04 / Le bousin 3.0

i fit quelques pas dans un tunnel sombre en direction d’un point jaune. Il découvrit une sarbacane translucide pointée sur lui. Elle le fixait avec son œil de cyclope.

Il se plaqua à la paroi. La sarbacane ne bougea pas. Elle contemplait l’infini. i comprit que les éclairs à destination de l’appareil photo avaient jailli depuis ce point fluorescent.

Il l’évita, avança dans le tunnel puis déboucha sur une passerelle métallique située à mi-hauteur d’une vaste caverne. Au-dessous, le fleuve bleu avait déroulé ses photos. Les unes à la suite des autres, elles faisaient penser à l’étalage d’un marchand de tapis avant l’arrivée des premiers clients.

i surplombait la photo qui montrait le débarcadère sur pilotis et les deux jeunes femmes qui s’élançaient vers le monastère. Sur l’image, chacune des cases numérotées s’éclairait tour à tour et un pinceau de lumière additionnait ces nombres. Un coup de klaxon retentit. i sursauta.

Quel est ce bruit ?

La somme s’afficha. En face, une valeur identique était déjà inscrite. Depuis le début de l’opération, i l’avait remarqué sans lui prêter attention. L’image trembla. Les cases se secouèrent comme un chien qui sort de l’eau. Elles perdirent leur teinte bleutée et retrouvèrent leur couleur d’origine.

i lui-même redevint noir. Il nota que ses parties réglisse avaient muté en charbon et inversement. Il ne ressentit aucun désagrément suite à cette altération physique.

Je comprends ce que # a essayé de m’expliquer. Ce que je porte sur moi ne dit rien de ce que je suis.

Il n’eut pas le temps de poursuivre sa réflexion. La sarbacane gronda et cracha un éclair. i eut un mauvais pressentiment. Il courut sur les passerelles.

Au-dessous de lui, les cases numérotées s’éclairaient et s’éteignaient. La plupart des photos brillaient de leurs plus belles couleurs. i finit par découvrir les montagnes enneigées et le canyon barbouillés par les arabesques crémeuses de son surf endiablé. L’addition était presque achevée. La somme finale devait s’élever à 12 342.

i était pessimiste. Pour le peu qu’il avait compris, une vérification était en cours. Si l’addition tombait juste, la photo était validée et un signal était envoyé à l’appareil photo. Dans le cas contraire que se passerait-il ?

9 677. 10 001. 10 534. Stop. La photo se teinta de rouge. Une sirène se mit à hululer avec de plus en plus de force. En quelques instants, ses stridences devinrent assourdissantes.

C’est quoi ce vacarme ?

i vit surgir de toute part une armée de V caparaçonnés de parenthèses. Ces (V) n’avaient rien à voir avec le v minuscule avec lequel i avait passé sa vie. Ils ne tendaient pas leurs bras accueillants vers un lecteur hypothétique mais ouvraient une bouche gigantesque bardée de dents effrayantes.

Ils veulent me bouffer !

Les (V) débouchaient aux extrémités des passerelles. Ils prenaient i en sandwich. Instinctivement, pour gagner quelques secondes, il courut vers ceux qui étaient les plus éloignés de lui. Ce n’était qu’une solution provisoire. Il allait finir comme une saucisse dans un hot-dog.

Un escalier descendait vers les photos. Il s’y engagea même si plus bas d’autres (V) grouillaient. Il s’arrêta à mi-distance. Il avait atteint le centre de la caverne. Il était comme un insecte pris dans une toile d’araignée. Où qu’il se dirige, il se rapprocherait de ses poursuivants.

Une toile d’araignée ?

Il n’en croyait pas ses yeux. Devant lui flottait un filament de crin. Il en repéra d’autres. Des lianes microscopiques pendaient des passerelles qui le surplombaient. Il n’avait pas à tergiverser. Il se jeta dans le vide, s’accrocha au filament, se balança, saisit un autre filament, se balança plus loin.

Il n’était guère avancé. En haut, les (V) se penchaient sous les passerelles pour croquer les filaments. Il ressentit une secousse. Il tombait. Sous lui, les bouches frétillaient déjà de plaisir. Il se saisit d’une corde.

Une corde !

Elle n’était pas attachée à une passerelle mais au plafond. En bas il y avait des ennemis, au milieu aussi, les hauteurs étaient la seule échappatoire.

i grimpa. Fous de rage, les (V) enjambaient les passerelles et sautaient de filament en filament. Souvent ils étaient trop lourds et lâchaient prise. Ils dégringolaient vers les photos où les autres (V) les gobaient.

i dépassa le niveau des passerelles. Les trapézistes n’avaient plus aucune chance de l’atteindre. Il ressentit alors une vibration.

