02 / L’appareil photo 4.0

— Être lu, ça ne devait pas être comme ça, se plaignit i.

Des particules lumineuses qui chatoyaient de mille nuances s’étaient glissées sous lui et le transportaient sans qu’il puisse se libérer de leur étreinte. Il vit s’approcher le dôme translucide de la cornée de l’œil. Il crut qu’il allait s’y écraser mais passa au travers.

Il tombait en direction de la pupille et du cristallin abyssal. Il le transperça également, tournoyant sur lui-même. L’espace s’en trouva sens dessus dessous. Les particules qui étaient sur sa droite passèrent à gauche et inversement. Lui-même se retourna comme s’il se voyait dans un miroir. Et il rapetissa. Et toutes les distances diminuèrent. Les particules se serrèrent contre lui.

Leur proximité n’était pas rassurante. i était désorienté. Il ne voyait rien de familier. Tout l’effrayait. Devant lui se dressa une muraille peinte de millions de carreaux rouges, verts et bleus. Il se protégea le visage avant l’impact fracassant. Il se sentit écartelé, puis attaqué au bistouri. Un chirurgien était en train de l’opérer à vif. La douleur fut si intense que i perdit connaissance.

Il fut découpé en milliers de morceaux rouges, verts ou bleus qui atterrirent brutalement sur une tôle ondulée. Des décharges électriques la parcouraient, faisant sauter ces morceaux comme des œufs jetés sur une poêle remplie d’huile bouillante. En même temps qu’ils cuisaient, ils levaient plus ou moins. Certains ressemblaient à des crêpes, d’autres à des cakes ou même à des kouglofs. Une spatule mécanisée ramassa ces gâteaux et les poussa vers un entonnoir qu’ils dévalèrent à la queue-leu-leu.

Un tapis roulant les réceptionna et les achemina vers une usine. Des éclairs zébraient le ciel et des coups de tonnerre ne cessaient de gronder. Les gâteaux rouges partaient à droite, les verts à gauche, les bleus continuaient tout droit. Chacun de leur côté, ils pénétraient dans un tunnel dont le plafond s’abaissait par paliers successifs.

Sur chacune des contremarches, un nombre était inscrit. Lorsqu’un gâteau était trop haut pour passer sous une marche, il était désintégré.

— 254, cria une voix gutturale dans un mégaphone.

Elle désignait le numéro de la contremarche où la désintégration s’était produite.

— 112, 45, 5…

Ainsi, du plus grand au plus petit, les gâteaux de couleur furent transformés en nombre. Une fois regroupés sur un nouveau tapis roulant, ces nombres furent transportés vers un gigantesque hangar parcouru de tubulures et de filaments en cuivre. Des pinces mobiles les saisirent et les déposèrent côte à côte. Peu à peu, elles reconstituèrent i.

Il regagna ses esprits. Il avait mal dans tout le corps. Il ne se souvenait que de la muraille peinte de carreaux rouges, verts et bleus. Il avait l’impression d’avoir été roué de coups et laissé pour mort. Une lettre sur un bout de parchemin déchiré. Une lettre seule et qui avait perdu toute signification.

Je n’existe pas sans ma famille. Je ne peux plus être lu si je ne suis pas avec elle.

Il chercha p du regard. Il ne le vit pas. v aussi avait disparu. Par instant, des chiffres passaient comme des bolides. i rentrait la tête pour les éviter. Il ferma un instant les yeux pour nier la réalité.

Où suis-je ?

Il se tâta, se regarda. Il ne se reconnaissait pas. Il portait désormais un costume noir strié de lignes verticales et horizontales qui dessinaient un quadrillage. Dans chaque case était inscrit un nombre.

Un cri déchirant retentit. i releva sa petite tête. Il aperçut au loin le C enluminé qui se débattait dans son nouveau costume. Au cœur d’une gerbe d’étincelles, des seringues se plantaient dans chacune de ses cases et y injectaient un peu de couleur ou en aspiraient. Les nombres changeaient sans cesse de valeur et avec eux la tonalité des plaintes de C.

— C, cria i comme si cet appel pouvait soulager les souffrances de la majuscule enluminée.

Ils le tatouent !

i ressentait une odeur de brûlé. Les crépitements électriques lui donnaient froid dans le dos. Ses yeux affolés découvrirent alors que des milliers de seringues se déplaçaient sur des rails de guidage accrochés au plafond du hangar. Elles avançaient par saccades, comme les pièces sur un jeu d’échec. Elles traînaient derrière elles des tuyaux qui se gonflaient ou se dégonflaient quand elles plongeaient sur une proie. i comprit que les tuyaux transportaient la couleur. Il pensa à une armée de boas constrictors qui auraient dévasté un clapier. Il voyait leurs estomacs en train de digérer des lapins.

