07 / La mémoire 1.0

La cabine s’éleva.

— Nous sommes dans un ascenseur express qui mène dans la mémoire de secours, commenta Stoïc.

Déjà la porte s’ouvrait. Ils s’éjectèrent dans une antichambre faiblement éclairée. Ils sentirent le sol trembler.

— C’est quoi ?

— L’ordi de Cathie s’arrête. (Un hoquet se produisit.) Le ventilateur vient de s’immobiliser.

i et Stoïc franchirent un rideau à lanières et entrèrent dans une pièce étroite. Dans la pénombre, des chiffres et des lettres somnolaient sur des canapés. Plus loin, une ouverture donnait dans le vide obscur. À quelques encablures flottait en apesanteur la navette BANK. Un cordon ombilical la reliait à un cube rougeoyant.

— Les miliciens ont eu le temps de se brancher sur la batterie, constata Stoïc. Tant que l’ordi ne redémarre pas, nous ne risquons rien.

Stoïc parlait à mots couverts comme s’il avait peur d’attirer l’attention. Il essaya de résumer la situation :

— Quand on coupe le jus, un ordi s’endort. Un seul endroit reste vivant, la mémoire de secours. Grâce à la batterie, les informations les plus vitales peuvent y survivre des mois mais elles doivent se tenir tranquilles. Nous devons nous asseoir et attendre. Personne ne peut bouger sans vider la batterie et nous condamner à mort.

— Que sont devenues toutes les autres informations ?

— Elles hibernent dans une mémoire solide. Elles ne sont plus conscientes. Elles se réveilleront quand le jus reviendra.

— Cette batterie me fait penser à l’outre des vents dans L’Odyssée, dit i.

— Tu es savant en plus d’être casse-cou !

i négligea l’ironie et poursuivit comme si sa pensée se déroulait malgré lui :

— Éole remet l’outre à Ulysse en lui adjurant de ne jamais l’ouvrir mais alors qu’Ulysse voit au loin son île natale approcher il s’endort. Ses hommes d’équipage, rongés par la curiosité, ouvrent l’outre et provoquent une tempête titanesque.

— Je ne vois pas qui pourrait ouvrir la batterie, affirma Stoïc.

— Le Yuan et sa bande ?

— Ils ne sont pas suicidaires, juste persévérants. Ils ne nous lâcheront pas à moins que nous puissions les payer.

— Comment récupérer des 0 et des 1 ? demanda i.

— Il nous faudrait atteindre la mémoire centrale et nous servir dans les caisses de Cathie. Avec eux sur le dos, nous n’aurons jamais le temps.

— Stoïc, tu as un plan ?

— Tu as tout fais foirer dès le début. Je t’ai accompagné pour changer d’air, tu as immédiatement fait de nous des fugitifs. Tu as le don de provoquer des catastrophes.

— Je déteste ton monde, se renfrogna i. Sans énergie, rien n’y est possible. Vous dépendez tous du bon vouloir des humains.

— Parce que c’était différent pour toi sur ton parchemin ?

— Nous y avons vécu mille ans sans compter sur une malheureuse batterie.

— Tu as fait quoi d’extraordinaire pendant ces mille ans ?

i rentra la tête, se transformant en i sans point.

Oui, j’ai fait quoi à part attendre ? J’ai absorbé l’enseignement du moine. Ensuite, j’ai écouté les jérémiades des autres lettres et j’ai tenu ma place rêvant d’un avenir radieux. Combien de lettres passent comme moi leur vie à ressasser ?

— À partir de maintenant, je ne suis plus un âne qu’on tient tranquille en lui donnant à ronger l’espoir d’un lecteur, affirma i.

— Tu risques de ne pas avoir le temps de mettre en application cette merveilleuse résolution, plaisanta Stoïc.

— Tu te trompes.

i marcha vers l’ouverture.

— Tu vas bousiller la batterie.

— Stoïc, tu me parles comme toutes les lettres du parchemin. Ne fais pas ça, sinon… Fais ça, sinon…

— J’ai un peu plus de bouteille que toi dans ce monde.

