01 / Le parchemin 3.0

Une lumière bleutée réveilla les lettres.

i avait dormi mille ans. Ses articulations rouillées ne répondaient pas. Ses pieds tirebouchonnés avaient du mal à se dérouler. Il bâilla avec tant de force que sa bouche devint plus grande que sa tête qui, bien que minuscule, lui pesait comme un sac rempli de billes d’acier. Pourtant elle ne touchait même pas son corps filiforme, vêtu d’un costume noir mordoré. Elle flottait en apesanteur à deux millimètres au-dessus de lui.

Sur la gauche de i, v s’étirait avec délectation, écartant ses bras avec l’envie évidente d’attraper le lecteur qui ne pouvait manquer d’approcher. Sur la droite de i, p jubilait, son visage jovial traversé d’un large sourire.

— Enfin ! On va être lu.

Toutes les lettres du parchemin frémissaient d’impatience. Le moment tant attendu arrivait.

— Nous allons émouvoir !

— Nous allons faire rêver !

— Nous allons enchanter !

Elles dansaient et se donnaient la main de mot en mot et de phrase en phrase.

— Nous allons changer le monde !

— Nous allons changer de monde !

— Nous allons exister !

Des pinceaux de lumière allaient et venaient. Des ombres immenses passaient comme si le jour et la nuit se succédaient avec la régularité des vagues battant les plages. Des millions de grains de poussière tournaient sur eux-mêmes et s’entrechoquaient.

i les voyait se poser autour de lui, parfois tacher son costume noir de leurs larges pellicules blanches. Il s’apprêtait à souffler pour les chasser quand une tempête le prit de vitesse. Elle le balaya avec tant d’énergie qu’elle emporta les poussières et, en même temps, arracha un des copeaux de sel de cuivre dont était tissé son costume.

i manqua de s’évanouir de peur. Il savait qu’un jour il disparaîtrait mais il voulait d’abord rencontrer un lecteur. L’angoisse le saisit. Le parchemin trembla. Les lettres crièrent de panique. Prisonnières de leur mot et de leur phrase, elles ne pouvaient s’enfuir. i sentit une ondulation lui plier le corps. Il crut qu’il allait se déchirer et perdre toute signification.

— Quel trésor ! tonna une voix humaine. C’est une découverte archéologique extraordinaire. Le professeur ne s’est pas trompé. On referme le coffre et on l’apporte au labo.

Et la nuit impénétrable s’abattit à nouveau. Les lettres marquèrent un silence. En tant qu’informations élémentaires, elles précédaient toutes les langues et toutes les langues ne pouvaient que leur être familières. Par nature, elles étaient polyglottes.

— Labo ? demanda v.

— Ils vont nous labourer, geignit p.

— Il n’y a pas mille mots qui commencent par labo, expliqua un L biscornu. En latin, laborare signifie travailler. Ils se préparent à nous lire.

i souffla de soulagement. On lui avait répété qu’il devait se tenir à sa place, prêt pour le jour où viendrait un lecteur. Ce n’était pas le moment de trembler. Lui qui avait toujours rendu ses devoirs à l’heure allait recueillir les fruits de son obéissance. Il allait pour la première fois entrer dans le cerveau d’un humain et l’enivrer.

— Lire n’est pas un travail ! fit remarquer p.

— Qu’est-ce que tu en sais ? lui demanda L.

— Lire, c’est voyager.

— C’est aussi apprendre. Tu devrais le savoir.

Des tremblements interrompirent la conversation. À la surface du parchemin, les lettres tressautaient comme si elles avaient embarqué à bord d’une charrette lancée sur une rue pavée. Le bas et le haut s’inversèrent. i poussa un cri étouffé. Il se retrouvait nez à nez avec une matière rugueuse, le parchemin pesant de tout son poids sur lui.

— Trouillard ! s’exclama M.

Cet arrogant profitait de son embonpoint pour faire le caïd.

— iii, plaisanta M. Tu ne vaux pas mieux que aaa.

À l’aide les voyelles, pensa très fort i.

e au ventre rebondi ne réagit pas. Un peu plus loin o s’enroula sur lui-même pour faire comme s’il n’avait rien entendu. u, quant à lui, était une bonne lettre mais, tout seul, il ne savait qu’encourager les chevaux à se mettre en route. i aurait pu compter sur y avec qui il se sentait des affinités. Malheureusement y se faisait rare et ne fréquentait pas les mots du voisinage immédiat.

C’est a qui se montra le plus courageux. Son amour pour lui-même n’avait pas de limite. Il se pâmait devant ses propres circonvolutions et se félicitait sans cesse d’ouvrir l’alphabet. Les moqueries de M ne l’atteignaient pas.