C hurlait à la mort. Il pleurait, appelait les autres lettres qui étaient trop loin pour lui répondre et qui, pour la plupart, avaient subi le même traitement que lui.

— Pas ça, cria i.

Des chiffres l’entourèrent comme une nuée de moustiques. Il eut l’impression qu’ils le mesuraient et comptaient les cases de son nouveau costume. Puis ils s’enfuirent. Ils préparent le travail des seringues. Alors une idée lui vint. Si ces chiffres se déplacent, pourquoi pas moi ?

Il inclina sa minuscule tête, la fit glisser de côté. Il bougea son pied droit, le ramena sous son corps, bougea son pied gauche qu’il éloigna de son corps. D’une ondulation, il décala son buste.

— Hourra ! Je peux me déplacer.

Il leva la tête. Sa joie fut de courte durée. Des seringues aussi nombreuses que les piques d’un hérisson se tenaient au-dessus de lui. Elles vibraient, grésillaient et crachaient des arcs électriques.

i ne voulait pas finir dans leurs entrailles. Il sautilla sur ses fesses, agita son unique jambe, gratta avec ses petits pieds, ses petites mains se tendirent. Il rampa tant bien que mal. Les seringues s’abattirent. L’une toucha le gros orteil de son pied droit. i sentit un froid terrible s’abattre sur lui.

La seringue me congèle.

Elle transfusa dans l’orteil paralysé une giclée de noir. i n’avait pas envie d’être transformé en corbeau. Il aimait les nuances de son costume : anthracite, réglisse, cassis, aniline, charbon. Si ces variations devenaient simplement noires, v et p ne le reconnaîtraient jamais. Et on ne voudrait plus de lui sur le parchemin.

— Laissez-moi rentrer chez moi, se plaignit i.

Personne ne l’entendit. Il roula sur lui-même. Les seringues s’écrasèrent tout près. Il se traîna. Son petit cœur qui n’avait jamais effectué autant d’effort cognait. Il allait bientôt exploser.

Avance, plus loin.

i s’encourageait. Des cris de torture résonnaient de toute part.

Je suis en enfer.

Il aperçut devant lui des boyaux qui débouchaient dans le hangar. Des chiffres ne cessaient d’en sortir et d’y entrer.

Je dois m’échapper par là.

Les seringues mitraillèrent le sol. Il hurla, roula, boula. Il manqua plusieurs fois se faire perfuser avant d’atteindre la paroi. Il repéra un boyau inutilisé. Il s’en approcha. Un tunnel voûté filait droit.

Je n’ai pas le choix.

Il s’engagea dans le tunnel. Il était seul. Il s’arrêta pour souffler.

Qu’est-ce qui m’arrive ?

Dans le hangar, il n’y avait plus aucun cri. i osa un coup d’œil en arrière. Les seringues se tenaient immobiles au plafond.

Je dois comprendre les règles de ce monde.

Sur le parchemin, i avait toujours respecté les règles. En faisant ce qu’on attendait de lui, il avait évité de se faire remarquer. Désormais, il était embarrassé. Quelle était la bonne attitude ? Il n’avait pas de réponse mais il devait en trouver une au plus vite s’il voulait survivre. Il se remit en route.

Il réussit à se mettre debout sur deux petits pieds, puis il apprit à plier sa jambe et à la déplier pour effectuer de petits bonds. Il se déplaçait comme un kangourou.

Le tunnel croisa d’autres tunnels. Par moment, des coups de tonnerre retentissaient et i prenait la direction opposée. Il passa devant une série de cellules condamnées par des grilles. Il continua. Des cellules et des cellules. Toutes vides. Des chiffres le croisaient de temps en temps. Ils allaient trop vite pour lui prêter attention.

— Libère-moi, chuchota une voix.

i s’approcha d’une cellule. À l’intérieur se tenait un #. Quel étrange symbole. Il ressemblait à un gribouillage comme si le moine copiste avait fait une erreur. Puis i remarqua le tracé rigoureux : quatre croix accolées. C’était un signe magique, il devait signifier quelque chose.

— Pourquoi tu es enfermé ? demanda i.

— Je me suis échappé du hangar d’assemblage.

— Assemblage ?

— Tu es dans un appareil photo Leica M9 Titanium.

— LEICA ? J’ai vu ce mot étrange inscrit sur l’œil qui m’a dévoré.

