02 / L’appareil photo 2.0

i volait sans pouvoir se retenir à rien de solide. Il chevauchait un rayon de billes qui chatoyaient de mille nuances. Elles s’étaient glissées sous lui et le transportaient sans qu’il puisse se libérer de leur étreinte. Il vit la cornée de l’œil s’approcher, une espèce de dôme translucide. Il crut qu’il allait s’y écraser mais passa au travers.

Toujours aussi vite, il tombait en direction des pétales qui dans la pupille s’étaient écartées pour révéler le cristallin abyssal. i le transperça également, tournoyant sur lui-même. L’espace s’en trouva sens dessus dessous. Les billes de lumière qui étaient sur sa droite passèrent à gauche et inversement. Lui-même se retourna comme s’il se voyait dans un miroir. Et il rapetissa. Et toutes les distances diminuèrent. Les billes se serrèrent contre lui.

Leur proximité n’était pas rassurante. i était désorienté. Il ne voyait rien de familier. Tout ce qui l’approchait l’effrayait. Devant lui se dressa un gigantesque mur peint de millions de carreaux verts, bleus et rouges. i se protégea le visage avant l’impact fracassant. Il se sentit écartelé, puis attaqué au bistouri. Un chirurgien était en train de l’opérer à vif. La douleur fut si intense que i perdit conscience.

Il fut découpé en milliers de morceaux de couleurs qui atterrirent brutalement sur une tôle ondulée. Des décharges électriques la parcouraient, faisant sauter les morceaux de couleurs comme des œufs jetés sur une poêle remplie d’huile bouillante. En même temps qu’ils cuisaient, ils levaient plus ou moins. Certains ressemblaient à des crêpes, d’autres à des cakes ou même à des kouglofs. Un cuisinier d’un coup de spatule ramassa ces gâteaux et les poussa vers un entonnoir qu’ils dévalèrent à la queue-leu-leu.

Un tapis roulant les réceptionna et les achemina vers une usine. Des éclairs zébraient le ciel et des coups de tonnerre ne cessaient de gronder. Les gâteaux bleus partaient à droite, les rouges à gauche, les verts continuaient tout droit. Chacun de leur côté, ils pénétraient dans un tunnel dont le plafond s’abaissait par paliers successifs.

Sur chacune des contremarches, un nombre était inscrit. Lorsqu’un gâteau était trop haut pour passer sous une marche, il était désintégré.

— 254, cria une voix gutturale dans un mégaphone.

Elle désignait le numéro de la contremarche où la désintégration s’était produite.

— 112, 45, 5…

Ainsi, du plus grand au plus petit, les gâteaux de couleur furent transformés en nombre. Une fois regroupés sur un nouveau tapis roulant, ces nombres furent transportés vers un gigantesque hangar parcouru de tubulures et de filaments en cuivre.

Là, i regagna ses esprits. Il avait mal dans tout le corps. Il ne se souvenait que du mur peint de carreaux verts, bleus et rouges. Il avait l’impression d’avoir été roué de coups et laissé pour mort. Une lettre sur un bout de parchemin déchiré. Une lettre seule et qui avait perdu toute signification.

Je n’existe pas sans ma famille. Je ne peux plus être lu si je ne suis pas avec elle.

Il chercha p du regard. Il ne le vit pas. v aussi avait disparu. Par instant, des 0 ou des 1 passaient comme des bolides. i rentrait la tête pour les éviter. Il ferma un instant les yeux pour nier la réalité.

Où suis-je ?

Il se tâta, se regarda. Il ne se reconnaissait pas. Il portait désormais un costume noir strié de lignes verticales et horizontales qui dessinaient un quadrillage. Dans chaque case était inscrit un nombre, le plus souvent petit.

J’ai changé de costume ! J’ai changé d’univers !

Autour de lui, à la place du parchemin, s’étendait un espace quadrillé de cases lumineuses. Elles portaient des nombres comme 10 113 ou 16 512. i en déduisit que plus les nombres étaient élevés plus la couleur au-dessous d’eux s’éclaircissait. Il était bien avancé.

Un cri déchirant retentit. i releva sa petite tête. Il aperçut au loin le C enluminé qui se débattait dans son quadrillage. Au cœur d’une gerbe d’étincelles, des seringues se plantaient dans chacune de ses cases et y injectaient un peu de couleur ou en aspiraient. Les nombres changeaient sans cesse de valeur et avec eux la tonalité des plaintes de C.