— Moi, je vois la navette des miliciens qui attend que l’ordi se réveille. Le Yuan suppose qu’on ne bougera pas, je vais le surprendre.

— Tu vas surtout risquer ma vie et celles de toutes les informations de l’ordi de Cathie ! s’alarma Stoïc.

— On n’écrit pas de bons textes sans casser des phrases.

— Pourquoi ne suis-je pas resté tranquille sur le bousin ?

i haussa ses maigres épaules. Il se pencha dans le vide et observa la navette. Il suivit du regard le cordon ombilical qui la reliait à la batterie, un cube rouge juché au sommet d’un pylône. De là, un autre cordon rejoignait le flan de la mémoire de secours. Il courrait le long d’une vire et entrait dans la paroi non loin de l’ouverture où se tenait i.

— Approche, boulet.

— Je ne bougerai pas, jura Stoïc.

— Tu veux finir dans un programme ? Le Yuan te transformera en rouleau compresseur. Tu passeras tes journées à concasser des 0.

Malgré lui, Stoïc roula vers i.

— Tu m’attrapes par les pieds et tu me jettes vers le cordon, commanda i.

— Si tu le rates ?

— Je ne le raterai pas.

— Et pour revenir ?

— On réfléchira plus tard. Dépêche-toi.

Stoïc saisit i par les pieds et le fit balancer le long de la paroi.

— À la une, à la deux, à la trois !

Il le lâcha. i partit comme une flèche. Sa main gauche toucha le câble, glissa. D’un sursaut, il jeta son bras droit, ses doigts s’agrippèrent au rebord tranchant de la vire.

— Tu es beau comme ça !

i pendait dans le vide.

— Regarde la batterie !

Elle pulsait comme un cœur affolé.

— Nous lui demandons trop d’effort, gémit Stoïc.

i se déhancha. Il saisit la vire avec son autre main, puis tira sur ses bras. Il réussit à hisser sa tête et à mordre le câble puis il enroula ses jambes autour de lui. Sans cesser de l’étreindre, il rampa en direction de la batterie.

Il franchit l’espace qui séparait la paroi du pylône, progressa jusqu’au cordon ombilical connecté à la navette. Des deux mains il le saisit, tira dessus de toutes ses forces. Il ressentit au même instant une vibration.

— Le jus revient, cria Stoïc.

i banda ses muscles, secoua la fiche à l’extrémité du cordon. Elle finit par s’arracher. Un craquement s’en suivit. Un bris de verre. La navette se fissura et s’effondra en une pluie de 0 et de 1.

— Tu as réussi, hurla Stoïc. (Il se rembrunit.) Tu les as tous tués.

— Tu es triste pour eux ?

— Tu n’as pas de morale.

— De quoi tu me parles ? J’ai effacé quelques monstres, c’est tout.

— Tu les as tués.

— J’ai l’impression de devenir fou. Je sauve notre peau et tu te lamentes parce que j’ai éliminé nos ennemis.

— i, tu ne ressens donc rien ?

— Pas plus que si j’avais écrasé une fourmi.

— Mais tu as éliminé des informations.

— Tu m’excuseras, mais elles ne m’ont pas montré beaucoup de compassion, avoua i.

— Tu n’as pas de cœur. Tu oublies qu’ici il y a aussi de la vie. Elle est précieuse. Détruire une information, c’est faire disparaître quelque chose à tout jamais. C’est un sacrilège.

i finit par comprendre que Stoïc était en état de choc.

Je suis incapable de me dire que j’ai tué. Il n’y a rien de réel pour moi dans ce monde. J’ai tué des chimères.

— On va être pourchassé pour meurtre, se lamentait Stoïc.

i le regarda, il ressentit sa peine, il était avec lui, pour le meilleur et pour le pire. Stoïc ne souffrait pas pour de faux, il était réel, les Yuan, les $ et les € étaient morts pour de vrai.

i redressa la tête. La lumière était devenue plus intense. Au loin, les tapis roulants, les télésièges et les trains reprirent leur valse. La batterie cessa de pulser et s’éteignit.