— C’était l’objectif de l’appareil. C’est lui qui t’a capturé. Il t’a fait passer à travers un filtre rouge, vert et bleu pour séparer tes différentes couleurs. Il les a transformées en nombres, puis il a recollé tout ces nombres et t’a reconstitué dans le hangar. À ton look, tu en sors tout droit. Ton costume d’Arlequin ténébreux me dit que les seringues de calibrage colorimétrique n’ont pas eu le temps de te retoucher le portrait. Toi aussi tu t’es donc enfui.

i approuva même s’il n’y comprenait rien. Il ne retenait qu’une chose, il avait été transformé extérieurement sans se sentir intérieurement différent.

— Il faut que je parte d’ici. Je veux retrouver mon parchemin. Si je ne suis pas avec ma famille, je n’ai aucune chance d’être lu.

# éclata de rire.

— Maintenant, tu es dans le monde des nombres. Tu ne peux plus rebrousser chemin vers ton univers d’origine. En plus, en quittant le hangar, tu es devenu une erreur. Tu seras traqué jusqu’à ce que tu sois désintégré.

i sentit la fatigue s’abattre sur lui. Il s’avachit contre la grille de la cellule. Il était perdu. Il n’avait vécu que dans l’espoir de rencontrer un lecteur. Et ce lecteur tant attendu s’était métamorphosé en un œil monstrueux qui l’avait avalé. Et si c’était ça être lu ? Finir emprisonné dans les méandres d’un cerveau humain ! Et si c’était le destin de toutes les lettres ?

S’il avait vu v surgir, il se serait jeté dans ses bras. Il avait besoin de réconfort. Désabusé, il se tourna vers la grille. Il tenta de la secouer.

— Elle ne bouge pas.

— Regarde sur le mur. Tu vois le bouton ?

— Un bouton ?

— D’où tu sors ? Tu ne comprends rien ? (i rougit.) OK. Tu vois le rond vert à l’extérieur ? (Il fit signe que oui.) Tu appuies dessus.

Il obéit. La grille disparut. # se dressa sur ses deux courtes pattes et il trottina jusqu’à la sortie.

— Suis-moi. Il ne faut pas traîner ici.

Aussi vite qu’il pouvait, il guida i de tunnel en tunnel. Bientôt ils ne croisèrent plus le moindre chiffres. Des cellules s’alignaient à perte de vue.

— Où sommes-nous ?

— Dans la mémoire de travail de l’appareil photo. Elle ne sert qu’à l’instant d’une prise de vue.

— On ne risque rien ?

— Si, de mourir d’ennui.

— Où est ma famille ?

— On ne traine jamais dans le hangar d’assemblage. Elle a déjà été transférée vers la mémoire de stockage.

i ne comprenait qu’un mot sur deux mais il n’avait pas le temps de poser des questions. Il perçut alors un bruit qui prit de l’ampleur : un raclement accompagné d’aboiements.

— Un algo ovoïde ! s’exclama #.

Il entraîna i dans une cellule où ils se cachèrent. Une énorme boule couturée de dizaines de minuscules bouches passa sans les remarquer. Elle occupait la totalité du tunnel, comprimant ses chairs contre les parois.

— Elle ramasse tout ce qui traîne et le désintègre. Son métier, c’est d’éradiquer les erreurs.

La boule roulait sur elle-même et ses bouches léchaient le sol, les murs, le plafond.

— Ces monstres ne sont pas très malins, expliqua #. Il n’est pas difficile de leur échapper. En revanche, méfie-toi des algo furtifs. C’est eux qui m’ont emprisonné. Sans toi, j’aurais fini ma vie dans une cellule. Merci.

i avait la tête qui lui tournait. Il avait du mal à reprendre pied. Il regardait # avec gêne.

— Qu’est-ce qui cloche ? demanda ce dernier.

— Ton costume.

— Quoi mon costume ?

— Tu n’as qu’une case avec un seul numéro : 35 ! Moi, j’en ai des milliers.

— C’est normal, tu es une image, moi je suis un symbole.

— Non, je suis une lettre ! s’exclama i.

— Si tu étais resté plus longtemps dans le hangar, ils auraient pu te traduire en symbole. Normalement ton numéro c’est 105.

— 105 ?

— Suis-moi, tu vas comprendre.

Ils enfilèrent des tunnels et des tunnels, se cachant au passage des algo ovoïdes. Ils finirent par atteindre une zone éclairée en vert. Les cellules y étaient numérotées. Si les premières étaient vides, des symboles occupaient les suivantes. Un ! était dans la 33. Un  » dans la 34. Un # dans la 35.

