Chapitre 71

Extase s’était éloignée du 27bis quai Anatole France. Elle avait remonté le trottoir côté Seine, coincée entre le quai et la voie sur berge.

Elle s’était assise sur la passerelle qui rejoignait les Tuilleries, avec l’impression d’être en montagne dans une remontée télémécanique un jour de brume.

Sous elle, les bateaux-mouches et les phares des voitures traçaient des traînées rémanentes comme sur les anciens écrans d’ordinateur.

Le ciel de Paris restait dégagé. Deux couches atmosphériques de densité différente refusaient d’entrer en conflagration.

Extase serrait sur ses genoux son PC. Elle se repliait autour de lui, presque en position fœtale. Qu’est-ce que je dois faire ?

Elle ne pensait qu’à Jason qu’elle n’arrivait pas encore à appeler Joseph. Je suis donc amoureuse de toi. Elle se devait de l’aider.

Situation pour elle inconfortable. Elle avait toujours été égoïste. Fille unique, elle ne pensait qu’à sa satisfaction personnelle.

Elle aurait dû fuir. Jason n’était un homme pour aucune femme. Mais elle avait vu l’implant quantique dans le cerveau de Mitch.

Elle avait vu sa détresse, sa peur de perdre ses enfants, elle avait vu la haine des Croisés, elle ne pouvait rester inactive.

Jason était un Freemen, un libertaire, un homme persuadé que l’humanité pouvait s’organiser en se passant des puissants.

Id avait parlé de la technologie Freemen. Des cerveaux transformés en nœud du réseau. Elle avait cherché à en décoder les signaux.

Et sur le toit du 27bis, elle avait aperçu un campanile. Id avait dit que les Freemen y installaient leur système de communication.

La femme à la toque russe, cette femme au visage entortillée dans une écharpe de laine, était-elle une Freemen connectée ?

Extase ne pouvait pas manquer la chance de rencontrer quelqu’un qui vivait dans le réseau même si la femme avait peut-être trahi Jason.

Je donnerais tout pour ça. Extase malgré son sex-appeal manifeste n’avait jamais apprécié les plaisirs physiques.

Elle jouissait quand elle se branchait plus que quand un homme ou même une femme se branchaient avec elle.

Elle aimait Jason parce qu’il était différent, parce qu’il la comprenait, il la comprenait parce que lui aussi était branché.

Elle n’avait jamais suspecté qu’il ne s’agissait pas d’une métaphore, qu’effectivement il avait lui aussi des implants neuronaux.

Elle voulait elle aussi sa dose de nanotechnologie quantique sous le cuir chevelu. Elle voulait surfer mentalement dans le cyberspace.

Elle ouvrit son PC. Qui habite au 27bis ? Elle ne tarda pas à découvrir que l’immeuble était pratiquement inoccupé.

Il appartenait à Joëlle Dupont Dancourt, surnommée JDD, ancienne ministre française de l’écologie, farouchement anticapitaliste.

Elle avait milité pour le revenu de vie. Que chacun des humains reçoivent un salaire qui lui suffise à se loger, se nourrir, se soigner.

Ce revenu aurait été financé en transférant, des banques à chacun des citoyens, la capacité de créer de l’argent.

Plutôt que quelques privilégiés profitent de cette manne elle aurait ainsi été repartie entre tous sans que l’économie en soit affectée.

La gauche comme la droite avaient crié au scandale. Aucun des hommes et des femmes de pouvoir ne voulaient que la situation sociale évolue.

JDD avait bataillé plusieurs années pour démontrer la pertinence de sa mesure avant d’avouer qu’elle souffrait d’une maladie incurable.

À 55 ans, elle ne s’éloignait plus de son appartement où elle devait recevoir des soins constants.

D’après la rumeur, elle se promenait parfois jusqu’à la Concorde ou aux jardins des Tuileries avant de rentrer chez elle.

Elle doit rester connectée avec le réseau Freemen. Extase entra sur les fichiers d’EDF. Le rez-de-chaussée du 27 bis était occupé.

Le concierge a priori, puis le triplex des cinq, six et septième étage. Là où Extase avait aperçu de la lumière.

J’y vais, je sonne, je dis que je viens de la part de Jason, elle m’ouvrira, peut-être avec un bazooka et elle me désintègrera.

Extase referma son PC, se redressa, dégourdit ses membres ankylosés par le froid, remonta la passerelle jusqu’au quai Anatole France.

Elle traversa l’avenue, rejoignit le trottoir opposé à la Seine, dépassa un bâtiment administratif avec un vaste jardin.

Puis un hôtel particulier au 27, puis elle se retrouva devant le portail en fer forgé du 27bis. Un interphone avec un clavier.

Il faudrait quelques à secondes à Extase pour découvrir la combinaison, mais elle sonna. Un homme lui dit bonjour pour toute réponse.

— Je viens voir Joëlle.

— Elle n’attend personne ce soir.

— Dites-lui que je suis une amie de Jason. Elle comprendra.

L’homme à la voix plutôt jeune raccrocha. Était-ce une fin de non-recevoir ? Extase détestait la supériorité que se donnent certaines personnes.

Les flics. Elle ne les supportait pas. Ils se croyaient investis d’une puissance supérieure. Et ce type lui avait donné cette impression.

Elle sortit son téléphone. Elle le plaqua à l’interphone pendant qu’elle tapotait le clavier. Elle découvrit la combinaison.

Douze chiffres. Surprenant. Peu de gens prennent autant de précautions. La porte s’ouvrit. Extase pénétra dans le hall.

Elle aperçut de la lumière dans la loge du concierge. De l’autre côté de la vitre, un homme d’une trentaine d’années l’observait.

Il ne bougeait pas, comme s’il avait peur de sortir. C’était une espèce d’athlète en survêtement de footballeur.

Extase entendit un bruit métallique, l’ascenseur était en train de descendre. La porte d’entrée s’était refermée, verrouillée.

Mais quelle andouille. Je savais que je faisais une bêtise. Ils vont me torturer pour que je dise tout ce que je sais sur Jason.

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