Chapitre 67

Mitch n’eut pas le courage d’embrasser les enfants. Elle quitta le garage, salua Yvon toujours en faction à l’extérieur et s’éloigna.

Elle se dirigea vers le centre du village se guidant sur la photographie satellite haute résolution de l’île téléchargée par Nastasia.

Elle courait sans se presser. Inutile d’arriver trop tôt. Elle vérifia les chargeurs de ses 2 pistolets. Les glissa dans les poches de sa veste.

Elle avait l’impression que la tempête lui appuyait sur les épaules, elle sentait ses doigts, comme quand Id l’enlaçait.

Le paysage plongé dans le noir, troué de rares lampadaires, n’était que bruit et fureur et craquements et frottements.

Un curseur lumineux flottait au-dessus de la rue. Si Mitch fermait les yeux, elle le voyait toujours, une cible rouge pulsante.

Il se superposait à la photographie de l’île.

— Tu as un GPS ?

— Je suis une entité nanotechnologique évolutive. Je peux câbler ce que je veux.

— Je te sens de plus en plus proche de moi.

— C’est à cause de la cohérence quantique. Tes neurones se synchronisent avec mes qbits.

— Tu veux dire que mon cerveau est sensible aux phénomènes quantiques.

— Ton cerveau est tout aussi quantique que le mien.

— À cause de toi ?

— Tous les humains ont un cerveau quantique. La conscience est un phénomène quantique.

— Je croyais que ce n’était qu’une hypothèse.

— Il n’y a aucun autre moyen d’expliquer votre capacité à penser à plusieurs choses en même temps.

— Id te suivrait mieux.

— Un même qbits peut être à 0 et à 1 à la fois. Tu multiplies les qbits, tu multiplies les superpositions possibles.

— C’est un peu comme ces particules qui peuvent être à plusieurs endroits en même temps, même à des années lumières de distance.

— En théorie la conscience peut être délocalisée, distribuée dans tous les coins de l’univers.

— C’est le projet d’Ada ?

— C’est le projet de tous les mystiques. Avoir conscience de toute chose et que toute chose soit consciente. Le point oméga.

— Tu me fais peur.

— Ce n’est qu’un rêve pour la fin des temps. Quand l’univers mourra.

— Et les états quantiques avec lui ?

— Il ne restera que d’infimes vibrations, surgissement et destruction instantanée d’énergie. Des graines de pensées.

— C’était comme ça au commencement ?

— Pourquoi y aurait-il un commencement ? Il n’y a depuis toujours que fluctuations quantiques.

— Tu as beaucoup parlé de tout ça avec Jos pendant que je dormais ? J’aurais aimé participer bande de traitres.

Mitch ouvrit les yeux, effrayée comme quand sur une route familière elle perdait conscience de conduire et se retrouvait plus loin, par magie.

Elle avait atteint le port et se tenait devant l’hôtel aux volets clos. Fermé de novembre à fin février.

— Pourquoi je m’intéresse à ces détails ?

— Nous ne savons pas quelles informations nous serons utiles.

— Tu imagines si un romancier devait tout décrire.

Mitch repéra le cabinet médical de Dan. Elle sortit une charge de plastic, la punaisa d’un détonateur, la plaqua sous la porte.

Elle repartit le long du quai en direction de l’église. La télémesure indiquait 320 mètres.

— Depuis quand j’ai pas marché seule la nuit ?

— Depuis sept ans, la naissance d’Ana.

— J’ai l’impression de revivre, c’est affreux de penser ça, au moment où nous allons peut-être mourir.

— Les agonisants vivent avec une intensité que les bien-portants connaissent rarement. Ils ne laissent rien passer.

— Je comprends pourquoi Jos n’a jamais renoncé à l’aventure. Vivre est une drogue.

— T’as vu ? Les illuminations de Noël viennent de s’éteindre.

— La tempête ?

Mitch s’immobilisa au milieu de la rue. En face d’elle, l’église assombrissait la nuit. Les maisons semblaient plus hautes.

Les repères s’effaçaient. Les contours s’emmêlaient comme si le vent les bousculait et les faisait se dissoudre.

— Panne générale.

Vers le sud, par-dessus le port et le détroit, Mitch apercevait la corniche de Roscoff, toujours illuminée.

— Eux déjà.

Elle courut jusqu’à la maison de Dan et Maggy. Elle épingla sous la porte une seconde charge de plastic.

— C’était douillet ici. Dommage.

Elle s’éloigna vers l’est, poussée dans le dos par les bourrasques ahurissantes.

Elle dépassa le cimetière, des murets centenaires, parcelles cultivées, maisons, parcelles à nouveau. Elle remontait maintenant la rue Gambetta.

