orteils. Un à un, ils lâchèrent prise. p s’envola vers l’œil avec un dernier cri d’épouvante.

v avait déjà cessé de résister. Sa faible assise ne lui avait laissé aucune chance. Il était monté au ciel les bras écartés, acceptant son sacrifice. Les autres lettres le suivirent en cascades, les minuscules, les majuscules, les voyelles et les consonnes sans traitement de faveur. Le C enluminé ne résista qu’un instant de plus, puis il céda à son tour.

i était le dernier. Il serrait des dents, des doigts et orteils jusqu’à se casser les articulations. Il n’y arrivait plus. Il ouvrit la bouche. Sa tête se redressa, manquant s’arracher. La lumière se fraya un chemin sous les copeaux de sel de cuivre et aspira leur couleur. i n’avait plus de force. Ses deux pieds se redressèrent vers le ciel. Il ressemblait à un insecte les pattes en l’air. Son maigre corps lâcha prise. i partit dans le vide.

Loin du parchemin, il vivait les derniers instants de sa vie sans histoire.

11 réflexions sur « 01 / Le parchemin 2.0 »

  1. PTK

    [Elle « avait* » encore l’odeur de la chaux…] Celui qui sent une odeur est celui qui la hume, pas celui qui l’exhale.
    [Les moines avaient raclé*…]

  2. tcrouzet Auteur de l’article

    :-) Je corrige… je me dis que pour la v2 d’un chapitre je corrige les fautes directement dans la page.

    Bonne idée? J’en sais rien.

  3. helene.korrigan

    bonjour ! J’ai pu lire les deux versions du chapitre 1, et je trouve que celle remaniée est plus claire. Le fait de rajouter les exclamations des humains permet de comprendre ce qui se passe, ce qui nous donne un avantage sur i, et d’anticiper la suite : que va-t-il se passer dans l’appareil photo ? Va-t-il enfin être lu par le « professeur dont les humain parlent ?. Cela donne donc envie de lire la suite.

  4. clamoche

    Bonjour,

    J’ose l’écrire :
    Je n’avais strictement rien compris.

    Mais
    En lisant les chapitres 2 et 3,
    + les commentaires laissés,

    je comprends le début de l’histoire… Et j’imagine « i » ; je comprends « les billes », etc

    Et ça me plaît!
    – Pas seulement de comprendre,
    mais aussi
    – les descriptifs !

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