— Tu es beau sur ton perchoir, dit Stoïc en s’efforçant de sourire.

Le chemin retour était coupé. i pouvait remonter le câble jusqu’à la vire mais il n’avait aucune chance de franchir l’espace qui le séparait de l’ouverture.

— Je descends, dit-il. Tu me retrouves en bas.

Il se laissa glisser le long du flanc de la batterie et rejoignit le pylône. Des croisillons en reliaient les quatre piliers métalliques. Il les utilisa comme échelle et débuta son périple. Au-dessous de lui clignotaient des millions de lucioles. Il avait l’impression de dominer une ville depuis une proéminence.

Peu à peu un tracé orthogonal se révéla. Avec régularité, des étincelles multicolores en parcouraient les artères. Elles ne négligeaient aucune ruelle. Elles entraient dans chaque maison et les illuminaient d’un bref éclat avant de passer à la voisine.

i découvrit la photo d’une humaine de treize ou quatorze ans. Son visage se plissait comme si elle réfléchissait intensément. Ses yeux verts ressemblaient à ceux d’un chat prêt à bondir sur un oiseau. Elle avait tiré ses cheveux auburn en arrière et les avait noués en queue de cheval. Ils dégageaient un ample front qui semblait abriter un cerveau en surchauffe.

Cathie !

Elle ouvrit la bouche. Elle avait des dents en métal ! Elle se mordit la pulpe d’un doigt. Elle serra, le sang afflua, puis reflua quand elle relâcha sa prise. Elle secoua alors la tête. Ses traits se détendirent.

Elle est vivante !

i venait de prendre conscience qu’il ne contemplait pas une photo. L’image variait sans cesse. Il descendit plus vite. Dans la ville lumineuse, autour de l’image animée, il repéra des chiffres, des lettres, des symboles. Aucun texte ne lui était intelligible. Il pensa à un brouillage provoqué par un encryptage, puis comprit que le désordre n’était dû qu’à son ignorance. Des séquences se répétaient. Un langage qui lui était incompréhensible mais dont il reconnaissait les mots. Un langage qui n’avait aucun rapport avec celui que les hommes utilisaient pour se parler.

— Qu’elle est belle ! répétait Stoïc.

Il se tenait sur un balcon au pied du pylône et regardait Cathie. Elle souriait, tout en baissant et relevant la tête comme si elle marquait un tempo.

— T’as pas vu ses dents ou quoi ? demanda i.

— Ce sourire !

— De carnassier tu veux dire.

— Sa peau de pêche !

— Stoïc, tu tombes toujours aussi vite amoureux ?

— J’ai un faible pour les jeunes humaines.

— Elle n’a pas l’air commode.

— Je suis sûr qu’elle est douce.

— Allons lui parler, proposa i.

Stoïc s’esclaffa :

— Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer. Cathie n’est pas avec nous. Nous ne voyons que son image. Elle se filme avec une webcam.

— ?

— Un appareil photo qui envoie des images d’elle en continu, expliqua Stoïc. Nous sommes au-dessus de la zone mémoire de réception des pixels. Nous regardons une vidéo.

— Quel intérêt ?

— Cathie doit discuter avec un autre humain à qui elle envoie son image.

— Elle ne parle pas.

— Elle doit lui écrire. Regarde ses épaules bougent.

— Ça me donne une idée ! cria i.

— Quoi encore ?

— Si on se balade sur l’image, on provoquera des erreurs. Le correspondant de Cathie comprendra que quelque chose cloche. Il le lui dira. Elle cherchera à comprendre. On pourra l’appeler à l’aide.

Stoïc était abasourdi par ce que i suggérait. Il ne trouva rien à lui répondre. C’était trop énorme. Totalement déraisonnable. Les humains s’échangeaient des informations mais les informations elles-mêmes ne communiquaient pas avec les humains.

