Chapitre 74

Le footballeur milanais en survêt rouge et noir regardait toujours Extase de derrière la baie vitrée de sa loge de concierge.

Quel abruti ! On dirait qu’il est sur le bord de la touche. Les mains dans le dos. Qu’il observe ses camarades à l’entraînement.

Elle se tourna vers l’ascenseur qui venait de s’immobiliser. La porte se replia. DS apparut. C’était une vieille femme de taille moyenne.

Elle avait attaché en queue de cheval ses cheveux blancs veinés de gris. Elle portait une jupe en daim qui lui arrivait sous les genoux.

Les mêmes bottes que plus tôt pour amener les enfants à la grande roue. Un pull chocolat à col roulé. Aucun bijou.

Ses joues creuses, diaphanes, fragiles à l’image de son ossature. Ses yeux clairs, aux paupières bleutées, ourlées d’ombre.

— Vous étiez sur la place tout à l’heure, dit-elle. Vous m’avez suivie.

Extase approuva.

— Vous êtes avec eux, dit-elle avec tristesse.

Elle pense que les Croisés l’ont repérée. Elle pense qu’elle va devoir se faire sauter et qu’elle vit ses dernières minutes.

— Je vous en prie. Ma famille est là-haut. Mes petits enfants.

Extase se mordit les lèvres.

— Je suis l’amie de Jason, dit-elle.

— Tu…

— Je ne vous veux aucun mal. Je suis perdue. Jason est en danger. Je fais ce que je peux pour l’aider.

DS sourit, s’avança, trébucha sur le seuil de l’ascenseur, plongea en avant, se rétablit, rebascula en avant et finit dans les bras d’Extase.

Elle resta inerte, les yeux braqués sur ceux d’Extase, perdues, désemparée, soudain indéfiniment vieille et affaiblie.

— Je suis si maladroite, dit-elle en reprenant son équilibre. C’est l’émotion. Tu m’as fait peur. J’ai si peur pour nous tous.

Sans plus d’explication, elle entraîna Extase vers l’ascenseur, appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. À quoi joue-t-elle ?

— Faut que j’appelle les réparateurs, dit-elle. Le voyant ne s’allume plus. On va devoir monter à pied. Ça fait pas de mal. Vous êtes jeune.

Extase toussota.

— Vous voulez aller à quel étage ?

— Au cinquième et terminus de cette antique machine.

Extase pressa le bouton.

La porte de déplia, la cabine se mit en branle.

— Je suis étourdie, dit DS.

Son Alzheimer ne serait donc pas une légende.

La maladie se manifestait parfois par une apraxie, une difficulté de faire des gestes complexes, comme mettre en route une machine à laver.

Mais elle a conduit les enfants à la grande roue sans la moindre difficulté. Est-elle paniquée ? Trop effrayé pour se contrôler.

— J’ai ma fille et me petits enfants avec moi. Je vais leur demander de partir et on aura le temps de parler, dit DS avec assurance cette fois.

Extase éprouvait un double sentiment. Comme si elle devait secourir cette femme handicapée et, en même temps, l’écouter avec vénération.

Extase se sentait toute petite face à elle. Déjà parce qu’elle était moins grande qu’elle, aussi à cause de la lumière dans son regard clair.

Elle a dépassé la joie et la souffrance. Elle est là, présente, agissante. Seul le présent l’intéresse. Elle n’a pas peur pour elle.

Extase ne percevait en elle aucune impatience maintenant qu’elle savait les siens en sécurité. Une espèce de flegme britannique.

Jason est souvent impassible, imperturbable, plongé dans des pensées lointaines, perdu dans le vague. C’est ça être Freemen ?

Au contraire, Extase bouillonnait d’impatience, de désirs, de curiosité. Elle se cherchait une excuse pour ne pas être sage.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit dans le hall du cinquième. Une antichambre boisée couleur miel.

— Attends-moi là, dit DS.

Elle avait le tutoiement naturel, de ce tutoiement qui marque un respect plus vrai que l’obséquieux vouvoiement.

Elle s’esquiva, se cogna au chambranle de la porte qui vibra un moment en craquant. DS avait la tête ailleurs.

Extase perçut des voix et des cris d’enfants. Elle avait envie d’allumer son PC, de scanner l’espace hertzien de cet appartement.

