03 / L’onde 1.0

i nagea jusqu’à la surface. Il émergea au creux d’une vague. Derrière lui et devant lui s’élevaient deux montagnes arrondies. Il crut que celle qui le suivait allait s’abattre sur lui mais il la vit s’effondrer alors que lui-même, emporté par le flot de lumière bleue, gagnait de la hauteur. Bientôt il atteignit une proéminence et découvrit à perte de vue des vagues parallèles qui se dirigeaient toutes dans la même direction. Il ne voyait plus les berges du fleuve et avait l’impression d’être au milieu de l’océan.

Ses yeux s’habituèrent au bleu et apprirent à y détecter des nuances subtiles. Son costume se colorait de cobalt, de cyan, de lapis-lazuli, de turquoise ou de lavande. Si son apparence avait changé, le tracé en damier était resté identique et les nombres à sa surface n’avaient pas varié.

i n’éprouvait aucune douleur. Au contraire, il se sentait aérien. Il volait dans la lumière. Il se mit à nager. Il tendait ses petites mains autour de son visage pour mieux pénétrer le flot. Ses pieds battaient avec vigueur en même temps qu’il faisait onduler son buste. Il approcha de la pente et s’y jeta sur le ventre. Il surfait vers la vallée. Il décrivait de larges courbes, s’inclinant dans les virages pour accroître sa vitesse. Il se redressa. Debout, il dévalait plus vite. Il se déhanchait et faisait danser ses fesses pour enchaîner des zigzags et tracer derrière lui des arabesques crémeuses.

Il ne pensait à rien, surtout pas à la raison qui l’avait précipité dans le fleuve. Il se donnait à la pente qui en retour s’offrait à lui comme un gâteau qu’il aurait été fou de refuser. Il la croquait sans retenue. Il s’en délectait et se délectait de lui-même. Il se sentait entier. C’était comme s’il découvrait toutes les parties de son corps pour la première fois. Ses orteils le chatouillaient. Il riait. Ses yeux se saoulaient de bleu. Il revoyait les gestes du moine. La plume qui plonge dans l’encre puis qui gratte le parchemin avec ampleur. Il était capable de s’écrire lui-même. Il cria :

— i !

Il était plus grand qu’une majuscule, plus grand que n’importe quelle lettre enluminée, il était la lumière même. Il ne dépendait plus de personne. Il se moquait de rencontrer un lecteur. Il n’y avait plus que la pente qui importait.

Il profitait des rides à la surface de la vague pour décoller. Il atterrissait, dérapait, se rétablissait, repartait. Il s’élevait à nouveau, se jetait en avant, salto, double-salto et il s’applaudissait. Petit saut, rotation, descente à l’envers. Petit saut, rotation, descente à l’endroit. i était un poisson, un oiseau, un lynx. Ses muscles se tendaient avec vélocité et précision. Il ne dépensait que l’énergie strictement nécessaire. Aucun geste superflu. Il signait l’azur de son passage tout en caresses et rondeurs.

Il rejoignit la vague qui le précédait, ralentit et s’abandonna au flot. Il avait le souffle court et l’esprit en ébullition. Il ne songeait qu’à atteindre le prochain sommet pour surfer. Il se souvint du parchemin et de la courte vie qu’il y avait menée. Je subissais les piques de M. Je n’avais aucune chance de connaître le monde. Je ne savais même pas qu’il existait. Si j’étais resté sur le parchemin, je n’aurais jamais éprouvé le plaisir de nager. J’aurais imaginé que je menais la seule vie possible pour une lettre.

Il songea à # qui l’avait sauvé de l’algo furtif. J’aurais pu mourir aussi. J’ai pris des risques. Est-ce que ça valait le coup ? Il comprit que cette question n’avait pas de sens. Je n’ai pas choisi l’aventure. J’ai juste essayé de sauver ma peau. J’ai maintenant vécu des choses que je n’oublierai jamais quoiqu’il arrive. Je ne suis plus le même. J’ai découvert une façon plus intense de vivre. Je ne veux plus être prisonnier.

i aboutit à une conclusion terrible. Avant d’être dévoré par l’œil de l’appareil photo, il ne savait pas qu’il était prisonnier. Des millions de lettres ne le savent pas. Elles mènent une vie de recluses alors qu’un monde extraordinaire leur tend les bras.