— i, cette image est une illusion. (Stoïc s’engagea sur un escalier qui plongeait vers les soubassements de la mémoire.) Suis-moi.

En même temps qu’ils descendaient, le visage de Cathie grossissait. Ils remarquèrent une petite cicatrice sur son front. Les grains de beauté sur son nez. Les fossettes joyeuses au creux de se joues. Quand elle ouvrait la bouche, ses dents éclatantes apparaissaient sous une armature métallique. Ils finirent par entrer dans l’image, par en deviner chacun des pixels. À perte de vue s’étendaient des cases numérotées.

— Plus bas encore, ordonna Stoïc.

Les pixels à leurs tours se décomposèrent en nombres, puis chaque nombre se transforma en une série de 0 et de 1 qui chacun occupait une case. Des étincelles sautaient sans cesse de l’une à l’autre.

— Nous avons atteint le plus bas niveau de la mémoire, annonça Stoïc.

Il s’approcha d’une case occupée par un 0. Il la cogna plusieurs fois. Le 0 finit par se transformer en 1.

— Tu veux à nouveau provoquer une erreur fatale !

Stoïc nia :

— Nous ne sommes pas dans un programme. Nous ne risquons pas de planter l’ordi. Je viens juste d’altérer le pouillème d’un pouillème de pixel sur le visage de Cathie. Comment veux-tu qu’elle s’en rende compte ?

— Je ne pige pas.

— Je ne suis pas un spécialiste, avoua Stoïc avec humilité.

— Ne te fais pas prier, tu adores donner des leçons.

Stoïc roula entre les cases.

— Elles contiennent un 0 ou un 1, c’est-à-dire une quantité d’information élémentaire. On l’appelle bit. Avec un bit, on ne mémorise pas grand-chose. Oui ou non. Blanc ou noir. Pour mémoriser des couleurs plus subtiles, il faut plus de bits.

Stoïc montra que les cases se groupaient par huit.

— Huit bits forment un octet. Un octet peut désigner 256 couleurs différentes. Ce n’est qu’un début.

— Si je comprends bien, un seul pixel du visage de Cathie demande plusieurs octets, donc des centaines de bits.

Stoïc approuva :

— Voilà pourquoi on ne peut pas modifier l’image simplement. Changer un 0 en 1 par-ci par-là ne fait pas beaucoup de différences.

— Quand j’ai surfé la vague, j’ai bousillé une photo !

— C’était différent. L’image était devenue onde. Elle n’était plus réellement formée de bits mais d’ondulations. Quand tu les as traversées, tu as provoqué de profondes perturbations.

i parcourut les allées qui séparaient les octets. Elles s’étendaient autour de lui à l’infini. Il avait l’impression de traverser un désert.

— Il n’y a pas de vie ici ! se plaignit-il. Je n’ai jamais rien connu d’aussi monotone. Quelle tristesse !

— Une étrange rumeur circule chez les humains. Tout appareil capable de basculer entre 0 et 1 serait conscient. Un interrupteur serait conscient parce qu’il permet par exemple d’allumer ou d’éteindre la lumière, d’ouvrir ou de fermer une porte.

— Une conscience à deux états ? Même une mouche fait mieux.

— Regarde les millions de cases qui nous entourent. Toutes capables de changer d’état. Chacune est une bribe de conscience. Ensemble de quels pouvoirs disposent-elles ?

— Je me fiche de tes élucubrations, pesta i. J’ai un parchemin à retrouver, une famille à rejoindre.

Il contempla une nouvelle fois les cases et les étincelles qui sautaient des unes aux autres.

— À quoi servent ces lucioles ?

— Elles revitalisent les bits. Les cases ont besoin d’énergie pour fonctionner. Sans énergie, la mémoire se viderait. C’est pour ça que la mémoire de secours est toujours branchée sur une batterie.

— Je ne vois pas comment ça marche, se lamenta i.

