Chapitre 68

19h30, Paris, le jour de Noël. Place de la Concorde, les voitures dansaient un ballet erratique.

Les phares brillaient sur les pavés macadamisés, nappés d’une pellicule humide déposée par le brouillard qui débordait de la Seine.

Les Jardins des Tuileries venaient de fermer pour la nuit. Devant l’entrée, la Grande roue emportait Jason dans ses orbites sans fin.

Un faux Jason bien sûr. Juste un point GPS dans un fichier situé sur le serveur du Freemen qui avait trahi le véritable Jason.

Extase était satisfaite. Elle avait fait sortir son leurre par la bouche de Métro située devant l’hôtel Crillon puis elle l’avait fait marcher jusqu’au manège.

Une webcam de maintenance technique située sur le moyeu de la roue balayait les environs. Elle disposait d’un zoom et d’une rotule directionnelle.

Extase en avait pris le contrôle. Un point de vue remarquable. Elle distinguait jusqu’aux fenêtres de sa suite au deuxième étage du Crillon.

Une vue imprenable à 30 mètres du sol qu’elle doublait en direct en s’avançant sur son balcon. L’obélisque. Les deux fontaines rococos.

Les contre-allées où stationnaient les bus des touristes. Elle pouvait même se laisser éblouir par les néons fuchsia des Champs-Élysées.

Elle avait géolocalisé son Jason depuis un quart d’heure. Les corbeaux ne tarderaient plus. Mais comment les reconnaître ?

Une trentaine de personnes attendaient d’embarquer dans la roue et d’attaquer leurs trois rotations de 2 minutes chacune.

Un garçon, une fillette et une femme coiffée d’une toque russe achetèrent des tickets au kiosque, puis se placèrent dans la file.

Un groupe de Japonais s’aligna derrière eux, tout en photographiant les cabines de la roue qui les surplombaient.

Un vendeur de marrons déboula avec son caddy de supermarché encombré d’un tonneau troué. Il se réchauffait les mains sur le brasier.

Deux mastodontes sortirent d’un taxi avec difficulté. Le plus grand se plaça dans la queue, l’autre remonta à pas lents vers la caisse.

Le taxi repartit et se rangea au pied de l’hôtel Crillon. C’était une Mercedes avec un toit ouvrant vitré.

Il stationne dans la contre-allée et non dans la l’espace réservé aux navettes. Une lueur bleutée illumina l’habitacle.

Un écran d’ordinateur. Je vous tiens. Extase zooma sur les mastodontes. Le plus petit rejoignit son collègue avec les tickets.

Ils échangèrent leur place, le plus grand alla fumer une cigarette qu’il laissa se consumer au bout de ses doigts comme s’il était préoccupé.

Un marchand de ballons gonflés à l’hélium apparut. Il se spécialisait dans les super héros. Spiderman à l’honneur.

Il s’approcha du fumeur qui l’envoya se promener alors il démarcha les enfants qui accompagnaient la femme à la toque.

Le garçon choisit un Spiderman noir. La fillette une espèce de Catwoman. Un autre enfant fit une colère parce qu’il voulait Picatchou.

Apparemment, son père n’appréciait pas les Pokémons. Il lui acheta FlashMcQueen. L’enfant arracha le ballon et le laissa s’envoler.

Dans le taxi sous son balcon, Extase avait l’impression que deux personnes étaient assises à l’avant.

La grande roue s’immobilisa. Des passagers embarquèrent. La femme à la toque monta avec les enfants dans la dernière cabine.

Les mastodontes devraient attendre 2 minutes et la prochaine révolution. Extase zooma sur les cabines qui s’éloignaient.

Un reflet attira son attention. Elle grossit l’image au maximum de puissance de la webcam. La femme à la toque avait sorti un iPhone.

L’écran affichait le visage d’un des mastodontes. Extase tressaillit. Qu’est-ce qui se passait ? La situation lui échappait.

Extase replia son PC, le prit sous le bras, enfila sa veste de survêt, s’encapuchonna, dévala les escaliers veloutés du Crillon.

Elle ralentit le pas en sortant, jetant un regard au taxi. Oui, 2 passagers. Elle se dirigea vers le métro, le dépassa, traversa la rue Royale.

La roue venait de s’immobiliser. En toute probabilité, les mastodontes embarquaient, mais rien de moins sûr.

La femme à la toque et ses enfants termineraient leur tour dans quatre minutes. Extase longea les colonnes de l’hôtel de la Marine.

Elle ne quittait pas du regard la roue. Rejoignit la rue de Rivoli. Attendit que les voitures s’arrêtent puis traversa vers les Tuileries.

Qui était cette femme ? Extase l’avait remarquée à cause de la toque, un modèle russe de l’époque soviétique.

Elle portait également une écharpe en laine, son visage presque invisible, comme si elle ne voulait pas qu’on la reconnaisse.

Les enfants portaient des blousons de ski et des Moon Boot. De petits blondinets. Propres sur eux. Catho. Croisés ?

Extase s’en voulait de faire un délit de faciès. La roue s’immobilisa une seconde fois. Dans deux minutes, la femme descendrait.

Mettre ainsi en danger des enfants ! Pourquoi a-t-elle photographié ce type ? Elle ne doit pas être avec lui.

Extase commençait à comprendre. Les Croisés avaient consulté le site du traitre et étaient venus à la rencontre de l’hypothétique Jason.

Le traitre lui-même avait envoyé quelqu’un. Cette femme à la toque russe avec ses enfants. Extase déambula parmi les touristes.

Elle se retrouva incidemment devant la roue lorsque les passagers débarquèrent en se félicitant du spectacle qu’ils venaient de s’offrir.

Le Spiderman noir et la Catwoman survolaient les têtes. Extase se laissa guider à leur suite vers la Seine, puis sur le pont de la Concorde.

La femme et ses enfants bifurquèrent sur le quai Anatole France. Ils s’arrêtèrent au 27bis, un immeuble Art nouveau couvert de coquillages.

La femme saisit un code, poussa l’imposante porte en fer forgé, puis disparut avec les enfants. Extase resta en face, sur le trottoir côté Seine.

Elle inspecta la façade ouvragée. Le cinquième ressemblait à un temple grec. Une immense bow-window illuminait le sixième.

Un campanile achevait l’édifice. Une sorte de tour, une vigie pour surveiller Paris. Je suis stupide.

Jason lui avait dit que si un jour ils devaient se retrouver à Paris, ce serait place de la Concorde. Elle y avait couru sans même réfléchir.

Elle y avait promené son leurre. Tout ça pour attirer quelqu’un qu’il connaissait. Une amie ou une ennemie ? Peut-être les deux !

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