— C, cria i comme si cet appel pouvait soulager les souffrances de la majuscule enluminée.

Ils sont en train de la tatouer.

i ressentait une odeur de brûlé. Les crépitements électriques lui donnaient froid dans le dos. Ses yeux affolés découvrirent alors que des milliers de seringues se déplaçaient sur des rails de guidage accrochés au plafond du hangar. Elles avançaient par saccades, comme les pièces sur un jeu d’échec. Elles traînaient derrière elles des tuyaux qui se gonflaient ou se dégonflaient quand elles plongeaient sur une proie. i comprit que les tuyaux transportaient la couleur. Il pensa à une armée de boas constrictors qui auraient dévasté un clapier. Il voyait leurs estomacs en train de digérer des lapins.

C hurlait à la mort. Il pleurait, appelait les autres lettres qui étaient trop loin pour lui répondre et qui, pour la plupart, avaient subi le même traitement que lui.

— Non, pas ça, cria i.

Des 0 et des 1 l’entourèrent comme une nuée de moustiques, puis s’enfuirent. Ils préparent le travail des seringues. Alors une idée lui vint. Si ces 0 et ces 1 se déplacent, pourquoi pas moi ? Je suis dans un nouvel univers. Il obéit peut-être à de nouvelles lois.

Il inclina sa minuscule tête, la fit glisser de côté. Il bougea son pied droit, le ramena sous son corps, bougea son pied gauche qu’il éloigna de son corps. D’une ondulation, il décala son buste.

— Hourra ! Je peux me déplacer.

Il leva la tête. Sa joie fut de courte durée. Des seringues aussi nombreuses que les piques d’un hérisson se tenaient au-dessus de lui. Elles vibraient, grésillaient et crachaient des arcs électriques. Des hernies difformes parcouraient les tuyaux d’alimentation. i ne voulait pas être leur plat de résistance.

Il sautilla sur ses fesses qu’il avait toutes plates. Il agita sa jambe, gratta avec ses pieds, ses petites mains se tendirent vers les cases voisines. Il rampa tant bien que mal. Les seringues s’abattirent. L’une toucha le gros orteil de son pied droit. i sentit un froid terrible s’abattre sur lui. La seringue me congèle. Elle transfusa dans l’orteil paralysé une giclée de noir. Sur la chaussette, le nombre indiquait 0.

i n’avait pas envie d’être transformé en corbeau. Il aimait les nuances de son costume : anthracite, réglisse, cassis, aniline, charbon. C’était sa personnalité, c’était lui. Si les variations de noir devenaient simplement noires, v et p ne le reconnaîtraient jamais. Et on ne voudrait plus de lui sur le parchemin.

— Laissez-moi rentrer chez moi, se plaignit i.

Personne ne l’entendit. Il roula sur lui-même. Les seringues s’écrasèrent tout près. Il rampa de case en case. Son petit cœur qui n’avait jamais effectué autant d’effort cognait. Il allait bientôt exploser.

Avance, plus loin.

i s’encourageait. Des cris de torture résonnaient de toute part.

Je suis en enfer.

Il aperçut devant lui des boyaux qui débouchaient dans le hangar. Des 0 et des 1 ne cessaient d’en sortir et d’y entrer.

Je dois m’échapper par là.

Les seringues mitraillèrent le sol. Il hurla, roula, boula. Il manqua plusieurs fois se faire perfuser avant d’atteindre la paroi.

Je dois me décider.

Il repéra un boyau inutilisé. Il s’en approcha. Un tunnel voûté filait droit.

Je n’ai pas le choix.

Il s’engagea dans le tunnel. Il était seul. Il s’arrêta pour faire le point.

Qu’est-ce qui m’arrive ? L’œil m’a capturé et il a transformé mon costume. Je me suis évadé avant d’être tatoué. J’ai un nouveau pouvoir : je peux me déplacer. Je ne suis plus coincé entre v et p mais je les ai perdus de vue. Ont-ils fini comme C ?

Dans le hangar, il n’y avait plus aucun cri de torture. i osa un coup d’œil en arrière. Le quadrillage était désert. Les seringues se tenaient immobiles au plafond.

Je dois comprendre les règles de ce monde.

Pour ne pas se faire remarquer, il fallait respecter les règles. Sur le parchemin, i avait toujours adopté cette stratégie. Faire ce qu’on attendait de lui. Pour le moment, il était embarrassé. Quelle attitude adopter dans ce nouveau monde ? Il n’avait pas de réponse mais il devait en trouver une au plus vite. Il se remit en route.