— C’est toi ! fit i.

— Regarde bien.

Dans la cellule, le # était couvert de cases remplies de nombres. Il avait exactement la même apparence que le compagnon de i mais pas le même costume.

— C’est mon modèle, dit #. Je porte le nombre 35 pour dire que je ressemble à cette guimauve qui passe son temps à dormir.

— On la libère ? demanda i.

— Elle ne se réveillera pas. Laisse tomber.

# remonta le tunnel verdâtre jusqu’à la cellule 105. Un i l’occupait.

— Il est affreux, dit i. Il n’a aucun point commun avec moi. Il est tout droit, il n’a pas de pied et sa tête est carrée. Je préfèrerais mourir plutôt que lui ressembler. Je suis sûr qu’il n’a pas de jugeote. Personne ne doit avoir envie de lire une lettre pareille.

# fronça les yeux et lui répliqua sévèrement :

— Tu n’es qu’un idiot. Depuis quand on juge à l’apparence ? Qu’est-ce que tu connais des lettres et de leurs formes ? Tu as déjà voyagé ? Tu as déjà visité des textes étrangers ?

i se sentait penaud. Il tenta de se justifier :

— Le moine qui m’a dessiné veillait qu’aucune lettre ne se ressemble, que les rondeurs des unes s’emboîtent dans les creux des autres.

— Ta gueule, coupa # et il s’éloigna.

i se sentit stupide. La tristesse l’envahit. Le froid de ce monde géométrique le pénétra. Des larmes glacées s’écoulèrent le long de son visage et gouttèrent jusqu’à son corps tremblant.

J’ai besoin de toi #. Ne m’abandonne pas.

Cette pensée le répugna. Aimer par intérêt, c’était dégueulasse.

Après tout, je t’ai sauvé. Toi aussi tu risques d’avoir encore besoin de moi. On peut se venir en aide mutuellement.

i bondit à la poursuite de # qui, malgré ses courtes jambes, trottinait vite. À droite, à gauche, i monta quelques marches, en dévala d’autres. Il finit par déboucher sur un balcon qui dominait un vaste paysage. # se penchait à la balustrade.

Sur un arrière-plan de montagnes enneigées, un canyon découpait un plateau désertique. Des cactus chandeliers poussaient entre les pierres rouges. Au flanc des falaises s’accrochaient de maigres buissons. Tout en bas, un fleuve paressait. Entre ses méandres, des parcelles jaunes et vertes dessinaient une vallée bucolique ponctuée de lacs et d’îles. Sur l’une d’elles se dressait un monastère ocre entouré de peupliers.

— Ne saute pas, cria i.

# lui répondit d’un rire.

— Je viens sur le balcon quand je suis triste.

— C’est merveilleux. (i toussota. Il était embarrassé.) Je m’excuse.

— Pourquoi ?

— Je t’ai blessé.

# agita ses deux barres verticales l’air de dire que ce n’était rien.

— Avant de te rencontrer, je n’avais jamais vu qu’une croix, expliqua i. Mon moine la portait autour du cou. Elle était en bois noir veiné de lignes orange.

— Tu t’enfonces. Mes quatre croix juxtaposées sont affreusement banales.

— Mais tu n’es pas un symbole banal !

— D’où tu viens ?

i désigna le monastère au fond du canyon.

— D’un endroit comme ça, j’imagine.

— Tu n’avais jamais vu de dièse ? (i fit comprendre que non.) C’est ainsi qu’on m’appelle. Les musiciens m’utilisent sur leurs partitions pour dire qu’il faut hausser une note d’un demi-ton. Dans les hôtels, je suis un raccourci pour désigner une chambre. On m’assaisonne à toutes les sauces. Avant, on m’appelait un croisillon.

Les yeux de i s’éclairèrent.

— On appelle ainsi la barre horizontale d’une croix, dit-il.

— Ouais. Ça marche aussi pour les fenêtres à carreaux. Pas de quoi s’extasier.

i grimaça.

— C’est étrange, dit-il. Rien ne bouge dans ce paysage. Le vent n’agite pas les peupliers. Au fond du canyon, l’eau ne coule pas. Tout est paralysé.

— Je ne sais pas où ils t’ont pêché. Regarde bien. C’est une photo. Elle est composée de millions de cases colorées. Exactement comme toi.

i se pencha au-dessus du vide. Il repéra les fines lignes qui démarquaient les cases et découpaient le paysage en damier. Tout était ordonné, numéroté.

J’ai pénétré dans un monde de géomètre.