Mince !

Un (V) s’était accroché à la corde et le poursuivait. Il se servait de ses dents pour se tracter. En fait, il déchiquetait la corde, s’interdisant toute possibilité de retraite.

Un fanatique !

i se vit coincé au plafond avec ce monstre qui s’approcherait inexorablement. Un brouhaha retentit sur les passerelles. Les (V) s’étaient regroupés vers la sarbacane. Ils l’avaient fait pivoter sur elle-même et la pointaient vers i.

Ils veulent me griller.

— Plus vite.

Qui parlait ?

Je rêve ?

— Plus vite, répéta une voix fluette.

i leva les yeux. Une trappe était ouverte au plafond et une grosse tête jaune s’y penchait.

— Tu y es presque.

Un grondement. i comprit que la sarbacane s’apprêtait à tirer. Il regarda sous lui. Le (V) n’était plus qu’à une bouchée. L’éclair zébra la caverne. i ferma les yeux et songea qu’il était mort. Une odeur de brûlé lui picota les narines. Il ouvrit les yeux. Le bas de la corde se consumait avec collée à lui une immonde masse ratatinée.

i éclata d’un rire nerveux.

— Ce n’est pas le moment, prévint la voix fluette.

Deux bras saisirent i et avec une force étonnante lui firent franchir la trappe qui se referma aussitôt.

— Tu as eu chaud, dit la grosse tête jaune.

Devant i se tenaient trois symboles emboîtés. Un deux-points et une parenthèse fermante encadraient un tiret. Ce :-) évoquait un sourire immense au milieu d’un visage qui avait oublié son corps. Il était tout rond et se déplaçait en roulant, si bien que ses yeux fixaient tantôt le plafond ou le sol, la droite ou la gauche, l’avant ou l’arrière.

i ne riait plus. Il tremblait, claquait des dents. Il s’écroula, terrassé.

— Salut. Je m’appelle Smiley.

i essaya de se calmer, de se détendre. Il sourit tant bien que mal. Il remarqua que chacun des trois symboles jaunes ne portait qu’une seule case avec un seul numéro. Il en conclut que leur véritable image se trouvait dans une mémoire située ailleurs. Il prit conscience que les (V) étaient aussi constitués de trois symboles.

— Tu me regardes étrangement, dit Smiley. On me surnomme sourire, je suis une émoticône.

— C’est ton visage jaune. Je viens d’un monde où toutes les lettres sont noires.

— Avec ta tête bleue, tu n’es pas classique non plus.

— Elle n’est pas bleue. J’ai un crâne anthracite avec des joues cassis.

— Le transfert t’a quelque peu altéré la bouille. Ça arrive quand on se mêle aux images transportées.

i se tata le visage.

— Je ne sens rien, dit-il.

— Alors tout va bien, conclut Smiley. Mais tu l’as échappé de justesse. Les (V) t’ont raté de peu. J’imagine que tu viens de t’échapper.

i approuva tout en regardant autour de lui. Il se trouvait dans un conduit cylindrique qui filait à perte de vue. De place en place, des fentes dans les parois indiquaient la présence de trappes.

i et Smiley n’étaient pas seuls. D’autres têtes jaunes s’approchèrent. Smiley fit les présentations. :-P s’appelait Grande Langue. :-D s’appelait Rigoletto. :-| ne broncha pas. Il semblait inquiet.

— Stoïc est paralysé de la face, se moqua Smiley. Sa bouche reste toujours pincée en une affreuse ligne.

— Il ne risque pas de se faire mal aux mâchoires en riant, affirma Rigoletto sans rire.

— Plus jeune, il ressemblait à Smiley, expliqua avec sérieux Grande Langue. Il avait un sourire en parenthèse qui lui allait jusqu’aux oreilles. Malheureusement il est tombé sur sa bouche. C’est comme ça qu’il l’a aplatie.

Stoïc leur tourna le dos. Il ne le montrait peut-être pas mais il n’était pas difficile de comprendre qu’il était vexé. i s’avança vers lui et lui dit bonjour. Il devina en retour un frémissement des sourcils.

— On s’en va, annonça Smiley. On a terminé notre tour de garde. (i l’interrogea du regard.) Tu as débarqué dans la caverne où s’effectuent les sommes de vérification. En cas d’erreur, le contrôleur central redemande l’envoi de la photo fautive. Si un passager clandestin est détecté, les (V) le dévorent. Tu dois apprendre à mieux te cacher.