— Mon gros, tout seul, tu ne sonnes pas. Tu dépends de nous pour chanter : Ma Mo Mi Ma Mu… Tu es jalouse.

Les consonnes vinrent à l’aide de M.

— kk, trompeta k. Je n’ai besoin de personne d’autre que de moi-même.

— qq, s’enorgueillit q.

Avec ses cinq autres voyelles, i s’attendait à passer un mauvais moment mais le silence lui répondit. Le parchemin s’était une nouvelle fois renversé. Les pieds en bas la tête en l’air, les lettres respiraient normalement. Les vibrations cessèrent. M arrêta de faire le malin.

Tout d’abord, une ligne rouge stria l’horizon noir. Le soleil se levait, un soleil brûlant.

— Au feu ! cria-t-on.

Hurlant de terreur, les lettres se remémorèrent avec tristesse leur vie passée dans l’obscurité. Pourquoi s’étaient-elles entraînées à calculer ? Pourquoi avaient-elles retenu les définitions de tous les mots ? Pourquoi avaient-elles appris la géographie et l’histoire ? Le moine qui les avait écrites les avait-il nourries d’une culture gigantesque pour que tout parte en fumée ? Non, elles voulaient donner du bonheur à des lecteurs.

Un ronronnement de gros chat résonna. Dans l’air, les grains de poussière virevoltèrent tout en s’éloignant toujours plus, aspirés par une bouche invisible. La lumière rouge s’intensifia, recouvrit le parchemin. Elle avait la propriété de ne pas éblouir. Elle était chaude sans brûler. C’était une étrange lumière.

i ne s’interrogea pas longtemps. Avec les autres lettres, petites ou grandes, il se recroquevilla dans les alvéoles du parchemin. Au bout d’une main humaine, une pince métallique s’approcha. Elle s’écarta à la façon d’un bec de pélican qui s’apprête à gober un poisson, puis se referma avec méchanceté sur le parchemin qui valdingua dans l’air rouge.

— Sois prudente, dit un homme. La confrérie le cache dans les caves du monastère depuis mille ans.

i vit l’autre bord du parchemin s’approcher de son visage. Un immense C lui faisait face. Il était haut de quatre lignes. À l’intérieur, une femme en armes tenait de sa main gauche une épée, elle désignait de sa main droite l’entrée d’une forteresse assiégée.

Comme C, i aurait aimé porter un costume bleu de magicien avec des étoiles blanches. Il aurait aimé être enluminé et occuper le début d’un texte, ou même d’une phrase. Non, il était coincé entre v et p et jamais il ne ferait à lui seul se pâmer un lecteur.

— Pose le parchemin sous l’objectif, dit la voix. Il faut le photographier et expédier l’image au professeur pour qu’il déchiffre le texte.

Comment ? se demanda i. Ils ne savent pas nous lire ? Ils ne comprennent plus la langue dans laquelle nous sommes écrits ? Ce n’était pas une bonne nouvelle. Un texte illisible n’avait aucune valeur. Il risquait de finir à nouveau dans le noir. Cette conclusion réveilla l’angoisse de i.

Au bout de la pince, le parchemin voyagea jusqu’à une surface froide où il fut plaqué. Un œil s’approcha. Il ne ressemblait pas aux yeux du moine. Il était ample, rond, brillant, formé d’un ensemble de cercles concentriques noirs mats. Sur le dernier avant la cornée curviligne était écrit :

LEICA

i connaissait toutes les langues mais il ne comprenait pas ce mot qu’il ne rattachait à rien de connu. Il n’avait jamais vu des lettres aussi laides. Le moine qui les avait dessinées manquait d’imagination. On aurait dit qu’il les avait tracées avec une règle, une équerre et un compas, sans montrer aucun talent artistique. C’était plutôt un géomètre. Il avait oublié les pieds et s’était contenté de jambes droites. Quelle tristesse. i en déduisit que sa famille se composait de lettres d’exception et qu’il était donc lui aussi exceptionnel.

L’œil le regardait d’ailleurs avec intérêt. Dans la pupille, des pétales avaient pivoté sur eux-mêmes pour révéler un cristallin d’un noir abyssal. i songea à une fleur carnivore. Elle se pencha sur lui.

Il hurla sans craindre de paraître pleutre. Autour de lui, les autres lettres hurlaient aussi, les voyelles comme les consonnes muettes. z zozotait une plainte qui évoquait le blizzard. t pétaradait. c voulait dire quelque chose. Mais c’était quoi ? Même h s’étouffait de terreur.