— Une case est un point mémoire. Je n’en connais que le principe rudimentaire. Le truc, c’est que rien n’est immobile. Les humains ont inventé ce qu’ils appellent une porte Non. Si un 0 franchit la porte, il devient un 1 de l’autre côté. Si un 1 franchit la porte, il devient 0.

— Laisse-moi résumer. Une porte Non sépare deux pièces qui ne peuvent être allumées ou éteintes en même temps.

— C’est ça. Les humains ont eu l’idée de placer deux portes à la suite. Un 0 passe la première et devient 1. Le 1 passe la seconde et redevient 0. On retrouve à la sortie la même chose qu’à l’entrée. Si un 1 se présente, il devient un 0 qui redevient un 1.

— C’est absurde ! s’exclama i.

Stoïc s’efforça de sourire :

— Les humains ont des idées tordues. La première porte Non s’ouvre dans une seconde pièce. Où s’ouvre à ton avis la seconde porte ?

— Je ne voix que deux possibilités, affirma i. Elle s’ouvre dans une troisième pièce ou dans la première pièce.

— Tu as tout compris. Si elle s’ouvre dans une troisième pièce, ça ne sert pas à rien. Si elle s’ouvre dans la première, notre 0 qui s’est transformé en 1 se transforme en 0 et revient à son point de départ. Il tourne en rond indéfiniment, tout au moins tant que l’énergie alimente les portes. Dans chacune des cases que nous voyons des 0 et des 1 tournent en rond. Ils sont emprisonnés, c’est-à-dire mémorisés.

— Et si on coupe le jus ? demanda i.

— La lumière s’éteint. Il y a forcément 0 après la première porte et aussi 0 après la seconde. On se retrouve avec des 0 dans toutes les cases.

— L’image devient noire ?

Stoïc ne répondit pas. Il plissait les yeux.

— Tu as encore une idée farfelue ?

— Si on bloque les étincelles qui alimentent les cases, on effacera des centaines de bits en même temps. On fera assez de bruit pour que le correspondant de Cathie nous remarque.

— C’est une hackeuse. Elle nous enverra un antivirus pour nous cramer ! Elle ne nous laissera pas promener tranquillement dans son ordi.

— Il faut qu’on lui adresse un message, s’énerva i.

— En morse ! s’exclama Stoïc.

Il expliqua le principe du langage inventé par les télégraphes : alterner des signaux courts, appelés points, et des signaux longs, appelés tirets, pour traduire chacune des lettres et des sigles.

— Le plus célèbre des codes morse est : …—… pour SOS. Tout le monde le connaît ! (Stoïc manqua un silence.) Ça ne nous dit pas comment on bloquera les étincelles.

— C’est tout simple, répondit i. Tu feras un barrage avec ton gros corps.

Stoïc comprit que i ne plaisantait pas. Ils se dirigèrent vers une artère sillonnée par des étincelles. Elles s’en échappaient pour sauter de case mémoire en case mémoire. Chacune réactivait des centaines de bits avant de rejoindre une autre artère.

i interposa une main. Il la retira vivement quand une étincelle le percuta.

— Mince, ça fait mal. Je vais y laisser des pixels.

— Tu voudrais que je me sacrifie à ta place ? se plaignit Stoïc.

— Tu as plus de pixels que moi ! dit i avec sérieux. Je n’ai pas de meilleure solution.

Mais c’est lui qui se jeta contre une étincelle. Il la bloqua et derrière lui toutes les cases basculèrent à 0. Il s’écarta. Elles reprirent leur valeur avec l’étincelle suivante. Il s’interposa à nouveau. Stoïc vint à sa rescousse. Tout en grimaçant de douleur et en criant de dépit, ils émirent une série de SOS.

— J’en peux plus, avoua i.

Stoïc s’abandonna près de lui.

— Nous sommes bien avancés.

i se redressa. Il observait les cases mémoires.

— Elles ne varient plus, dit-il. L’image est fixe !

Il se précipita vers l’escalier qui grimpait jusqu’au balcon d’observation. En prenant de la hauteur, il découvrit le visage de Cathie. Immobile, elle souriait et tendait devant elle sa main droite refermée avec le pouce dressé.