— Gambetta chef du gouvernement français décédé à 44 ans en 1882. Il s’était blessé en nettoyant son pistolet.

— Jamais compris pourquoi il était aussi célèbre. Les maires manquent d’imagination pour baptiser les rues de leurs villes.

— Les hommes politiques manquent toujours d’imagination.

— Aucun doute, Jos t’a bourré le crâne avec ses idées libertaires.

— Tourne là.

Mitch quitta la rue Gambetta, longea un champ, arriva derrière une maison, retrouva une rue.

Au-delà d’une étendue de lande s’évasait la grève blanche dont la tempête semblait vouloir éloigner la mer.

Mitch se dirigea vers une haie d’arbustes en forme de virgule. Elle s’accroupit sous les branches basses.

— Déjà là.

Une tache noire glissait sur le sable. Une espèce de lémurien rampeur qui disparu au contact de l’herbe noire.

— Où sont les autres ?

— Plus au nord sans doute.

— Leurs détecteurs thermiques ?

— La tempête doit nous protéger.

Deux silhouettes se dirigèrent vers le sud et la rue Jeanne d’Arc. Les deux autres couraient droit vers le bosquet.

— J’ai leur fréquence audio.

— Envoi-leur une stridence maximale dans les tympans. Faut qu’ils aient envie de poser leur casque.

Mitch se glissa à travers la végétation. Les silhouettes étaient à vingt mètres. Elle visa. La double déflagration se perdit dans la tourmente.

Elle avait tiré coup sur coup, sans réfléchir, sans trembler, les deux hommes s’étaient écroulés. Déjà elle était sur eux.

L’un d’eux était mort, l’autre juste blessé. Elle lui arracha son couteau pour l’égorger puis elle se ravisa.

Elle fracassa sa radio. Attacha les jambes du soldat avec un filin qu’il portait dans son sac à dos. Il survivrait jusqu’au matin.

L’homme en tenue de combat n’avait bien sûr aucun papier d’identité. Il était armé d’un pistolet mitrailleur MP5A3 avec silencieux.

Mitch s’en empara. Nastasia avait cessé le brouillage radio. Les six autres membres du commando s’étaient dénombrés. Silence.

Ils savaient maintenant que la bataille avait commencé. Mitch descendit vers la rue Jeanne d’Arc pour les prendre à revers.

— Ils doivent se diriger vers chez Dan et Maggy. Les quatre autres descendent sans doute vers le nord en couverture.

— Dommage que tu ne sois pas aussi télépathe.

Mitch courait, enjambées immenses qui ne produisaient aucune fatigue.

— J’ai d’autres compétences. Je suis capable d’évacuer l’acide lactique de tes muscles pour t’éviter de ressentir la fatigue.

Mitch effectua un détour, passant par le port, puis entre les minuscules passages qui séparaient les maisons.

Elle repéra la porte bleu ciel et les yuccas sauvages. Quand un point noir apparut en surimpression, elle déclencha la détonation.

Un cri de douleur se répercuta sur la fréquence du commando.

— Tango down, cria sans doute son binôme.

Mitch fila vers la plage, longea le parapet qui retenait le sable, se cala en vue du cabinet médical.

— Notre hélico doit s’être posé maintenant.

— Aucun signe des quatre autres Croisés.

— Ils ont peut-être repéré l’hélico. Ils ont une vue dégagée sur la lande nord jusqu’au phare.

— Je suis là ! hurla Mitch.

— Ils ne t’entendent pas.

— Bascule-moi sur la fréquence de ces salauds.

— Laissez-les, ordonna-t-elle. Je me rends.

Mitch sentit que Nastasia se refusait à tout commentaire. Personne ne répondit. Elle sortit de sa planque, fonça à travers les rues.

Avec son pistolet mitrailleur à bout de bras, elle zigzaguait à l’avant poste d’une force de débarquement.

Elle entrait tête baissée dans le vent qui lui barrait le passage. Elle se battait contre lui, s’approchant mètre par mètre du phare.

Elle vit l’hélicoptère freemen décoller. Un grand aigle noir tout feu éteint. Sous ses pales déjà lointaines, le minibus Volkswagen souriait.

Avec son air des sixties, il invitait à une balade sur les plages de Californie. Sea, sex and sun. Id gisait contre le capot, bras écartés.

Deux hommes le menaçaient avec leur MP. Probabilité de réussite 25 %. Mitch jeta ses armes. Les deux autres hommes se montrèrent.

Une espèce de nain vint sous son nez. Il lui balança un coup de crosse dans le ventre, puis un coup sur la tête.

Ils la ligotèrent, la poussèrent dans le minibus, jetèrent près d’elle Id.

— Mitch, marmonna-t-il.

le minibus démarra.

— Vos gueules !

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