Il nagea vers le sommet de la vague suivante. Il tournait sur lui-même et laissait courir la lumière sur chacune des parties de son corps. Il fusionnait avec le fleuve, il devenait le fleuve. Dans la vague, il devinait d’autres vagues qui oscillaient plus rapidement mais avec une amplitude moindre. Ses mains ressentaient leurs caresses. Il avait l’impression de les comprendre comme si elles étaient vivantes. Il se sentait habité par la même énergie qu’elles. S’il avait été un bateau, une brise régulière aurait gonflé ses voiles. Elle l’aurait poussé là où il voulait sans jamais entraver sa volonté. Il était tout-puissant. Il s’était libéré de ses chaînes.

Il atteignit le sommet de la vague et s’apprêtait à y plonger quand il devina au fond de la vallée une forme duveteuse. La tarentule ! Elle n’avait pas changé de position depuis qu’il l’avait aperçue dans la mémoire de stockage de l’appareil photo. Elle s’était juste refait une beauté. Ses poils chocolat avaient tourné à l’indigo. Les pierres du désert étaient devenues opalines et le sable aussi bleu que le ciel.

La vague transporte une photo !

i se retourna. Dans la vallée qu’il venait de surfer, sa trace crémeuse ne s’était pas effacée. Elle sillonnait l’image du canyon avec en arrière-plan les montagnes enneigées et tout en bas sur une île le monastère. Les paroles de # revinrent à l’esprit de i.

— En quittant le hangar, tu es devenu une erreur. Ils te traqueront pour te désintégrer.

En se jetant dans le fleuve, en surfant les vagues, i avait déformé une des photographies qui était en train d’être transférée. Vers quoi d’ailleurs ? # avait parlé d’un ordinateur. i comprenait l’idée. Il transitait de l’appareil photo vers un autre appareil, peut-être plus monstrueux. Partout où je passe, je fais des dégâts. Je ne serai jamais le bienvenu dans ce nouveau monde.

En lui, une peur paralysante succéda à l’euphorie. Il se laissa porter par le flot, coincé entre le canyon barbouillé d’arabesques et la tarentule indigo. Il n’avait plus envie de surfer. Il nagea sans conviction perpendiculairement au courant en direction de la berge invisible.

Je dois m’échapper sinon ils m’attendront de l’autre côté.

Des crampes tiraillaient son corps peu habitué aux efforts. i se sentait de plus en plus lourd. Par instant, sa tête plongeait dans la lumière. Il buvait la tasse, s’étouffait, le bleu saturait ses yeux. Il savait que s’il lâchait prise, s’en était fini de lui. Il deviendrait aussi inerte que la tarentule. Il ne serait plus qu’une image figée dans une mémoire de stockage. C’était peut-être le sort qu’avaient subi p et v.

Je suis encore vivant ! Je dois me battre, pour eux.

Ses bras se tendirent, il rentra la tête, retrouva un peu de vitesse. Il avait un but : survivre. Il affrontait le flot avec l’énergie du désespoir. Après quelques coudées, il dut ralentir. Il manquait de souffle. Il se calma. Il s’écouta. Un bras en avant. Un. Deux. Trois. Un autre bras en avant. Il trouva un rythme plus harmonieux. Plutôt que de se battre contre les éléments, il s’abandonna à leur volonté. Il glissa avec plus de facilité. Lui qui avait toujours été maladroit comparé aux autres lettres ne nageait pas si mal. Cette découverte inattendue lui redonna du courage. Au fond, il ne savait même pas qui il était ou de quoi il était capable. Il n’était qu’un enfant qui devait réveiller sa véritable puissance. Il en avait deviné l’ampleur lorsqu’il avait surfé la vague. Une force mystérieuse l’habitait. Elle ne demandait qu’à jaillir.

Et il nagea plus vite. Il n’éprouvait plus aucune résistance. Il n’avait pas envie de crier victoire mais il reprenait confiance. Tant qu’il était capable de réfléchir, il avait une chance de retrouver les siens. Il pourrait alors leur parler du monde et les libérer s’ils étaient encore prisonniers. Et il nagea encore plus vite, avec encore plus de légèreté.

Un crépitement retentit dans le lointain. i se toucha la tête. Quelque chose l’avait effleuré. Il ouvrit les yeux. Un tourbillon s’éloignait. Il pensa que la berge provoquait des remous mais, perpendiculairement au courant, il ne voyait que les vagues. Un crépitement retentit, plus proche. i gagna une crête. Droit devant lui, à quelques encablures se dressait un barrage. Il obturait le cours du fleuve qui s’y engouffrait comme dans une grotte souterraine.

i décela à la surface de la paroi une myriade d’alvéoles. Elles formaient une passoire qui filtrait le flot. i repensa au mur coloré dans l’appareil photo. Il n’avait aucune envie d’être à nouveau découpé au bistouri. Il se redressa et surfa la vague. Il se maintenait à son sommet alors qu’elle fonçait vers le barrage. Avant la catastrophe, il sauta, pédala dans le vide, s’accrocha des deux mains à une alvéole. Un crépitement retentit.

i pendait dans le vide. Avant la déferlante suivante, il se poussa sur ses pieds, tira sur ses bras. Il prit de la hauteur et observa le panorama. Le fleuve tempétueux s’étendait à perte de vue. Dans les vagues qui approchaient du barrage, i reconnut une photo. Il l’avait vue dans l’appareil. Elle représentait un pont de corde au-dessus d’un précipice. Deux jeunes femmes en pantalon court le franchissaient. i se dit qu’il verrait peut-être passer le parchemin avec toute sa famille.