Le tunnel croisa d’autres tunnels. Par moment, des coups de tonnerre retentissaient et i prenait la direction opposée. Il passa devant une série de cellules condamnées par des grilles. Il continua. Des cellules et des cellules. Toutes vides. Des 0 et des 1 le croisaient de temps en temps. Ils allaient trop vite pour lui prêter attention.

— Libère-moi, chuchota une voix.

i s’approcha d’une cellule. À l’intérieur se tenait un #. Quel étrange symbole. Il ressemblait à un gribouillage comme si le moine copiste avait fait une erreur. Puis i remarqua le tracé rigoureux : quatre croix accolées. C’était un signe magique, il devait signifier quelque chose.

— Pourquoi tu es enfermé ? demanda i.

— Je me suis échappé du hangar de numérisation.

— Numérisation ?

— Tu es dans un appareil photo Leica M9 Titanium.

— LEICA PHOTO ? J’ai vu ces deux mots étranges inscrits sur l’œil qui m’a dévoré.

— C’était l’objectif de l’appareil. C’est lui qui t’a capturé. Il t’a fait passer à travers un filtre rouge, vert et bleu pour séparer les composantes de tes différentes couleurs. Il les a transformées en nombres, puis il a recollé tout ces nombres et ta reconstitué dans le hangar. À ton look, mon vieux, tu en sors tout droit. Ton costume d’Arlequin me dit que les seringues n’ont pas eu le temps de te retoucher le portrait. Toi aussi tu t’es donc enfui.

i approuva même s’il n’y comprenait rien.

— Il faut que je parte d’ici. Je veux retrouver mon parchemin. Si je ne suis pas avec ma famille, je n’ai aucune chance d’être lu.

# éclata de rire.

— En quittant le hangar, tu es devenu une erreur. Tu seras traqué jusqu’à ce que tu sois désintégré.

i sentit la fatigue s’abattre sur lui. Il s’avachit contre la grille de la cellule. Il était perdu. Il n’avait vécu que dans l’espoir de rencontrer un lecteur. Et ce lecteur tant attendu s’était métamorphosé en un œil monstrueux qui l’avait avalé. Et si c’était ça être lu ? Et si c’était le destin de toutes les lettres ?

Je ne peux pas le croire.

Où êtes-vous lettres chéries ? S’il avait vu v surgir, il se serait jeté dans ses bras. Il avait besoin de réconfort. Désabusé, il se tourna vers la grille. Il tenta de la secouer.

— Elle ne bouge pas.

— Regarde sur le mur. Tu vois le bouton ?

— Un bouton ?

— Mais d’où tu sors ? Tu ne comprends rien ?

i rougit.

— OK. Tu vois le rond vert à l’extérieur ?

Il fit signe que oui.

— Tu appuies dessus.

Il obéit. La grille disparut. # se dressa sur ses deux courtes pattes et il trottina jusqu’à la sortie.

— Suis-moi. Il ne faut pas traîner ici.

Aussi vite qu’il pouvait, il guida i de tunnel en tunnel. Bientôt ils ne croisèrent plus le moindre 0 ou 1. Des cellules s’alignaient à perte de vue.

— Où sommes-nous ?

— Dans la mémoire de travail de l’appareil photo. Elle ne sert qu’à l’instant d’une prise de vue.

— On ne risque rien ?

— Si, de mourir d’ennui.

— Où est ma famille ?

— On ne traine jamais dans le hangar de numérisation. Elle a déjà été transférée vers la mémoire de stockage.

i perçut un bruit qui prit de l’ampleur. Un raclement accompagné d’aboiements.

— Un algo ovoïde ! s’exclama #.

Il entraîna i dans une cellule où ils se cachèrent. Ils virent alors passer une énorme boule couturée de dizaines de minuscules bouches. Elle occupait la totalité du tunnel, comprimant ses chairs contre les parois.

— Elle ramasse tout ce qui traîne et le désintègre. Son métier, c’est de corriger les erreurs.

La boule roulait sur elle-même et ses bouches léchaient le sol, les murs, le plafond.

— Ces monstres ne sont pas très malins, expliqua #. Il n’est pas difficile de leur échapper. En revanche, méfie-toi des algo furtifs. C’est eux qui m’ont emprisonné. Sans toi, j’aurais fini ma vie dans une cellule. Merci.

i avait la tête qui lui tournait. Il avait du mal à reprendre pied. Il regardait # avec gêne.

— Qu’est-ce qui cloche ? demanda ce dernier.