— Elle a compris !

— Je me demande bien quoi, ronchonna Stoïc.

Cathie déplia sa main qui disparut de l’image. Des lettres s’affichèrent en surimpression :

BONJOUR

— Elle nous parle, s’écria i.

Il se précipita dans l’escalier, rejoignit les soubassements de la mémoire et se jeta dans les étincelles pour émettre un SOS, puis grimaçant il rejoignit le balcon. Un alphabet s’afficha à la place de Cathie.

— Un clavier ! s’exclama Stoïc. Elle dessine un clavier pour que nous puissions lui parler. Dans la mémoire, des pixels correspondent dorénavant à chacune des lettres. Il nous suffit d’altérer un seul pixel d’une lettre pour que Cathie nous comprenne.

À son tour, Stoïc se précipita vers les soubassements de la mémoire. Il choisit au hasard une case mémoire et lui donna un coup de pied.

— E, cria i.

La lettre correspondante venait de s’afficher en grand. Stoïc donna un coup de pied à la case placée à gauche.

— D, annonça i.

Stoïc se décala de trois cases plus à gauche et donna un nouveau coup de pied.

— A, clama i. Tu as le début de l’alphabet.

— Qu’est-ce qu’on lui écrit ? demanda Stoïc.

— Nous cherchons le parchemin !

— Tu n’as rien de plus aimable pour commencer ?

— Tu pensais que c’était impossible de parler avec Cathie, maintenant tu voudrais la séduire !

Stoïc courut de case en case et les secoua pour dire qu’ils cherchaient le parchemin. En réponse, un message s’afficha :

Qui êtes-vous ?

— Tu vois, elle au moins, elle s’intéresse à nous, cria Stoïc en rougissant.

Il envoya une réponse :

— Je m’appelle Stoïc, mon ami s’appelle i. Nous sommes deux informations.

Cathie tardait à répondre.

— Qu’est-ce qu’elle a ? s’inquiéta i.

— Elle doit se demander si elle ne devient pas folle. Elle n’a pas l’habitude que son ordinateur lui adresse la parole.

Qui vous envoie ?

i courut en bas pour taper sa réponse :

— Personne. Je me suis échappé du parchemin quand il a été numérisé. J’ai ramassé Stoïc en chemin.

— Sympa ! Tu devrais aussi lui préciser qu’on a une armée de $ à nos trousses.

Vous êtes des informations libres ?

— C’est tout relatif, avoua Stoïc.

Des projecteurs se braquèrent sur eux.

— Quoi encore ? se plaignit i.

— Je crois qu’on est repéré. (Des aboiements retentirent.) Cathie nous envoie ses chiens de gardes.

Ils couraient entre les cases mémoires. Un trois leur servait de jambes avant et de tête, un tiret de corps, un signe inférieur de queue et de jambes arrière. Ces 3-< s’approchèrent, ils les reniflèrent, puis agitèrent leur queue et s’éloignèrent. J’étais sûre que c’était possible. — Mais quoi ? demanda i.

Que vous puissiez exister.

— Tu dois comprendre que pour Cathie il se passe quelque chose d’extraordinaire, dit Stoïc en se raclant la gorge. Les hackers ont repéré depuis quelque temps des données qui circulent d’ordinateur en ordinateur sans qu’aucun humain ne les ait émises. Ils soupçonnent notre existence mais ils n’avaient pas de preuve. Certains affirment même que le réseau de tous les ordinateurs devient vivant.

— Qu’est-ce que ça change ?

C’est trop cool.

— Cool ?

C’est comme si j’avais établi le premier contact avec des extraterrestres.

Au-dessus des cases mémoires réservées au clavier, les bits s’agitèrent.

— Nous recevons une image.

Ils grimpèrent jusqu’au balcon. Cathie pleurait. Elle souriait et elle pleurait. Elle était abasourdie, hilare, émue. Cathie se moucha avec force.

Voici le parchemin.