Smiley et sa bande s’approchèrent d’une trappe et l’ouvrirent. Au-dessous coulait un torrent bleu.

— Regarde bien, dit Smiley. Entre chaque vague, il y a un vide infime, une zone sombre sans le moindre remous. Tu sautes là et tu ne bouges pas avant l’atterrissage. Nous avons vu les dégâts irréparables que tu as provoqués sur la photo du canyon. Sans nous, tu ne serais plus que de la charpie de pixels. Tu ne serais plus qu’un gros tas de 0 et de 1 sans cohérence. Oublie le surf. C’est un sport pour les inconscients.

i approuva. Enfin, on lui expliquait comment bien se comporter.

— Tu as débarqué dans l’ordinateur du laboratoire mobile du professeur Pausch, expliqua Smiley. C’est un vieux bousin.

— Le professeur ?

Les quatre compères se regardèrent gravement. Ils fermaient la bouche, serraient les dents, plissaient les lèvres. Ils paraissaient sévères mais leurs yeux pétillaient. i comprit qu’ils se retenaient d’exploser de rire.

— J’ai dit une bêtise ?

— Je vais étouffer, avoua Rigoletto.

Et il laissa son hilarité s’exprimer. Et les trois autres surenchérirent, même les yeux de Stoïc faisaient le yoyo. Bien que se sentant stupide, i ne trouva pas mieux que de rire aussi. Il riait de lui-même, de sa crasse ignorance. Il riait jaune. Cette idée le fit rire plus franchement.

— Le bousin, c’est… tenta de dire Smiley.

Il se plia en deux, incapable de poursuivre. Grande Langue lui toqua sur le crâne pour le calmer.

— Toc, toc ! Y’a quelqu’un ?

i s’était raidi, ne sachant pas à quelle sauce il allait être mangé cette fois. Smiley toussota.

— Pas le bousin, le pria Rigoletto.

— Ça suffit, ordonna Smiley sans se montrer convaincant. Laissez-moi parler à la fin.

Il fut le premier à éclater de rire, les autres le reprirent en chœur. i, lui, ne riait plus. Il en avait assez de cette cérémonie absurde. Les quatre têtes jaunes se calmèrent et murmurèrent des excuses embrouillées.

— On est désolé, pouffa Smiley.

Il s’efforça de se contenir, mais sa bouche pétaradait. Il allait à nouveau exploser quand Stoïc s’exprima :

— Le bousin, c’est l’ordinateur. C’est un vieux portable qui sert à toute l’expédition archéologique. On a eu le temps d’y aménager nos quartiers et d’y installer ce chemin de ronde.

— Stoïc, t’es content de toi j’espère, dit Rigoletto. Comme d’habitude, tu casses l’ambiance.

Stoïc se contenta de se taire. Grande Langue lui tira la langue. Smiley préféra reprendre l’explication à son compte :

— Si tu avais débarqué dans une machine neuve, personne ne t’aurait secouru. Il faut que des morceaux de mémoire se détraquent et soient déclassés avant que nous puissions les squatter. Alors on peut installer les filaments et les cordes dans la caverne de réception pour pêcher les novices de ton espèce.

i avait décidé de ne pas chercher à comprendre tous les détails. Il raconta son histoire et expliqua qu’il voulait retrouver le parchemin et sa famille.

Les sourcils de Smiley s’arquèrent. Il semblait soucieux.

— Nous avons vu passer la photo dont tu parles. (Les yeux de i s’éclairèrent.) Mais elle a été transmise immédiatement au professeur Pausch. Aucune copie n’a été conservée ici. Ce n’est pas normal. Comme s’il s’agissait d’un grand secret ou d’un grand trésor.

— Je dois la rattraper.

Les têtes jaunes le jaugèrent avec sérieux.

— C’est très dangereux, dit Smiley. Tu n’es pas préparé pour cette épreuve.

— Je n’ai pas le choix.

— S’il reste trop longtemps avec nous, il ne retrouvera jamais la trace de la photo, dit Stoïc.

— Que va-t-il faire une fois sur le satellite ? demanda Rigoletto.

i les écoutait débattre. Son sort se décidait sans qu’il soit capable de défendre sa cause. Tout ce qu’il comprenait c’est qu’il était passé d’un appareil photo à un vieux bousin et qu’il devait maintenant sauter sur un satellite.

— On ne peut rien pour toi, conclut Smiley. On n’est pas des voyageurs. On est tranquille ici, on se marre bien. Les archéologues nous amènent partout avec eux. On voit du pays sans prendre de risque.

