02 / L’appareil photo 1.0

i tombait sans pouvoir se retenir à rien de solide. Il chevauchait un rayon de lumière. Des billes chatoyantes de mille nuances s’étaient glissées sous lui et le transportaient sans qu’il puisse se libérer de leur étreinte. Il vit la cornée de l’œil s’approcher, une espèce de dôme translucide. Il crut qu’il allait s’y écraser mais passa au travers.

Il tombait toujours aussi vite, en direction des pétales qui dans la pupille s’étaient écartées pour révéler le cristallin abyssal. i le transperça, tournoyant sur lui-même. L’espace s’en trouva sens dessus dessous. Les billes de lumière qui étaient sur sa droite passèrent à gauche et inversement. Lui-même se retourna comme s’il se voyait dans un miroir. Et il rapetissa. Et toutes les distances diminuèrent. Les billes se serrèrent à lui.

Leur proximité n’était pas rassurante. i était désorienté. Il ne voyait rien de familier. Tout ce qui l’approchait l’effrayait. Devant lui se dressa un gigantesque mur peint de millions de carreaux verts, bleus et rouges. i se protégea le visage avant l’impact fracassant. Il se sentit écartelé, puis attaqué au bistouri. Un chirurgien était en train de l’opérer à vif. La douleur fut si intense que i perdit conscience.

Il fut découpé en millier de morceaux de couleur qui atterrirent brutalement sur une tôle ondulée. Des décharges électriques la parcouraient, faisant sauter les morceaux de couleurs comme des œufs jetés sur une poêle remplie d’huile bouillante. En même temps qu’ils cuisaient, ils levaient plus ou moins. Certains ressemblaient à des crêpes, d’autres à des cakes ou même à des kouglofs. Un cuisinier d’un coup de spatule ramassa ces gâteaux et les poussa vers un entonnoir où ils dévalèrent à la queue-leu-leu.

Un tapis roulant les réceptionna et les achemina vers une usine. Des éclairs zébraient le ciel et des coups de tonnerre ne cessaient d’exploser. Les gâteaux bleus partaient à droite, les rouges à gauche, les verts continuaient tout droit. Chacun de leur côté, ils pénétraient dans un tunnel dont le plafond s’abaissait par paliers successifs.

Sur chacune des contremarches, un nombre était inscrit. Lorsqu’un gâteau était trop haut pour passer sous une marche, il était désintégré.

— 254, cria une voix gutturale dans un mégaphone.

Elle désignait le numéro de la contremarche où la désintégration s’était produite.

— 112, 45, 5…

Ainsi, du plus grand au plus petit, les gâteaux de couleur furent transformés en nombre. Une fois regroupés sur un nouveau tapis roulant, ils furent transportés vers un gigantesque hangar parcourus de tubulures et de filaments en cuivre.

Là, i regagna ses esprits. Il avait mal dans tout le corps. Il ne se souvenait que du mur peint de carreaux verts, bleus et rouges. Il avait l’impression d’avoir été roué de coups et laissé pour mort. Une lettre sur un bout de parchemin déchiré. Une lettre seule et qui avait perdu toute signification.

Je n’existe qu’avec mes frères.

Il chercha p du regard. Il ne le vit pas. v aussi avait disparu. Par instant, des 0 ou des 1 passaient comme des bolides. i rentrait la tête pour les éviter. Il ferma un instant les yeux pour nier la réalité.

Où suis-je ?

Il se tâta. Il ne se reconnaissait pas. Il portait désormais un costume noir strié de lignes verticales et horizontales qui dessinaient un quadrillage. Dans chaque case était inscrit un nombre, le plus souvent petit.

J’ai changé de costume ! J’ai changé d’univers !

Autour de lui, à la place du parchemin, s’étendait un espace quadrillé de cases lumineuses. Elles portaient des nombres comme 10 113 ou 16 512. i en déduisit que plus les nombres étaient élevés plus la couleur au-dessous d’eux s’éclaircissait. Il était bien avancé.