— Ton costume.

— Quoi mon costume ?

— Tu n’as qu’une case avec un seul numéro : 35 ! Moi, j’en ai des milliers.

— C’est normal, tu es une image, moi je suis un symbole.

— Non, je suis une lettre ! s’exclama i.

— Si tu étais resté plus longtemps dans le hangar, ils auraient pu te traduire en symbole. Normalement ton numéro c’est 105.

— 105 ?

— Suis-moi, tu vas comprendre.

Ils enfilèrent des tunnels et des tunnels, se cachant au passage des algo ovoïdes. Ils finirent par atteindre une zone éclairée en vert. Les cellules y étaient numérotées. Si les premières étaient vides, des symboles occupaient les suivantes. Un ! était dans la 33. Un  » dans la 34. Un # dans la 35.

— C’est toi ! fit i.

— Regarde bien.

Dans la cellule, le # était couvert de cases remplies de nombres. Il avait exactement la même apparence que le compagnon de i mais pas le même costume.

— C’est mon modèle, dit #. Je porte le nombre 35 pour dire que je ressemble à cette guimauve qui passe son temps à dormir.

— On la libère ? demanda i.

— Elle ne se réveillera pas. Laisse tomber.

# remonta le tunnel verdâtre jusqu’à la cellule 105. Un i l’occupait.

— Il est affreux, dit i. Il n’a aucun point commun avec moi. Il est tout droit, il n’a pas de pied et sa tête est carrée. Je préfèrerais mourir plutôt que lui ressembler. Je suis sûr qu’il n’a pas de jugeote. Personne ne doit avoir envie de lire une lettre pareille.

# fronça les yeux et lui répliqua sévèrement :

— Tu n’es qu’un idiot. Depuis quand on juge à l’apparence ? Qu’est-ce que tu connais des lettres et de leurs formes ? Tu as déjà voyagé ? Tu as déjà visité des textes étrangers ?

i se sentait penaud. Il tenta de se justifier :

— Le moine qui m’a dessiné veillait qu’aucune lettre ne se ressemble, que les rondeurs des unes s’emboîtent dans les creux des autres.

— Ta gueule, coupa # et il s’éloigna.

i resta coi. Il se sentait stupide. La tristesse l’envahit. Le froid de ce monde géométrique le pénétra. Des larmes glacées s’écoulèrent le long de son visage et gouttèrent jusqu’à son corps tremblant. J’ai besoin de toi #. Ne m’abandonne pas. Cette pensée le répugna. Aimer par intérêt, c’était dégueulasse. Après tout, je t’ai sauvé. Toi aussi tu risques d’avoir encore besoin de moi. On peut se venir en aide mutuellement. Comme de vrais amis.

i partit à la poursuite de # qui, malgré ses courtes jambes, trottinait vite. À droite, à gauche, i monta quelques marches, en dévala d’autres. Il finit par déboucher sur un balcon qui dominait un vaste paysage. # se penchait à la balustrade.

Sur un arrière-plan de montagnes enneigées, un canyon découpait un plateau désertique. Des cactus chandeliers poussaient entre les pierres rouges. Au flanc des falaises qui plongeaient vers la rivière ne s’accrochaient que de maigres buissons. Tout en bas, au bord de l’eau, des parcelles jaunes et vertes découpaient la vallée. Elles longeaient des chemins et des routes Des peupliers traçaient des haies autour de villages. Sur une île se dressait un monastère.

— Ne saute pas, cria i.

# lui répondit d’un rire.

— Je viens sur le balcon quand je suis triste.

— C’est merveilleux. (i toussota. Il était embarrassé.) Je m’excuse.

— Pourquoi ?

— Je t’ai blessé.

# agita ses deux barres verticales l’air de dire que ce n’était rien.

— Avant de te rencontrer, je n’avais jamais vu qu’une croix, expliqua i. Mon moine la portait autour du cou. Elle était en bois noir veiné de lignes orange.

— Tu t’enfonces. Mes quatre croix juxtaposées sont affreusement banales.

— Mais tu n’es pas un symbole banal !

— D’où tu viens ?

i désigna le monastère au fond du canyon.

— D’un endroit comme ça, j’imagine.

— Et tu n’avais jamais vu de dièse ? (i fit comprendre que non.) C’est ainsi qu’on m’appelle. Les musiciens m’utilisent sur leurs partitions pour dire qu’il faut hausser une note d’un demi-ton. Dans les hôtels, je suis un raccourci pour désigner une chambre. On m’assaisonne à toutes les sauces. Avant, on m’appelait un croisillon.