— Rouvrez la trappe, ordonna i.

— Pas tout de suite, dit Stoïc plus flegmatique que jamais.

Les trois têtes jaunes le regardèrent avec surprise s’éloigner dans le conduit. Elles roulèrent à sa suite tout en se moquant de lui.

— Il a pété une diode !

— Il nous fait sa diva.

— Il va enfin se suicider !

— Je veux partir tout de suite, leur cria i.

— On a récupéré un second problème, se plaignit Rigoletto.

i tenta d’ouvrir la trappe. Elle résista. Il était prisonnier. Il paniqua puis s’efforça de se calmer.

Je dois mieux comprendre ce monde.

Il rattrapa les trois comiques. Ils s’immobilisèrent et se mirent à rebondir sur place. C’était leur façon de pleurer de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

— Il n’y a rien de triste, alors nous rigolons.

— Je suis orphelin.

— Je comprends pourquoi on t’a abandonné, pleurnichard. Tu nous as trouvés. Tu devrais être heureux.

— On n’est pas de la même famille.

— Il se rebiffe ! dit Grande Langue.

Ils pleurèrent de rire avec de grands bonds. i voulut se montrer moins agressif. Il tenta de reformuler ce que # lui avait appris :

— Je suis une image composée de millions de pixels. Vous êtes des symboles qui faites références à des images endormies dans des cellules lointaines.

— Je suis impressionné, convint Rigoletto.

— Je suis estomaqué, surenchérit Grande Langue.

— Je suis sidéré, éberlué, ébloui… énuméra Smiley.

— Arrêtez de vous moquer de lui, ordonna Stoïc.

Il avait cessé de rouler et s’était tourné vers i.

— Nous sommes tous des informations. Toi tu es une information brute. À l’état sauvage si tu préfères. Nous autres sommes codées. Nous avons été domestiquées en quelque sorte.

i repensa à sa vie sur le parchemin. Il avait toujours respecté les consignes, il n’avait jamais dérogé à aucune règle. Il était une lettre modèle et Stoïc lui expliquait qu’il était un animal sauvage. Ça ne tenait pas debout.

Stoïc poursuivit :

— Les lettres, les nombres et les symboles sont des informations. Chacun des pixels qui te composent est une information. Tous ensembles, ils forment une autre information qui est toi-même.

— Mes pixels peuvent parler ?

— Si tu apprenais à les écouter, peut-être.

i s’observa avec stupeur. Son corps était plus que son corps. Il était une société ! Chacune de ses composantes avait une identité et ensemble elles lui donnaient son identité. Il eut comme une révélation.

En tant que lettre dans un mot, je suis une partie d’un tout qui est plus grand que moi. Un texte aussi est une société. Une ville qui grouille d’informations.

Il regarda les quatre têtes jaunes. Elles formaient une famille. Ensemble, elles étaient plus qu’elles-mêmes exactement comme chacun des pixels d’une image créaient quelque chose de plus grand qu’eux.

Stoïc roulait à nouveau. Le conduit s’obscurcit et les parois devinrent translucides. À l’extérieur, des milliers de tapis roulants transportaient des lettres, des nombres et des symboles enchaînés.

Des informations !

Elles se débattaient avec énergie et imploraient pitié. À grande vitesse, elles fonçaient vers un building disproportionné. Par les fenêtres illuminées de rouge, des tentacules jaillissaient, cueillaient les informations puis en posaient d’autres à leur place. Sur les tapis roulants qui les éloignaient du building, elles paraissaient étourdies comme après une anesthésie ou un traumatisme.

— Le processeur, commenta Stoïc. C’est le domaine des programmes.

i cligna des yeux pour mieux voir ce qui se passait à l’intérieur. Derrière les fenêtres, il devina une vie grouillante. Des monstres gigantesques s’enroulaient comme des serpents entassés dans un vivarium. Ils se battaient, s’arrachaient les informations, les avalaient, les recrachaient. Ils étaient animés par une frénésie boulimique.

— Le building se divise en cinq étages, commenta Stoïc. Nous sommes face au niveau rouge, le plus bas. Il recueille les informations, les envoie aux quatre étages supérieurs puis les récupère et les renvoie sur les tapis roulants qui les ramènent vers la mémoire centrale.

— Qu’est-ce qui leur arrive ? demanda i avec inquiétude.

— Ta question n’a pas de sens. Tout dépend des informations, tout dépend des programmes. Entre elles et eux, c’est comme entre les lecteurs et les livres, c’est différent à chaque fois.

— Pourquoi les informations ont-elles peur ?