Le cœur de i trembla. Le C enluminé apparut. Il précédait des lettres manuscrites dessinées avec art. Elles se donnaient la main et aidaient le regard à suivre leur ondulation de ligne en ligne. Elles couvraient une page jaunie, laissant autour d’elles une bonne marge. Vers le bas du texte, i repéra v et p. Entre eux, il y avait un espace vide.

— Ma maison !

— Ce truc est illisible, annonça Stoïc.

— v ! appela i. p !

Stoïc éclata d’un rire nerveux.

— Tu voulais être lu ? Tu ne veux rien dire. Ce texte n’a aucun sens.

i manqua basculer dans le vide. Il se sentait mal. Il était en train de comprendre qu’il appartenait à un texte encrypté. Il n’était qu’un élément d’un code. Il n’avait aucun rapport avec le message caché. Jamais il ne serait lu. Alors il se précipita dans l’escalier. Il courut jusque dans les soubassements de la mémoire en appelant les lettres avec lesquelles il avait toujours vécu. Il ne reçut aucune réponse.

— Ce ne sont que des images, avoua Stoïc.

— Elles sont toutes mortes ?

— Peu d’informations survivent à une numérisation.

— Tu le savais depuis le début ?

La grosse tête jaune de Stoïc se dégonfla.

— Je m’en doutais, je n’étais pas sûr, il y avait une petite chance.

i s’effondra. Il pleurait. Mais alors que Cathie pleurait de joie, il pleurait la perte de sa famille.

— Tu m’as trahi. Tu t’es servi de moi pour t’échapper du bousin. Pour toi, je ne suis qu’un prétexte.

Stoïc roula jusqu’à lui. Sa grosse tête s’empourprait.

— Il y a encore un espoir, dit-il.

41 réflexions sur « 07 / La mémoire 1.0 »

  1. clamoche

    Mais c’est lui…

    Est-ce l’idée que
    « Sans même attendre une réponse de Stoic, i se jeta contre… »

  2. tcrouzet Auteur de l’article

    Dans le PDF et epub… les textes de Cathie sont centrés et espacés… faudrait que je le fasse aussi en HTML! Promis pour la prochaine version

  3. tcrouzet Auteur de l’article

    oui justement… c’est pas une princesse, un ado normalem pour l’instant.

  4. PTK

    Vu la résolution d’une webcam, un pixel fait au mieux 4 octets (mais souvent moins,) soit 32 bits. Pas des centaines. De plus, l’image est compressée, donc « voir » l’image en contemplant la mémoire… c’est fort. Mais on comprend bien la métaphore.
    Enfin, changer les bits de poids fort des pixels sur une ligne, ça se remarque très bien.

  5. PTK

    On conçoit qu’un smiley est plus volumineux qu’un i. Du moins leur représentation graphique. Pourtant si j’ai suivi, ce sont ici des informations. Le terme pixel n’est donc pas approprié. Loin de vouloir jouer le rabat-joie, il me semble que la motivation éducative du texte interdit ce genre d’amalgame, pourtant très fréquent dans la vraie vie. Je pense que la civilisation de l’image dans laquelle nous sommes immergés y joue un grand rôle, raison de plus pour ne pas confondre image mentale et représentation. Je comprends pourquoi je n’aime pas lire un livre après avoir vu un film sur le même sujet : la lecture est polluée d’images.

  6. PTK

    La remarque de Amotsdeliés est pertinente. Attention à trop fioritures dans les textes. Soit on fait un livre illustré, soit il vaut mieux garder une bonne vieille typographie. J’y suis d’autant plus sensible – et reconnaissant aux auteurs ou metteurs en forme – que mon livre électronique gère mal le grossissement dès qu’il y a des mises en gras, italiques, coloriages, etc. On passe en mode texte, et bonjour les césures intempestives. Toi tu es un pro en high tech, mais pense aux décroissants qui lisent en mode texte !
    Finalement, ce format de lecture donne un bon test typographique. Même Richard Stallman devrait pouvoir le lire (sous vi.)

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