Un cri déchirant retentit. i releva sa petite tête. Il aperçut au loin le C enluminé qui se débattait dans son quadrillage. Au cœur d’une gerbe d’étincelles, des seringues se plantaient dans chacune de ses cases et y injectaient un peu plus de couleur ou en aspiraient. Les nombres changeaient sans cesse de valeur et avec eux la tonalité des plaintes de C.

— C, cria i comme si cet appel pouvait soulager les souffrances de la majuscule enluminée.

Ils sont en train de la tatouer. i ressentait une odeur de brûlé. Les crépitements électriques lui donnaient froid dans le dos. Ses yeux affolés découvrirent alors que des milliers de seringues se déplaçaient sur des rails de guidage accrochés au plafond du hangar. Elles avançaient par saccades, comme les pièces sur un jeu d’échec. Elles traînaient derrière elles des tuyaux qui se gonflaient ou se dégonflaient quand elles plongeaient sur une proie. i comprit que les tuyaux transportaient la couleur. Il pensa à une armée de boas constrictors qui auraient dévasté un clapier. Il voyait leurs estomacs en train de digérer des lapins.

C hurlait à la mort. Il pleurait, appelait ses frères qui étaient trop loin pour lui répondre et qui, pour la plupart, avaient subi le même traitement que lui.

— Non, pas ça, cria i.

Des 0 et des 1 l’entourèrent comme une nuée de moustiques, puis s’enfuirent. Ils préparent le travail des seringues. Alors une idée lui vint. Si ces 0 et ces 1 se déplacent, pourquoi pas moi ? Je suis dans un nouvel univers. Il obéit peut-être à de nouvelles lois.

Il inclina sa minuscule tête, la fit glisser de côté. Il bougea son pied droit, le ramena sous son corps, bougea son pied gauche qu’il éloigna de son corps. D’une ondulation, il décala son buste.

— Hourra ! Je peux me déplacer.

Il leva la tête. Sa joie fut de courte durée. Des seringues aussi nombreuses que les piques d’un hérisson se tenaient au-dessus de lui. Elles vibraient, grésillaient, des arcs électriques jaillissaient. Des hernies difformes parcouraient les tuyaux d’alimentation. i ne voulait pas être leur plat de consistance.

Il sautilla sur ses fesses qu’il avait toutes plates. Il agita sa jambe, gratta avec ses pieds, ses mains atrophiées se tendirent vers les cases voisines. Il rampa tant bien que mal. Les seringues s’abattirent. L’une toucha le gros orteil de son pied droit. i sentit un froid terrible s’abattre sur lui. La seringue me congèle. Elle transfusa dans l’orteil paralysé une giclée de noir. Sur la chaussette, le nombre indiquait 0.

i n’avait pas envie d’être transformé en corbeau. Il aimait les nuances de son costume : anthracite, réglisse, cassis, aniline, charbon. C’était sa personnalité, c’était lui. Si les variations de noir devenaient simplement noires, p et v ne le reconnaîtraient jamais. Et on ne voudrait plus de lui sur le parchemin.

— Laissez-moi rentrer chez moi, se plaignit i.

Personne ne l’entendit. Il roula sur lui-même. Les seringues s’écrasèrent tout près. Il rampa de case en case. Son petit cœur qui n’avait jamais effectué autant d’effort cognait si énergiquement qu’il allait bientôt exploser. Avance, plus loin. i s’encourageait. Des cris de torture résonnaient de toute part.

Je suis en enfer.

Il aperçut devant lui des boyaux qui débouchaient dans le hangar. Des 0 et des 1 ne cessaient d’en sortir et d’y entrer.

Je dois m’échapper par là.

Les seringues s’abattirent. Il hurla, roula, boula. Il manqua plusieurs fois se faire renverser avant d’atteindre la paroi. Les seringues ne pouvaient plus le perfuser mais elles mitraillaient le sol.

Je dois me décider.

Il repéra un boyau inusité. Il s’en approcha. Un tunnel voûté filait droit.

Je n’ai pas le choix.

