Chapitre 73

Cabine de luxe dans un sous-marin nucléaire de luxe. Leurs têtes logées dans des oreillers thermosensibles à mémoire de forme. Bio à coup sûr.

Leurs pieds sous des écrans camouflés par des cadres en merisiers. Côté têtes la porte d’entrée. Côté pieds la table, les fauteuils, l’accès WC.

Que rêver de mieux pour traverser la mer du Nord, glisser sous les icebergs, et émerger comme une fleur dans le port de Longyearbyen.

— À la découverte du monde, lui avait dit Id en se moquant.

La montagne du bunker botanique se situait au sud de Longyearbyen.

— À la découverte du monde, lui avait dit Id en se moquant.

La montagne du bunker botanique se situait au sud de Longyearbyen.

En surplomb de la mer et de l’aéroport. Une gigantesque dalle de béton rectangulaire avait été plantée dans la neige, seul un angle émergeait.

Une double porte en aluminium perçait la face avant de cette pierre tombale qui filait vers les profondeurs de la montagne.

Personne ne travaillait dans le bunker en temps ordinaire. Des gardes en tenue orange et armés de carabines patrouillaient autour.

Nastasia avait même trouvé le protocole de l’inauguration. La plupart des officiels atterriraient le surlendemain entre 10h et 10h30.

Il y aurait le premier ministre norvégien, le président de la commission européenne, deux prix Nobel de la paix.

Ils seraient accueillis à l’aéroport avant d’être conduits au bunker en 4×4. Les mineurs et les ouvriers les y attendraient en chantant.

Tout le monde descendrait ensuite le couloir jusqu’à la salle qui précède les chambres fortes. Quelques discours seraient prononcés.

La cérémonie serait brève, la température étant proche des -20°C. Les officiels regagneraient leurs avions et des latitudes plus clémentes.

— Tu crois qu’on réussira à se glisser parmi eux ? demanda Id.

— On improvisera. On n’aura pas le temps de réfléchir.

— Jason est capable de se faire passer pour le président de l’UE.

Mitch imaginait la scène quand des voix résonnèrent dans le couloir.

La serrure de la cabine cliqueta, la poignée bascula, la porte s’ouvrit, un gradé en chemise blanche entra avec un plateau-repas.

D’une talonnade, il referma la porte derrière-lui, il jeta un coup d’œil à Mitch puis à Id puis alla poser le plateau sur la table.

Pas réglementaire de se retrouver seul avec nous. C’est qui Nastasia ? Le lieutenant responsable des communications.

Il se retourna, un pistolet dans chaque main, tira vers les deux couchettes. Clap. Clap. Une double détonation de pétards mouillés.

Id hurla comme un damné pendant qu’un grésillement électrique emplissait la cabine. Mitch n’était plus dans sa couchette.

Elle avait roulé au sol, ses pieds vinrent fracasser le bas-ventre du lieutenant qui partit à la renverse s’écraser sur le plateau-repas.

Taser M26. Envoie des électrodes à 50 mètres par seconde, puis une décharge de 50 000 volts mais seulement de 2 milliampères.

Les deux soldats en faction dans le couloir entrèrent armes aux poings. Ils braquèrent Mitch et Id, puis découvrirent les deux Tasers.

Id, le souffle coupé, se tordait de douleur, gémissait, battait des pieds. Les hommes poussèrent Mitch vers la couchette.

Le lieutenant se redressa. Il sortit un couteau de sous sa chemise.

— Stop, cria un des soldats.

Le lieutenant se jeta sur Mitch.

Le soldat tira. Le Lieutenant s’écroula, touché à l’épaule. D’autres soldats entrèrent dans la cabine. Ils criaient, s’interpellaient.

Mitch et Id furent menottés à leur couchette. Le Lieutenant fut évacué. Un matelot nettoya le sol et la table. Le commandant apparut.

Il fit signe à ses hommes de le laisser seul et de veiller à l’extérieur. Il remplit un verre d’eau qu’il approcha des lèvres d’Id.

— Buvez, c’est un mauvais moment à passer, dit-il. Avant de nous équiper d’un Taser, on nous fait goûter sa morsure. Je sais ce que c’est.

Id but et grimaça.

— Je ne suis pas sensé vous parler mais je suis le seul maître à bord. Il en va de la sécurité de mon navire.

Aurel von Putlitz. Allemand. 49 ans. Vit à Hambourg. Marié, trois filles de 14, 18 et 22 ans. Passionné de ski et d’alpinisme.

— Le lieutenant a intercepté le matelot que je vous ai envoyé avec le plateau-repas. Il ne semble pas vous porter dans son cœur.

Analyse historique de son navigateurWeb. Apprécie les sources d’informations alternatives. Ne semble pas faire confiance à la voie officielle.

— Le lieutenant affirme avoir voulu venger l’homme que vous avez abattu. Je n’y crois pas. Le lieutenant n’avait aucun lien avec lui.

Le commandant se racla la gorge.

