03 / L’onde 5.0

i nagea tant bien que mal jusqu’à la surface. Il émergea au creux d’une vague. Derrière lui et devant lui s’élevaient deux montagnes arrondies. Il crut que celle qui le suivait allait s’abattre sur lui mais elle s’effondra alors que lui-même, emporté par le flot de lumière bleue, gagnait de la hauteur. Bientôt il atteignit une proéminence et découvrit à perte de vue des vagues qui se dirigeaient toutes dans la même direction. Il ne voyait plus les berges du fleuve et avait l’impression d’être au milieu de l’océan. Il avançait à grande vitesse vers une destination inconnue.

# avait parlé d’un ordinateur. i comprenait l’idée. L’onde le transportait de l’appareil photo vers un autre appareil, peut-être plus monstrueux.

Ses yeux s’habituèrent au bleu et apprirent à y détecter des nuances subtiles. Son costume se colorait de cobalt, de cyan, de lapis-lazuli, de turquoise ou de lavande. Si son apparence avait changé, le tracé en damier était resté identique et les nombres à sa surface n’avaient pas varié.

i n’éprouvait aucune douleur. Il ne songeait qu’à atteindre sa destination et retrouver le parchemin. Pour gagner du temps, il nagea dans la lumière. Il tendait ses petites mains autour de son visage. Ses pieds battaient avec vigueur. Son buste ondulait.

Dans la vague, i devinait d’autres vagues qui oscillaient plus rapidement mais avec une amplitude moindre. Ses mains ressentaient leurs caresses. Il avait l’impression de les comprendre et de pouvoir s’appuyer sur elles.

Il approcha de la pente et s’y jeta sur le ventre. Il décrivit de larges courbes, s’inclinant dans les virages pour accélérer. Il se redressa. Debout, il dévalait plus vite. Il se déhanchait et faisait danser ses fesses pour enchaîner des zigzags et tracer derrière lui des arabesques crémeuses.

Les rides à la surface de la vague lui servaient de tremplin. Il s’élevait, basculait en avant, salto, double-salto, atterrissage, dérapage et rétablissement. Petit saut, rotation, descente à l’envers. Petit saut, rotation, descente à l’endroit.

Il signait l’azur de son passage tout en caresses et rondeurs. Une fois dans la vague qui le précédait, il ralentit et s’abandonna au flot. Il avait le souffle court mais il ne songeait qu’à atteindre le prochain sommet de l’onde. Il aperçut la vallée suivante. Il s’apprêtait à y plonger quand il devina au fond une forme duveteuse.

La tarentule !

Elle n’avait pas changé de position depuis qu’il l’avait aperçue dans la mémoire de stockage de l’appareil photo. Elle s’était juste refait une beauté. Ses poils chocolat avaient tourné à l’indigo. Les pierres du désert étaient devenues opalines et le sable aussi bleu que le ciel.

La vague transporte une photo !

i se retourna. Dans la vallée qu’il venait de surfer, sa trace crémeuse ne s’était pas effacée. Elle sillonnait l’image du canyon avec en arrière-plan les montagnes enneigées et tout en bas sur une île le monastère. Les paroles de # revinrent à l’esprit de i.

— En quittant le hangar, tu es devenu une erreur. Ils te traqueront pour te désintégrer.

En se jetant dans le fleuve, en surfant les vagues, i avait déformé une des photos qui était en train d’être transférée.

C’est pas ma faute. Je ne le savais pas. Personne ne m’a expliqué ce que je devais faire.

La peur le paralysa. Il se laissa porter par le flot, coincé entre le canyon barbouillé d’arabesques et la tarentule indigo. Il n’avait plus envie de surfer. Il nagea sans conviction perpendiculairement au courant en direction de la berge invisible.

Je dois m’échapper sinon ils m’attendront de l’autre côté.