Les yeux de i s’éclairèrent.

— On appelle ainsi la barre horizontale d’une croix, dit-il.

— Ouais. Ça marche aussi pour les fenêtres à carreaux. Pas de quoi s’extasier.

i grimaça.

— C’est étrange, dit-il. Rien ne bouge dans ce paysage. Le vent n’agite pas les peupliers. Au fond du canyon, l’eau ne coule pas. Tout est paralysé.

— Je ne sais pas où ils t’ont pêché. Regarde bien. C’est une photo. Elle est composée de millions de cases colorées. Exactement comme toi.

i se pencha au-dessus du vide. Il repéra les fines lignes qui démarquaient les cases et découpaient le paysage en damier. Tout était ordonné, numéroté. J’ai pénétré dans un monde de géomètre.

— Toi, i, tu es une image composée d’une myriade de pixels, c’est comme ça qu’on appelle les cases de nos costumes. Moi, je ne suis qu’un nombre qui désigne une image mémorisée dans une cellule pourrie. Je suis une projection. Un fantôme. Je n’ai aucune personnalité. Il existe des milliards de # identiques à moi. Je suis un clone alors que tu es unique.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Tu es réel. Tu peux te toucher toi-même. Moi, mon corps, il est hors de moi.

i ne voyait pas vraiment de différence. Il détestait ce monde de pixels et de nombres. Pour lui, rien n’y était réel. Il n’avait qu’une envie, retourner se blottir sur son parchemin, retrouver l’odeur de la chaux qui avait servie à nettoyer la peau de chèvre aux douces rondeurs et aux subtiles nuances de texture. Là-bas, tout avait été pensé pour le confort des lettres et le plaisir du lecteur.

i se tourna vers #. Il comprenait que son nouvel ami était un enfant de cet étrange monde fait de carrés et d’angles droits. Un univers où aucune lettre ne pouvait décemment vivre sans devenir folle. Des 0 et des 1 s’y pressaient, toujours plus vite, aveugles à ce qui les entouraient, avec pour seul désir de s’empiler les uns sur les autres et de construire des nombres de plus en plus grands.

— #, je suis perdu dans ton monde. Qu’est-ce qui m’arrive ? Si tu n’es pas une photo, qu’est-ce que tu faisais dans le hangar de numérisation ?

# baissa les yeux.

— Je pilotais les seringues. Je ne supportais plus d’être un bourreau. J’ai quitté mon poste.

— Je suis désolé.

— Allez, c’est terminé. On va voir si on retrouve ta famille. Après la numérisation, elle doit être quelque part dans la mémoire de stockage.

Ils suivirent le balcon. Le canyon se perdit dans le lointain, remplacé par un désert rouge. Une tarentule velue y somnolait au soleil. i frissonna de dégoût. Il avait horreur des insectes. Il savait que la plupart des parchemins finissaient sous leurs mandibules.

La photo suivante montrait un pont de corde qui enjambait un précipice. Deux jeunes femmes le franchissaient. Elles portaient des pantalons courts et de grosses chaussures.

Des rides plissèrent le visage de #. Il était inquiet. Il tendait l’oreille comme un chien aux aguets.

— Un algo furtif ! Courons !

Il s’éloigna aussi vite que le permettaient ses courtes jambes. i regardait derrière lui. Il ne voyait rien, il n’entendait rien.

— Je le sens, souffla #.

i ressentit des vibrations se propager au sol. Il avait l’impression de se retrouver sur un tapis roulant.

— Je le sens moi aussi, dit-il.

— Non, tu te trompes, nous approchons du fleuve bleu. Il est en crue. Ils ont commencé à transférer les photos vers l’ordinateur. Le furtif veut nous coincer sur la berge.

i n’eut pas le temps de poser la moindre question. Ils coururent plus vite, d’autant plus vite qu’ils venaient d’entrer dans un tunnel et qu’ils dévalaient une forte pente. Une lueur bleue imprégna les parois, puis elle s’intensifia. Les vibrations aussi gagnèrent en intensité. i avait des fourmis dans tout le corps. Il commençait à se gratter compulsivement.

# poussa un hurlement.

— Il est sur nous.

— Où ?

— Tu ne peux pas le voir. Tu manques d’entraînement. Les tentacules ! Baisse-toi.

i obéit. Il eut l’impression qu’un fouet venait de siffler au-dessus de sa tête.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda i.