— Toi, i, tu es une image composée d’une myriade de pixels, c’est comme ça qu’on appelle les cases de nos costumes. Moi, je ne suis qu’un nombre qui désigne une image mémorisée dans une cellule pourrie. Je suis une projection. Un fantôme. Je n’ai aucune personnalité. Il existe des milliards de # identiques à moi. Je suis un clone alors que tu es unique.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Tu es réel. Tu peux te toucher toi-même. Moi, mon corps, il est hors de moi.

i ne voyait pas vraiment de différence. Il détestait ce monde de pixels et de nombres. Pour lui, rien n’y était réel. Il n’avait qu’une envie, retourner se blottir sur son parchemin, retrouver l’odeur de la chaux qui avait servi à nettoyer la peau de chèvre aux douces rondeurs et aux subtiles nuances de texture. Là-bas, tout avait été pensé pour le confort des lettres et le plaisir du lecteur.

i comprenait que # était un enfant de cet étrange monde fait de carrés et d’angles droits. Un univers où aucune lettre ne pouvait décemment vivre sans devenir folle. Des chiffres s’y pressaient, toujours plus vite, aveugles à ce qui les entouraient, avec pour seul désir de s’aligner les uns à la suite des autres pour construire des nombres de plus en plus grands.

— #, je suis perdu. Qu’est-ce qui m’arrive ? Si tu n’es pas une photo, qu’est-ce que tu faisais dans le hangar de numérisation ?

# baissa les yeux.

— Je pilotais les seringues. Je ne supportais plus d’être un bourreau. J’ai quitté mon poste.

— Je suis désolé.

— Allez, c’est terminé. On va voir si on retrouve ta famille. Après la numérisation, la photo de ton parchemin doit être quelque part dans la mémoire de stockage.

Ils suivirent le balcon. Le canyon se perdit dans le lointain, remplacé par un désert rouge. Une tarentule velue y somnolait au soleil. i frissonna de dégoût. Il avait horreur des insectes. Il savait que la plupart des parchemins finissaient sous leurs mandibules.

La photo suivante montrait un sentier qui depuis un débarcadère sur pilotis s’engageait entre des peupliers et grimpait en direction d’une proéminence chapeautée par le monastère ocre. Deux jeunes femmes, vues de dos, arpentaient le sentier. Elles portaient des pantalons courts et de grosses chaussures.

Des rides plissèrent le visage de #. Il était inquiet. Il tendait l’oreille comme un chien aux aguets.

— Un algo furtif ! Courons !

Il s’éloigna aussi vite que le permettaient ses courtes jambes. i regardait derrière lui. Il ne voyait rien, il n’entendait rien.

— Je le sens, souffla #.

i ressentit des vibrations se propager au sol. Il avait l’impression d’être une puce accroché à la croupe d’un cheval lancé au galop.

— Je le sens moi aussi, dit-il.

— Tu te trompes, nous approchons du fleuve bleu. Il est en crue. Les archéologues ont commencé à transférer les photos vers l’ordinateur du labo. Le furtif veut nous coincer sur la berge.

i n’eut pas le temps de poser la moindre question. Ils coururent plus vite, d’autant plus vite qu’ils venaient d’entrer dans un tunnel et qu’ils dévalaient une forte pente. Une lueur bleue imprégna les parois, puis elle s’intensifia. Les vibrations aussi gagnèrent en intensité. i avait des fourmis dans tout le corps. Il commençait à se gratter compulsivement.

# poussa un hurlement.

— Il est sur nous.

— Où ?

— Tu ne peux pas le voir. Tu manques d’entraînement. Les tentacules ! Baisse-toi.

i obéit. Il eut l’impression qu’un fouet venait de siffler au-dessus de sa tête. # se courba. i l’imita.

— On vient de passer sous lui.

Un sifflement. Un claquement. Ils se jetèrent dans la pente. Dévalèrent. Le bleu devint aveuglant.

— Tu veux toujours retrouver ta famille ? demanda #.

— Je n’existe pas sinon !

— Tu plonges dans le fleuve, ordonna #.

— Et toi ?

— Je vais fuir par la berge. Le furtif est trop gros pour me suivre.

— #, viens avec moi !

— C’est impossible. Si je coupe le lien avec mon modèle, je disparais. Et puis, ici, je suis chez moi.

— C’est l’enfer !

— C’est chez moi, répéta # avec conviction.

Plusieurs coups de fouet claquèrent. i se jeta dans le fleuve. La lumière l’emporta. Au loin, # lui souhaitait bonne chance.

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