Une lumière d’un blanc aveuglant jaillit. Une lumière d’une pureté irréelle qui en elle contenait toutes les couleurs. Avec force, elle pénétra les costumes des lettres, traversa les copeaux de sel de cuivre, transperça le parchemin.

i s’agrippa. Il vit la tête affolée de p se décoller, puis son corps qui ne tenait plus que par les orteils. Un à un, ils lâchèrent prise. p s’envola vers l’œil avec un dernier cri d’épouvante.

v avait déjà cessé de résister. Sa faible assise ne lui avait laissé aucune chance. Il monta au ciel les bras écartés. Les autres lettres le suivirent en cascades, les minuscules, les majuscules, les voyelles et les consonnes sans traitement de faveur. Le C enluminé ne résista qu’un instant de plus, puis il céda à son tour.

i était le dernier. Il ne voulait pas partir. Il voulait être lu en compagnie des autres lettres avec lesquelles il avait toujours vécu. Il voulait être compris dans son contexte. Il n’avait pas d’autres rêves que d’exister à travers le regard d’un humain.

La lumière se fraya un chemin sous les copeaux de sel de cuivre et aspira leur couleur. i manquait de force. Sa tête et ses pieds lâchèrent. Il partit dans le vide. Il vivait les derniers instants de sa vie sans histoire.

23 réflexions sur « 01 / Le parchemin 3.0 »

  1. clamoche

    Yes !
    J’ai compris ! et j’ai envie de lire la suite…

    Avant de me précipiter sur le deuxième paragraphe, cette réflexion:
    – i manque de couleur :
    où sont passées ses chaussettes jaunes? ( j’irai jusqu’à dire tirebouchonnées », en comparaison avec les pieds et jambes droites de son frères laids, le « i » de Leica?)

  2. tcrouzet Auteur de l’article

    Tu as raison… je modifie le paragraphe et le remet en ligne… Les pieds en tirebouchon c’est exactement ça… et je précise la couleur de son costume.

  3. tcrouzet Auteur de l’article

    En ligne… Sinon j’ai viré la comparaison avec l’humain car j’en ai plus besoin… en disant que les lettres s’éveille à la première ligne, puis que la tête de i flotte à 2 mm de son corps.

    Et je trouve mieux de pas faire // ça évite de trop sexuer i. Le comat étant de ne pas le sexuer tout au long du récit.

  4. lény

    « Malheureusement y se faisait rare » plutôt « il se faisait rare » pour des enfants autant parler correctement !
    Ok … pardon :(

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    T’as raison…

    Je me rends compte que ça va être super dur d’éviter les anachronisme pour i… sinon va falloir expliquer des tonnes de mots évident pour nous… en tout cas faut essayer d’utiliser le bon mot comme ici.

  6. tcrouzet Auteur de l’article

    Non faut répéter y… sinon on sait pas qui se fait rare… Je sais pas si j’ai compris :-)

  7. lény

    là ça me chagrine un peu.
    Les lettres qui ne rêvent pas, qui ne connaissent que ce qu’elles ont vu (le moine tu le dis plus haut)peuvent elles imaginer que d’autre langues que la leur existent ? Ca n’aurait même pas de sens, elles sont la langue c’est tout.
    Bon peut être que la suite corrige ou explique la chose … je continue ma lecture …

  8. tcrouzet Auteur de l’article

    Je vais modifier ça… suite notamment à la remarque de Marsupilamina sur la culture de i…

  9. tcrouzet Auteur de l’article

    Bien vu… ça n’a plus de sens maintenant qu’on a les voix humaines

  10. clamoche

    Le « elle », juste après « Pourtant »

    Renvoie-t-il à « bouche » ou à « tête »?

  11. PTK

    Très bien la V3. Pourtant, passer en ligne rend parfois incompréhensibles certaines remarques, puisque le texte a déjà changé. Mais c’est mineur, si toi tu t’y retrouve… et c’est plus compact.

  12. tcrouzet Auteur de l’article

    Dernier sujet logiquement, donc la tête ? Il y a une ambiguïté?

    Proposition:

    i avait dormi mille ans. Ses articulations rouillées ne répondaient pas. Ses pieds tirebouchonnés avaient du mal à se dérouler. Il bâilla. Sa bouche devint plus grande que sa tête. Une tête qui bien que minuscule lui pesait comme un sac rempli de billes d’acier. Pourtant elle ne touchait même pas son corps filiforme, vêtu d’un costume noir mordoré. Elle flottait en apesanteur à deux millimètres au-dessus de lui.

  13. samarkand

    Pas vraiment un commentaire sur le paragraphe, plutôt sur le chapitre en entier. Je trouve qu’il a gagné en vigueur, on rentre plus facilement dans l’histoire.

  14. samarkand

    « Peuvent-elles imaginer que d’autres langues que la leur existent ? » Et les écritures cunéiformes (par exemple) ? Je soumets, je ne sais pas s’il y a matière à réflexion, mais le fait que les lettres connaissent toutes les langues me paraît bizarre. Bref…

  15. tcrouzet Auteur de l’article

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