Il s’engagea dans le tunnel qui se subdivisa en un labyrinthe. Par moment, des coups de tonnerre retentissaient et i prenait la direction opposée. Il passa devant une série de cellules condamnées par des grilles. Il continua. Des cellules et des cellules. Toutes vides. Des 0 et des 1 le croisaient de temps en temps. Ils allaient trop vite pour lui prêter attention.

— Libère-moi, chuchota une voix.

i s’approcha d’une cellule. À l’intérieur se tenait un #. Quel étrange symbole. Il ressemblait à un gribouillage comme si le moine copiste avait fait une erreur. Puis i remarqua le tracé rigoureux : quatre croix accolées. C’était un signe magique, il devait signifier quelque chose.

— Pourquoi tu es enfermé ? demanda i.

— Je me suis échappé du hangar de calibrage.

— Calibrage ?

— Tu es dans un appareil photo Leica M9 Titanium.

— LEICA PHOTO ? J’ai vu ces deux mots étranges inscrits sur l’œil qui m’a dévoré.

— C’était l’objectif de l’appareil. C’est lui qui t’a capturé et enfermé dans le hangar de calibrage. À ton look, mon vieux, tu en sors tout droit. Ton costume d’Arlequin me dit que les seringues n’ont pas eu le temps de te retoucher le portrait. Toi aussi tu t’es donc enfui.

i approuva même s’il n’y comprenait rien.

— Il faut que je parte d’ici. Je veux retrouver mes frères.

# éclata de rire.

— Jamais tu ne les retrouveras. En quittant le hangar, tu es devenu une erreur. Ils te traqueront pour te désintégrer.

i sentit la fatigue s’abattre sur lui. Il s’avachit contre la grille de la cellule. Il était perdu. Il n’avait vécu que dans l’espoir de rencontrer un lecteur. Et ce lecteur tant attendu s’était métamorphosé en un œil monstrueux qui l’avait avalé. Et si c’était ça être lu ? Et si c’était le destin de toutes les lettres ?

Je ne peux pas le croire.

Où êtes-vous mes frères ? S’il avait vu p surgir, il se serait jeté dans ses bras. Il s’en voulait de l’avoir souvent traité de frimeur. Il ne serait plus jamais jaloux de lui. Peut-être était-il mort ou défiguré par l’armée de seringues ?

i se tourna vers la grille. Il tenta de la secouer.

— Elle ne bouge pas.

— Regarde sur le mur. Tu vois le bouton ?

— Un bouton ?

— Mais d’où tu sors ? Tu ne comprends rien ?

i rougit.

— OK. Tu vois le rond vert à l’extérieur ?

i fit signe que oui.

— Tu appuies dessus.

i obéit. La grille disparut. # se dressa sur ses deux courtes pattes et il trottina jusqu’à la sortie.

— Suis-moi. Il ne faut pas traîner ici.

Aussi vite qu’il pouvait, il guida i de tunnel en tunnel. Bientôt ils ne croisèrent plus le moindre 0 ou 1. Des cellules s’alignaient à perte de vue.

— Où sommes-nous ?

— Dans la mémoire de travail de l’appareil photo. Elle ne sert qu’à l’instant d’une prise de vue.

— On ne risque rien ?

— Si, de mourir d’ennui.

— Mes frères. Où sont-ils ?

— On ne traine jamais dans le hangar de calibrage. Ils ont déjà été transférés vers la mémoire de stockage.

i perçut un bruit qui prit de l’ampleur. Un raclement accompagné d’aboiements.

— Un algo ovoïdes ! s’exclama #.

Il entraîna i dans une cellule où ils se cachèrent. Ils virent alors passer une énorme boule couturée de dizaines de minuscules bouches. Elle occupait la totalité du tunnel, comprimant ses chairs contre les parois.

— Elle ramasse tout ce qui traîne et le désintègre. Son métier, c’est corriger les erreurs.

La boule roulait sur elle-même et ses bouches léchaient le sol, les murs, le plafond.

— Ces monstres ne sont pas très malins, expliqua #. Il n’est pas difficile de leur échapper. En revanche, méfie-toi des algo furtifs. C’est eux qui m’ont emprisonné. Sans toi, j’aurais fini ma vie dans une cellule. Merci, mon gars.

i avait la tête qui lui tournait. Il avait du mal à reprendre pied. Il regardait # avec gêne.

