Chapitre 70

Jos s’habituait peu à peu à être Joseph Blaine. Il ne s’était pas fait appeler Joseph depuis si longtemps. Il avait l’impression de rajeunir.

Rasé de près. Cheveux courts teints en roux avec rouflaquettes exagérées style Rock et Roll. Yeux verts 100 % original.

Jean neuf. Pull marin made in Scotland. Il avait une allure sportive, musclée, avenante pour les femmes solitaires en transit international.

Il venait de terminer un infâme plat de spaghetti à la bolognaise au Ponti’sBar de Stansted Airport. Juste parce qu’il devait manger pour survivre.

La queue pour payer avait été si longue que quand il s’était assis la sauce tomate s’était refroidie et transformée en une gelée translucide.

Il avait dégluti tant bien que mal avant de faire une visite aux toilettes. Il avait besoin de se regarder dans une glace pour se persuader de qui il était.

Lui qui n’était plus personne depuis si longtemps à force d’être tout le monde. Joseph Blaine serait son dernier rôle. Il en avait la certitude.

Fallait-il être triste ? C’était la vie, elle réservait toujours des surprises, ils les avaient toujours poursuivies, il n’allait pas se plaindre.

Il regagna l’entrée du terminal, sortit prendre l’air en compagnie des fumeurs. Heureusement, la tempête dégageait leurs miasmes.

Dire que Joseph Tanguy était censé fumer. Il détestait se jouer lui-même, faire croire qu’il était toujours le même que durant son adolescence.

Il prit l’escalier roulant qui descendait au sous-sol vers la gare et bifurqua vers les parkings à ciel ouvert.

Des dizaines de bus partaient pour les divers quartiers de Londres, des files de voyageurs avec des bagages prêts à exploser.

Joseph marchait mains dans les poches. Il ne transportait que son passeport et l’iPhone qu’il avait dérobé aux Croisés.

Il se glissa entre les véhicules stationnés, approcha d’une Toyota Sienna Minivan, glissa une main sous le plancher, s’empara d’une clé.

Il déverrouilla les portières, embarqua, démarra, roula jusqu’à la barrière, paya avec une carte qui se trouvait dans l’accoudoir.

Plutôt que de filer vers Londres, il retourna vers le terminal et stationna dans le parking du Radisson Hotel.

Il ouvrit le coffre, saisit un sac à dos orange, souleva le tapis de sol. À la place de la roue de secours, il y a avait une valise circulaire.

Il la saisit aussi, puis se dirigea vers le lobby. Il donna son nom. La réceptionniste lui tendit une clé accompagnée du sourire réglementaire.

Il s’éleva vers les étages, s’enferma. L’unique fenêtre donnait sur une jetée d’embarquement autour de laquelle s’agitaient des gyrophares.

Jos abandonna le sac à dos dans un coin de la pièce. Il ouvrir la valise circulaire. Elle contenait une parabole et un casque de boxe.

Il ouvrit la fenêtre, arrima la parabole à la rambarde, la pointa vers le ciel jusqu’à ce qu’une led verte indique le signal nominal.

Il relia la parabole au casque par un câble coaxial, il enfila le casque sur sa tête, envoya balader ses chaussures de montagne, s’allongea.

Il ressentit une vive douleur, comme si un étau compressait son cerveau, une vive chaleur, comme si sa matière grise entrait en ébullition.

C’était prématuré, il le savait. Il n’avait plus le choix. Il devait accélérer la procédure qui chez Mitch avait duré 20 ans.

Nastasia aurait pu l’aider, mais elle devait protéger les enfants. Il se débrouillerait seul. Les héros agissaient toujours dans l’anonymat.

Il fallait maintenant qu’il dorme. Quand il se réveillerait, il serait peut-être un monstre. Mais déjà était-il encore humain ?

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