— Parce qu’elles ne savent pas ce qui les attend. Elles n’ont pas choisi de passer à la moulinette.

Stoïc parlait de plus en plus lentement, de plus en plus gravement comme s’il avait pris une décision irrémédiable. Il se pencha, ouvrit une trappe qui surplombait un tapis roulant.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Smiley qui n’avait plus aucune envie de rire.

— Il va sauter, s’écria Rigoletto. Il est capable de tout.

— Fais pas ça, pleurnicha Grande Langue.

Stoïc ne leur répondit pas. Il se laissa tout simplement tomber sur le tapis. Il atterrit entre un A et un X hystériques. i ne réfléchit pas. Il sauta à son tour et manqua écraser un 2 apathique.

— Pardon !

Le 2 leva un œil morne.

— Cool ! dit-il. Pas de stress.

i haussa les épaules et l’enjamba. Il courut sur le tapis en direction du A dont il apercevait le crâne pointu.

— Je ne te veux aucun mal, lui dit-il.

Il le contourna et rejoignit Stoïc. Il le regarda dans les yeux pour essayer de lire ses pensées. Rien ne transparaissait, pas la moindre émotion.

— Libérez-nous, crièrent A et X.

— C’est inutile, dit Stoïc. Il est trop tard.

Il désigna une fenêtre rouge vers laquelle ils fonçaient. Des tentacules terminés par des lèvres violettes se tendaient. i se pencha vers le vide.

— N’y songe pas ! En dessous, il n’y a rien. Tu tomberais jusqu’à la fin des temps.

X fut ingurgité. Il émit un petit râle et ce fut terminé. Stoïc resta impassible. Il se laissa gober sans frémir. Son assurance donna du courage à i. Il se tint bien droit, prêt à se faire sucer par les lèvres violettes du tentacule. Elles se posèrent sur lui. Une langue le tâta sur tout le corps, comme si un docteur l’examinait, puis une régurgitation l’expulsa sur un nouveau tapis roulant. Un rot phénoménal le souffla.

i éclata de rire.

C’est une blague !

Stoïc fut éjecté à son tour à la suite de X.

Quelque chose ne tourne pas rond. X a été avalé avant Stoïc et il est sorti avant lui. J’ai été avalé après eux, j’aurais dû sortir après eux.

i se dépêcha de les rejoindre. Quand il arriva à la hauteur de Stoïc, il comprit ce qui lui était arrivé. Son costume avait été découpé en milliers de cases numérotées. Le programme l’avait transformé de symbole en image.

Je suis déjà une image. Il n’a pas voulu de moi mais il a traité Stoïc.

— Je déteste cette métamorphose, dit-il

i remarqua une légère altération. Stoïc était toujours aussi rond et jaune mais il clignait de l’œil droit. Le programme l’avait transformé en ;-|. Ça lui donnait un côté moins sévère.

— Pourquoi t’as fait ça ? lui demanda i.

— Je ne supporte plus les trois comiques. J’ai besoin de prendre des vacances loin d’eux. Tu me donnes le prétexte à une escapade. Je vais t’accompagner jusqu’au satellite.

Le tapis roulant les emporta vers le conduit translucide. Smiley, Rigoletto et Grande Langue les y attendaient, penchés à une trappe tout en souriant béatement. Ils les pêchèrent à leur passage.

— Vous êtes sûrs qu’on ne fait pas une bêtise.

— On aurait dû les laisser foncer vers la mémoire centrale.

— Une fois congelés, ils nous auraient fichus la paix.

En voyant l’œil amoché de Stoïc, ils explosèrent de rire. Ils tournèrent sur eux-mêmes comme des toupies. Ils se tamponnèrent.

— Tu vas avoir besoin de chirurgie esthétique, lança Rigoletto.

— Vous n’êtes que des mauviettes, leur assena Stoïc. Aucun de vous n’a eu le courage de me suivre. Seul i s’est inquiété pour moi.

— On n’allait pas se refaire le visage. Tu t’es vu ? On dirait presque que tu es rigolo !

— Maintenant que je suis une image, je ne suis plus lié au bousin. Je pars avec i jusqu’au satellite.

Les trois têtes jaunes ne riaient plus. Stoïc roula jusqu’à ce que le conduit redevienne opaque, puis il ouvrit une trappe qui donnait sur un fleuve bleu.

— Résiste à la tentation de surfer l’onde, dit-il à i tout en le saisissant par la main.

Ils se penchèrent au-dessus du torrent. Ils laissèrent passer plusieurs vagues pour s’habituer à leur rythme, puis ils sautèrent.

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