— Qu’est-ce qui cloche ? demanda ce dernier.

— Ton costume.

— Quoi mon costume ?

— Tu n’as qu’une case avec un seul numéro : 35 ! Moi, j’en ai des milliers.

— C’est normal, tu es une image, moi je suis un symbole.

— Non, je suis une lettre ! s’exclama i.

— Si tu étais resté plus longtemps dans le hangar, ils auraient pu te traduire en symbole. Normalement ton numéro c’est 105.

— 105 ?

— Suis-moi, tu vas comprendre.

Ils enfilèrent des tunnels et des tunnels, se cachant au passage des algo ovoïdes. Ils finirent par atteindre une zone éclairée en vert. Les cellules y étaient numérotées. Si les premières étaient vides, des symboles occupaient les suivantes. Un ! était dans la 33. Un  » dans la 34. Un # dans la 35.

— C’est toi ! fit i.

— Regarde bien.

Dans la cellule, le # était couvert de cases remplies de nombres. Il avait exactement la même apparence que le compagnon de i mais pas le même costume.

— C’est mon modèle, dit #. Je porte le nombre 35 pour dire que je ressemble à cette guimauve qui passe son temps à dormir.

— On la libère ? demanda i.

— Elle ne se réveillera pas. Laisse tomber.

# remonta le tunnel verdâtre jusqu’à la cellule 105. Un i l’occupait.

— Il est affreux, dit i. Il n’a aucun point commun avec moi. Il est tout droit, il n’a pas de pied et sa tête est carrée. Je préfèrerais mourir plutôt que lui ressembler. Je suis sûr qu’il n’a pas de jugeote. Une lettre comme ça ne peut pas penser.

# fronça les yeux et lui répliqua sévèrement :

— Tu n’es qu’un jeune con. Depuis quand on juge à l’apparence ? Qu’est-ce que tu connais des lettres et de leurs formes ? Tu as déjà voyagé ? Tu as déjà visité des textes étrangers ?

i se sentait tout penaud. Il tenta de se justifier :

— Le moine qui m’a dessiné veillait qu’aucune lettre ne se ressemble, que les rondeurs des unes s’emboîtent dans les creux des autres.

— Ta gueule, coupa # et il s’éloigna.

i resta coi. Il se sentait stupide. La tristesse l’envahit. Le froid de ce monde géométrique le pénétra. Des larmes glacées s’écoulèrent le long de son visage et gouttèrent jusqu’à son corps tremblant. J’ai besoin de toi #. Ne m’abandonne pas. Cette pensée le répugna. Aimer par intérêt, c’était dégueulasse. Après tout, je t’ai sauvé. Toi aussi tu risques d’avoir encore besoin de moi. On peut se venir en aide mutuellement. Comme de vrais amis.

i partit à la poursuite de # qui, malgré ses courtes jambes, trottinait vite. À droite, à gauche, i monta quelques marches, en dévala d’autres. Il finit par déboucher sur un balcon qui dominait un vaste paysage. # se penchait à la balustrade.

Sur un arrière-plan de montagnes enneigées, un canyon découpait un plateau désertique. Des cactus chandeliers poussaient entre les pierres rouges. Au flanc des falaises qui plongeaient vers la rivière ne s’accrochaient que de maigres buissons. Tout en bas, au bord de l’eau, des parcelles jaunes et vertes découpaient la vallée. Elles longeaient des chemins et des routes Des peupliers traçaient des haies autour de villages. Sur une île se dressait un monastère.

— Ne saute pas, cria i.

# lui répondit d’un rire.

— Je viens ici quand je suis triste.

— C’est merveilleux.

i toussota. Il était embarrassé.

— Je m’excuse.

— Pourquoi ?

— Je t’ai blessé.

# agita ses deux barres verticales l’air de dire que ce n’était rien.

— Avant de te rencontrer, je n’avais jamais vu qu’une croix, expliqua i. Mon moine la portait autour du cou. Elle était en bois noir veiné de lignes orange.