Au rythme des mystérieux crépitements, i découvrit d’autres photos. Des dunes rouges. Une oasis au milieu du désert avec des dromadaires qui mâchouillaient des palmiers nains. Un champ d’amandiers en fleur. D’étranges carrosses métalliques percés de fenêtres. Ils envahissaient les rues des villes, les uns à la suite des autres. À l’intérieur, les humains grimaçaient. Ils crispaient leurs mains sur des roues qu’ils tenaient devant eux.

i attendit en vain. Les lettres avaient dû le devancer. Il reprit l’ascension, découragé. Il ne pouvait rebrousser chemin, il n’avait pas d’autre choix que d’aller de l’avant, à la recherche des siens.

Pourquoi ce barrage est-il aussi élevé ?

Il se posait cette question alors qu’il ne voyait toujours pas le sommet.

Il existe peut-être de grosses vagues !

Un coup de tonnerre retentit. L’horizon s’obscurcit. Un mur noir approchait à une vitesse ahurissante.

Le transfert des photos s’achève !

i tira sur ses bras, décela avec la pointe de ses pieds les défauts de la paroi, poussa, jeta les bras plus haut. Un roulement de tambours. i frissonna, sans oser regarder derrière lui. Il regrettait son alcôve douillette à la surface de la peau de chèvre. L’aventure, c’était bien, mais il n’avait pas envie de mourir.

À nouveau, un crépitement retentit. Cette fois, i eut le temps de voir ce qui se passait. Depuis le barrage, un éclair avait jailli en direction du mur.

J’ai compris. Les éclairs comptent les vagues. C’est un signal pour l’appareil photo. Après la dernière vague, il n’y aura plus d’éclairs.

Il voyait distinctement la bouche par où jaillissaient les éclairs. Il grimpa tout en percevant l’ombre s’approcher de lui. Le noir avalait le fleuve. Un crépitement retentit, un dernier éclair fila. i se jeta dans le tunnel d’éjection.

Il n’y avait plus un bruit. Le fleuve avait laissé place au néant. Le chemin de retour vers l’appareil photo était définitivement coupé.

Je suis dans un nouveau monde.

i venait d’en franchir une des portes.

15 réflexions sur « 03 / L’onde 1.0 »

  1. PTK

    Il y a un problème de jointure avec le paragraphe précédent. Il se jète, est emporté/étouffé/noyé (donc mort) mais il nage encore. On dirait Peter Sellers dans « La Partie. »

  2. Amotsdelies

    Je n’aime pas « Il n’était qu’un enfant … puissance ». Le début tend à connoter négativement le fait d’être un enfant. Après, « réveiller » semble indiquer que la puissance a été auparavant emprisonnée, alors qu’il s’agit plutôt de la faire émerger. Bon, en me relisant, je me dis que ce n’est pas très clair :(
    Sinon, c’est surfer SUR la vague.

  3. marsupilamima

    juste en passant, j’espérais que # serait une fille…mais à part la méchante du premier chapitre, y a que des garçons. Toutes les lettres sont des garçons? C’est pas par féminisme idiot mais juste que c’est bizarre.

  4. tcrouzet Auteur de l’article

    J’ai expliqué déjà dans un com que je peux pas faire de i une fille ni d’aucune autre lettre… En revanche, parler de frère est sans doute malheureux. Je vais voir comment je peux régler ça.

  5. tcrouzet Auteur de l’article

    J’attendais la question… :-) j’ai pas trouvé de bon titre.
    i surfe une onde radio entre un appareil photo et un ordinateur.
    C’est un canal de transmission (61 fait référence à un des 79 canaux du bluetooth) :-)

    Suis preneur d’une meilleure idée…

  6. Guillaume

    peut-être la canal tout simplement, pour avoir encore une fois un nom complété de son seul article qui intitule chaque chapitre?

  7. tcrouzet Auteur de l’article

    Oui c’est ce que je vais faire en publiant la v2. L’onde serait peut-être encore mieux.

Laisser un commentaire