— Tu veux toujours retrouver ta famille ?

— Je n’existe pas sinon !

# saisit i par la main et l’entraina à sa suite. Il se courba. i l’imita.

— On vient de passer sous lui.

Un sifflement. Un claquement. Ils se jetèrent dans la pente. Dévalèrent. Le bleu devint aveuglant.

— Tu plonges dans le fleuve, ordonna #.

— Et toi ?

— Je vais fuir par la berge. Le furtif est trop gros pour me suivre.

— #, viens avec moi.

— C’est impossible. Si je coupe le lien avec mon modèle, je disparais. Et puis, ici, je suis chez moi.

— C’est horrible ! C’est l’enfer !

— C’est chez moi, répéta # avec conviction.

Plusieurs coups de fouet claquèrent. i se jeta dans le fleuve. La lumière l’emporta. Il perçut un appel. # lui souhaitait bonne chance.

19 réflexions sur « 02 / L’appareil photo 2.0 »

  1. lény

    là il y a un truc que je ne trouve pas clair. i est donc découpé en morceaux vert/rouge/bleu qui ressemblent à des gâteaux.
    D’une part je trouve que le coup des gâteaux est un peu trop développé notamment avec cette histoire de cuisinier. Ca prête à confusion. Quand je lis je vois parfaitement les scènes en images et là ce que j’imagine/vois me fait l’effet d’une histoire parallèle qui se serait immiscée dans l’histoire de i. Mais pourquoi pas.
    En revanche i est donc découpé et pour moi il est comme désintégré, j’ai un peu de mal à recoller les morceaux sans mauvais jeu de mot quand il émerge et retrouve son corps, certes transformé mais son corps entier tout de même.

  2. lény

    « au-dessous d’eux » au dessous d’elles non ? s’il s’agit des cases lumineuses. Ce n’est pas très clair pour moi

  3. tcrouzet Auteur de l’article

    i est découpé en morceaux de couleur. Ces morceaux passent au cuiseur qui les fait monter et ressembler à des gâteaux, puis leur hauteur est mesurée.

    Le cuisinier est peut-être en trop.

    i est bel et bien désintégré (sous sa forme analogique) et reconstruit (sous sa forme numérique/digitale).

  4. tcrouzet Auteur de l’article

    c’est sous des nombres. La case est colorée et porte un nombre. Je reformule un peu:

    Autour de lui, à la place du parchemin, s’étendait un espace quadrillé de cases lumineuses. Elles portaient des nombres comme 10 113 ou 16 512. i en déduisit que plus les nombres étaient élevés plus la couleur de la case était claire. Il était bien avancé.

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    Italique = pensée… convention mise à la mode depuis le Da Vinci.
    J’ai utilisé pensa-t-il la première fois pour bien faire comprendre, puis ça sert plus a rien… sinon faut pas mettre l’italique.

  6. tcrouzet Auteur de l’article

    Il manquait un truc à la fin du para :

    Des pinces mobiles les saisirent les rassemblèrent jusqu’à ce que i se reforme.

  7. lény

    je sais que i marque une pause mais ce passage trop didactique rompt un rythme narratif que tu viens d’imposer avec l’urgence des seringues, de la survie etc. J’ai envie,là, qu’il ne réfléchisse pas mais qu’il continu à fond.

  8. tcrouzet Auteur de l’article

    Ainsi, du plus grand au plus petit, les gâteaux de couleur furent transformés en nombre. Une fois regroupés sur un nouveau tapis roulant, ces nombres furent transportés vers un gigantesque hangar parcouru de tubulures et de filaments en cuivre. Des pinces mobiles les saisirent et les déposèrent un à un sur les cases d’un damier. Peu à peu, elles se colorèrent et i fut reconstitué.

  9. tcrouzet Auteur de l’article

    C’est Isa qui m’a fait ajouter ça pour être en cohérence avec le caractère de i. c’est un conformiste, il veut comprendre où il met les pieds pour ne pas faire de bêtise.

    C’est d’autant plus important que plus tard il ne cessera de déconner :-)

  10. PTK

    Da Vinci ? il n’a rien inventé l’autre, c’était même déjà dans les Fourmis depuis 1991, pour panser ET communiquer. Même moi, je pense comme ça depuis… bien plus longtemps.

  11. lény

    mouais … conformiste ou pas quand tu es dans un monde inconnu avec des monstres qui en veulent à ta vie tu traces ! bon sang thierry tu ne regardes jamais comment ça se passe dans les films ?!! ;)

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