— Tu t’enfonces. Mes quatre croix juxtaposées sont affreusement banales.

— Mais tu n’es pas un symbole banal, excuse-moi.

— D’où tu viens mon petit ?

i désigna le monastère au fond du canyon.

— D’un endroit comme ça, j’imagine.

— Et tu n’avais jamais vu de dièse ?

i fit comprendre que non.

— C’est ainsi qu’on m’appelle. Les musiciens m’utilisent sur leurs partitions pour dire qu’il faut hausser une note d’un demi-ton. Dans les hôtels, je suis un raccourci pour désigner une chambre. On m’assaisonne à toutes les sauces. Avant, on m’appelait un croisillon.

Les yeux de i s’éclairèrent.

— C’est comme ça qu’on appelle la barre horizontale d’une croix, dit-il, ou même les deux bras du transept d’une église.

— Ouais. Ça marche aussi pour les fenêtres à carreaux. Pas de quoi s’extasier.

i grimaça.

— C’est étrange, dit-il. Rien ne bouge dans ce paysage. Le vent n’agite pas les peupliers. Au fond du canyon, l’eau ne coule pas. Tout est paralysé.

— Je ne sais pas où ils t’ont pêché. Mon vieux, c’est une photo. Regarde bien. Elle est composée de millions de cases colorées. Exactement comme toi.

i se pencha au-dessus du vide. Il repéra les fines lignes qui démarquaient les cases et découpaient le paysage en damier. Tout était ordonné, numéroté. J’ai pénétré dans un monde de géomètre.

— Toi, i, tu es une image composée d’une myriade de pixels, c’est comme ça qu’on appelle les cases de nos costumes. Moi, je ne suis qu’un nombre qui désigne une image mémorisée dans une cellule pourrie. Je suis une projection. Un fantôme. Je n’ai aucune personnalité. Il existe des milliards de # identiques à moi. Je suis un clone alors que tu es unique.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Tu es réel. Tu peux te toucher toi-même. Moi, mon corps, il est hors de moi.

i ne voyait pas vraiment de différence. Il détestait ce monde de pixels et de nombres. Pour lui, rien n’y était réel. Il n’avait qu’une envie, retourner se blottir sur son parchemin, retrouver l’odeur de la chaux, les douces rondeurs de la peau de chèvre, les subtiles nuances de texture autour des racines des poils. Là-bas, tout avait été pensé pour le confort des lettres et le plaisir du lecteur.

i se tourna vers #. Il comprenait que son nouvel ami était un enfant de cet étrange monde fait de carrés et d’angles droits. Un univers où aucune lettre ne pouvait décemment vivre sans devenir folle. Des 0 et des 1 s’y pressaient, toujours plus vite, aveugles à ce qui les entouraient, avec pour seul désir de s’empiler les uns sur les autres et de construire des nombres de plus en plus grands.

Une idée saugrenue traversa l’esprit de i.

— Si tu n’es pas une photo #, qu’est-ce que tu faisais dans le hangar de calibrage ?

# baissa les yeux.

— Réponds-moi.

— Je faisais partie du programme de pilotage des seringues. Je ne supportais plus d’être un bourreau. J’ai quitté mon poste.

— Je suis désolé.

— Aller, c’est terminé. On va voir si on retrouve ta famille. Après le calibrage, elle doit être quelque part plus loin dans la mémoire de stockage.

Ils remontèrent le long du balcon. Le canyon se perdit dans le lointain, remplacé par un désert rouge. Une tarentule velue y somnolait au soleil. i frissonna de dégoût. Il avait horreur des insectes. Il savait que la plupart des parchemins finissaient sous leurs mandibules.

La photo suivante montrait un pont de corde qui enjambait un précipice. Deux jeunes femmes le franchissaient. Elles portaient des pantalons courts et de grosses chaussures.

Des rides plissèrent le visage de #. Il était inquiet. Il tendait l’oreille comme un chien aux aguets.

— Un algo furtif ! Courrons !

Il s’éloigna aussi vite que le permettaient ses courtes jambes. i regardait derrière lui. Il ne voyait rien, il n’entendait rien.