— Alors pourquoi ? Vous le connaissez ?

Mitch secoua la tête.

— Vous devez coopérer.

— C’est vous qui êtes venu nous pourchasser sur l’île de Batz, dit Mitch. C’est vous qui vouliez nos enfants et nos amis.

— J’ai reçu des ordres.

— Vous obéissez toujours sans réfléchir ?

— Je n’ai pas transmis à mes hommes l’ordre de vous abattre.

— Merci, lâcha Mitch.

— Ils n’auraient pas hésité.

— Je me serais battue pour défendre ma famille. Vous auriez fait quoi à ma place ?

Le commandant fit un signe d’assentiment.

— Où avez-vous appris à vous battre ?

Mitch haussa les épaules.

— On va nulle part comme ça, dit-il.

— Il y a deux jours nous menions une vie ordinaire, expliqua Id. Et le monde s’est écroulé autour de nous.

Il regarda Mitch.

— Les médias ont déclaré que nous étions de dangereux anarchistes avant de se raviser. Mais des gens nous poursuivent.

— Des gens assez puissants pour commander en mission l’équipage d’un sous-marin de combat, continua Mitch.

Aurel von Putlitz leva les yeux au plafond avec fatalisme.

— Ces gens n’ont pas été élus, ils n’ont pas été désignés par nos élus.

— C’est le cas de tous les lobbys financiers, dit le commandant. Leur ambition est de maintenir leurs pouvoirs, de les maximiser même.

— En une époque où les nouvelles technologies démultiplient les pouvoirs des individus, vous comprenez que cette position est intenable.

— Vous connaissez beaucoup de gens qui scient la branche sur laquelle ils sont assis ?

— Vous leur donnez raison ? demanda Id.

— Non, mais je les comprends. En tant que citoyen, je m’informe à travers les blogs plutôt qu’à travers les médias que ces lobbys contrôlent.

Parfait. On l’attire sur son sujet. Mais comment l’amener à coopérer. On a besoin de lui pour quitter son sous-marin.

— Pour Noam Chomsky, les anarchistes identifient les structures d’autorité et de domination et leur demandent de se justifier, expliqua Mitch.

— Et si elles n’arrivent pas à se justifier, ce qui est fréquent, il faut les abattre, dit le commandant. Je connais la théorie.

Il sourit.

— Quel centre de pouvoir avez-vous déclaré inutile ?

— L’information, la culture, l’énergie, la distribution alimentaire…

— Vous êtes vraiment des anarchistes alors.

— Au sens de Chomsky sans aucun doute, affirma Mitch.

Id se garda de montrer son désaccord.

— Mais les anarchistes ont toujours été inoffensifs.

— L’abolition de l’esclavage, l’égalité des hommes et des femmes, c’est leur victoire.

— Vous réécrivez l’histoire.

— Je ne fais qu’appliquer la définition de Chomsky. Éradiquer les structures de pouvoir inutiles.

— Il est donc de mon devoir de militaire de vous empêcher de nuire. Je suis aux ordres de ces fameuses structures de pouvoir.

— Vous vous êtes engagé pour cela ? Ou pour défendre un idéal démocratique, un mode de vie, la culture humaniste ?

Le commandant se tortilla sur le fauteuil puis pivota vers Id.

— Vous leur faites moins peur que votre femme.

— Vous n’aviez pas ordre de m’abattre, c’est ça ?

Le commandant approuva.

— Est-ce dans vos prérogatives habituelles d’assassiner ?

— Comment pourrais-je vous faire confiance ?

— Vous voulez la preuve que vous travaillez pour des monstres ? s’énerva Id. C’est impossible.

— Je suppose que vous êtes en train de nous conduire à Longyearbyen, sur l’île de Spitzberg en mer de Norvège, dit Mitch.

Le commandant se figea.

— Après demain y sera inauguré un bunker pour héberger toutes les graines du monde. Le Svalbard Global Seed Vault.

— Alors ?

— Les fameux lobbys y ont surtout construit un système pour empêcher les citoyens comme vous de communiquer librement.

— Vous délirez

— Il y a toujours des esclavagistes pour éviter l’abolition de l’esclavage. Ils ont toujours plus de moyens que leurs adversaires.

— L’argent contre le nombre, conclut le commandant.

Il pivotait à nouveau sur son fauteuil, plongé dans ses pensées.

— Les citoyens se rassemblent, ils se parlent sur Internet, ils s’éduquent, se préparent à résister, nos ennemis vont jouer leur vatout, dit Mitch.

— Pourquoi leur faites-vous si peur ? Que pouvez-vous contre eux ?

— Nous savons et, dans notre monde, la connaissance est le pouvoir.

Le buzzeur vibra dans la poche du commandant. Il sortit son mobile et lut le message. L’assassin veut lui faire une révélation sur toi.

Le commandant se leva.

— Votre destin est entre les mains de l’homme qui voulait vous éliminer, dit-il en sortant.

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