Des crampes tiraillaient son corps peu habitué aux efforts. i se sentait de plus en plus lourd. Par instant, sa tête plongeait dans la lumière. Il buvait la tasse, s’étouffait, le bleu saturait ses yeux. Il savait que s’il lâchait prise, c’en était fini de lui. Il deviendrait aussi inerte que la tarentule. Il ne serait plus qu’une image figée dans une mémoire de stockage. C’était peut-être le sort qu’avaient subi v et p.

Je suis encore vivant ! Je dois me battre pour eux.

Ses bras se tendirent, il rentra la tête, retrouva un peu de vitesse. Il affrontait le flot avec l’énergie du désespoir. Après quelques coudées, il dut ralentir. Il manquait de souffle. Il se calma. Il s’écouta. Un bras en avant. Un. Deux. Trois. Un autre bras en avant. Il trouva un rythme plus harmonieux.

Plutôt que de se battre contre les éléments, il leur fit confiance. Il glissa avec plus de facilité. Lui qui avait toujours été maladroit comparé aux autres lettres nageait plutôt bien. Cette découverte inattendue lui redonna du courage.

Je ne sais même pas de quoi je suis capable.

Un crépitement retentit. i leva la tête. Droit devant lui, à quelques encablures, se dressait un barrage percé d’une myriade d’alvéoles. Il ressemblait à une passoire et filtrait le flot.

i repensa au mur coloré dans l’appareil photo. Il n’avait aucune envie d’être à nouveau découpé au bistouri. Il se redressa et surfa la vague. Avant qu’elle ne déferle, il sauta, pédala dans le vide, s’accrocha des deux mains à une alvéole.

Un autre crépitement retentit.

Comme un varappeur, i se hissa plus haut et observa le panorama. Le fleuve tempétueux s’étendait à perte de vue. Dans les vagues qui approchaient du barrage, i reconnut une photo. Il l’avait vue dans l’appareil. Elle représentait le débarcadère sur pilotis d’où un sentier partait pour le monastère. Deux jeunes femmes en pantalon court débutaient leur ascension.

i se dit qu’il verrait peut-être passer sa famille. Au rythme des mystérieux crépitements, il découvrit d’autres photos. Des dunes rouges. Une oasis au milieu du désert avec des dromadaires qui mâchouillaient des palmiers nains. Un champ d’amandiers en fleur. D’étranges habitacles métalliques montés sur roues et percés de fenêtres. Ils envahissaient les rues des villes, les uns à la suite des autres. À l’intérieur, les humains grimaçaient. Ils crispaient leurs mains sur des volants fixés devant eux. Dans un des engins, un bébé était assis sur un siège rehaussé.

i se demanda pourquoi il s’attachait à ce détail en particulier. Il avait ce don de remarquer les choses les plus inutiles. Mais il avait beau scruter les photos, il ne repéra aucune des lettres de sa famille. Découragé, il reprit l’ascension. Il ne voyait toujours pas le sommet et il se demanda pourquoi le barrage était aussi élevé.

Il existe peut-être de grosses vagues !

Un coup de tonnerre retentit, suivi d’un roulement de tambours. L’horizon s’obscurcit. Un mur noir approchait à une vitesse ahurissante.

Le transfert des photos s’achève !

i tira sur ses bras, décela avec la pointe des pieds les défauts de la paroi, poussa, jeta les bras plus haut. Un nouveau crépitement retentit. Au même instant, un éclair jaillit.

C’est ça ! Une photo, un éclair. Après la dernière photo, il n’y aura plus d’éclair.

Il voyait distinctement la bouche qui crachait la foudre. Il grimpa vers elle tout en percevant l’ombre s’approcher de lui. Le noir avalait le fleuve. Un crépitement retentit, un dernier éclair fila. i se jeta dans le tunnel d’éjection.

Il n’y avait plus un bruit. Le fleuve avait laissé place au néant. Le chemin de retour vers l’appareil photo était définitivement coupé.

1 réflexion sur « 03 / L’onde 5.0 »

Laisser un commentaire