— Je le sens, souffla #.

i ressentit des vibrations se propager au sol. Il avait l’impression de se retrouver sur un tapis roulant.

— Je le sens moi aussi, dit-il.

— Non, tu te trompes, nous approchons du fleuve bleu. Il est en crue. Ils ont commencé à transférer les photos vers l’ordinateur. Le furtif veut nous coincer sur la berge.

i n’eut pas le temps de poser la moindre question. Ils coururent plus vite, d’autant plus vite qu’ils venaient d’entrer dans un tunnel et qu’ils dévalaient une forte pente. Une lueur bleue imprégna les parois, puis elle s’intensifia. Les vibrations aussi gagnèrent en intensité. i avait des fourmis dans tout le corps. Il commençait à se gratter compulsivement.

# poussa un hurlement.

— Il est sur nous.

— Où ?

— Tu ne peux pas le voir. Tu manques d’entraînement. Les tentacules ! Baisse-toi.

i obéit. Il eut l’impression qu’un fouet venait de siffler au-dessus de sa tête.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda i.

— Tu veux toujours retrouver ta famille ?

# n’attendit aucune réponse. Il saisit i par la main et l’entraina à sa suite. Il se courba. i l’imita.

— On vient de passer sous lui.

Un sifflement. Un claquement. Ils se jetèrent dans la pente. Dévalèrent. Le bleu devint aveuglant.

— Tu plonges dans le fleuve, ordonna #.

— Et toi ?

— Je vais fuir par la berge. Le furtif est trop gros pour me suivre.

— #, accompagne-moi.

— C’est impossible. Si je coupe le lien avec mon modèle, je disparais. Et puis, ici, je suis chez moi.

— C’est horrible !

— C’est chez moi, répéta # avec conviction.

Plusieurs coups de fouet claquèrent. i se jeta dans le fleuve. La lumière l’emporta, le noya, l’étouffa. Il perçut un appel. # lui souhaitait bonne chance.

37 réflexions sur « 02 / L’appareil photo 1.0 »

  1. Amotsdelies

    Je ne saisis pas bien toutes les étapes (le calibrage, tout ça…) mais ça n’a aucune espèce d’importance : comme i, je me sens happée par l’histoire, avec une seule envie, celle de passer à l’étape suivante. Bien joué !

  2. stephane

    lu chap 1 et 2.
    un peu de mal à rentrer dans le 1, raccourcir, en venir au fait plus vite ? par contre le 2 nous avons accroché tout de suite: il y a de l’action (échapper aux seringues, aux méchants) et des dialogues.

    je verrai bien quelques définitions en bas des pages ou à la fin des chapitres. par exemple :
    chatoyantes, hernie, aniline (celui là j’ai découvert),transept, ovoïde, tarentule.ma remarque ne respecte pas trop les règles du jeux (didactique et je me mets à la place des enfants).comme probablement peu d’enfants et d’adultes posent leur roman pour ouvrir un dico, on apprend un peu de vocabulaire tout au long de l’histoire.

  3. stephane

    ici je crois qu’il faut préciser que # veut dire dièse. on ne le sait pas forcément. pouvoir le nommer lui donne plus de vie.

  4. Henri A

    J’aime bien, c’est vivant !
    Pour ce qui est de la difficulté de compréhension, il me semble voir comment tu vas procéder.
    Vu qu’il n’y a que deux ou trois concepts difficiles en informatique et que ce n’est que le contexte et le jargon qui changent, tu vas mettre tout ça en scène encore et encore. A la fin cela rentrera. En attendant, on s’amuse.

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    @Henri Se placer au niveau de l’information simplifie beaucoup de choses, c’est comme avec la mécanique quantique :-)

    @Stephane Il me semble que ce n’est pas très grave de ne pas comprendre tous les mots… musique et contexte donnent souvent un sens approximatif. Mais je pense qu’il faudra travailler tout cela à la fin avec l’éditeur.

    Pour le chapitre 1, suite au remarques de la semaine dernière, j’ai introduit les voix humaines, ce qui ajoute des explications, mais force les lettres à réagir, donc c’est vrai que ça ralentit.

    Ceux qui ont lu les deux versions en pensent quoi ?

    On va voir ce que les enfants en disent peut-être ? Non ? Je remets en ligne un PDF et ePub sans les fautes.

    @Amotsdelies J’ai raconté la numérisation brute, puis le moment où les images sont traitées avant d’être stockées dans la mémoire de l’appareil photo. Je cherche à faire comprendre le passage au numérique… puis plus tard la différence entre i qui est une image et # un pointeur vers une image. Tout cela prendra de l’importance au fur et à mesure du récit (j’imagine :-))

  6. tcrouzet Auteur de l’article

    Oui il vole… j’ai remplacé première phrase du chap. Et ça montre bien la différence avec le chapitre 3 où il vole autrement dans une situation pas si différente.

  7. tcrouzet Auteur de l’article

    Tu vas devoir être très patient :-) Et puis ça risque de changer en plus :-)

  8. tcrouzet Auteur de l’article

    L’explication vient bien plus tard… il me semble que tout le monde sait lire ce symbole, même les enfants… s’ils ne le savent pas c’est encore mieux non? Tout au long du texte j’introduirai des signes cabalistiques qui s’éclaireront après coup. C’est la forme même du récit qui veut ça. Je crois qu’il faut prendre garde au didactisme. C’est le merveilleux qui importe dans ce récit, pas la compréhension immédiate. L’éditeur a été très clair avec moi à ce sujet. Les lecteurs doivent explorer un monde inconnu. Si on rend tout clair, on lui enlève ça magie.

  9. tcrouzet Auteur de l’article

    Tu as raison, c’est un gros bug. je mets merci tout simplement.

    Merci.

  10. Iza

    Coucou, pas bcp de temps, pas de wifi pour transferer l’epub sur l’iphone, et pas de connection à la maison … désolée pour les arbres, mais j’ai imprimé pour Romane, et lu le 2 … chouette, j’espère que les concepts vont rentrer comme Henri le dit, là, je cherche comme une idiote mais j’essaie de m’en empècher. Et en effet, je suis rentrée dans l’action palpitante, ça me plait ! Pas eu le temps de relire le 1, je te dis ça lundi. Bises

  11. tcrouzet Auteur de l’article

    Si tu cliques sur l’icône ePub ça doit le faire sur ton iphone… pas besoin de Wifi :-) Tiens je t’ajoute même un lien Stanza…

  12. clamoche

    Lecture rapide.
    J’ai ressenti la douleur de i… puis je me suis noyée dans le flot. Même si plus captivant que le premier chapitre.

  13. Iza

    ça n’a pas marché sur l’iphone copain, mais ce n’est pas grave, je n’ai pas assez le temps en ce moment mais je trouve 2 mn pour passer là.

    Alors, entre deux devoirs, Romane a lu :

    Elle accroche, « c’est rigolo », « on a envie de savoir la suite »
    bingo

    Par contre, « je n’ai pas tout compris tout de suite, j’ai attendu un certain temps pour comprendre par exemple l’histoire des pixels »
    « c’est marrant parce que c’est un peu comme une histoire policière, on a des indices, on devine petit à petit … »

    Mais

    « …. je pense que pour moi c’est ok, parce que je lis beaucoup. Alors j’avance et j’ai envie de savoir la suite. Mais peut être qu’un autre aurait décroché à trop attendre de comprendre »

    Et enfin (que je trouve intéressant) :

     » c’est rigolo que ce soit des lettres, mais – traduction avec mes mots à moi – c’est plus difficile de s’identifier » (mots de Romane « quand je lis, je m’imagine que je suis la fille ou le garçon et je me fais comme un film … alors avec les lettres, c’est pas trop possible)

    Peut être quand il y aura plus d’avancée dans l’histoire, les lettres « s’humaniseront » et ça lui passera ???

    Je te tiens au courant (elle a dû interrompre sa lecture un peu avant la fin, alors j’ai mis le com ici, je complête sur le chap 3 après)

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