Elle s’en retint non par politesse, mais parce que DS lui inspirait confiance. Sa maladresse m’a charmée. Est-elle actrice ?

Extase essaya de se faire peur. Elle n’y arrivait pas. Elle était soudain prise d’apathie, d’une espèce de compassion mièvre.

Ce n’est pas moi ça. Je me fiche de ses enfants. De la paix de sa famille. Elle n’arrivait pas à s’énerver.

La tension qui l’électrisait depuis le matin était retombée, un peu comme la douleur du malade qui voit le médecin arriver chez lui.

Extase sautilla sur place pour stimuler son rythme cardiaque. Rien. Elle était trop détendue, dangereusement à l’abandon.

Elle se retourna. Elle pouvait appuyer sur le bouton de l’ascenseur. En bas, le footballeur l’attendait.

DS revint.

— Tout le monde s’en va, dit-elle. Montons à mon bureau.

Elle se dirigea vers une porte qui donnait sur un escalier.

Va-t-elle trébucher, se briser les os ? Non, elle court presque, sans la moindre hésitation. Si, un raté imperceptible. Elle se ressaisit.

Elles grimpèrent de deux étages et débouchèrent dans un boudoir aux murs couverts de livres. Une porte-fenêtre donnait sur un minuscule balcon.

Vue imprenable sur la Seine, les Champs-Élysées, les Tuileries, le Louvre, des centaines de clochers avec au point culminant le Sacré Cœur.

— Installe-toi, dit DS en désignant un canapé.

Extase ne bougea pas de la fenêtre, hypnotisée par le tout Paris étalé à ses pieds.

— Tu peux poser ton blouson, dit DS.

Extase la regarda avec méfiance, mais lui obéit.

— Tu as de merveilleux cheveux, dit DS.

— Racontez-moi, lui dit Extase.

— Quoi donc ?

— Pourquoi êtes-vous allée à la grande roue ?

— C’est une tradition le jour de Noël.

— Vous savez bien que la roue n’est pas là chaque année.

— Raison de plus pour en profiter.

— La vue est tout aussi belle d’ici.

— Je ne suis pas venue chez vous pour jouer au chat et à la souris, dit Extase. Pourquoi avez-vous cru que Jason était là-bas ?

— Une amie m’a prévenue.

— Vous lui faites confiance ?

— Je ne fais confiance à personne.

— Et vous m’avez laissée entrer chez vous.

— Je te rappelle que tu as forcé ma porte.

— Votre footballeur aurait pu m’éjecter manu militari.

— Il n’y avait que deux possibilités.

DS reprit son souffle.

— Soit, tu étais avec eux. Soit, avec Jason. Si tu étais avec eux, j’étais fichue. Je n’avais pas le choix.

DS versa avec quelques difficultés de l’eau minérale dans une bouilloire électrique qu’elle mit sous tension.

— Vous êtes une connectée ?

DS approuva.

— Que sais-tu d’autre sur moi ?

— Que vous avez été ministre, puis que vous avez quitté la scène.

— Tu as vu ma maladresse.

— Je croyais qu’Alzheimer tuait en quelques années.

— Pas avec la technologie Freemen.

DS expliqua qu’elle utilisait le réseau pour seconder sa mémoire défaillante. L’implant cérébral stimulait la régénération des neurones.

Elle évoqua un grand joueur d’échec qui avait par le jeu réussi à repousser la maladie jusqu’au jour où elle l’avait soudain terrassé.

Les autres membres du réseau ne cessaient de stimuler DS comme si elle jouait une gigantesque partie d’échec à l’échelle planétaire.

— Notre cerveau est la machinerie la plus complexe de l’univers, dit-elle. Je me bats avec lui contre lui pour rester en vie.

Extase hésitait.

— N’ait pas peur d’être impolie.

Moi impolie. Je suis une malotrue d’habitude et là je suis intimidée.

— Savez-vous pourquoi votre amie soupçonnait Jason d’être à la grande roue ? finit par demander Extase.

DS signifia que non.

Extase expliqua comment un virus avait été introduit dans l’iPhone de Jason. Comment les Croisés le traquaient grâce à un site pirate qu’elle avait piraté à son tour.

— C’est un Freemen qui a trahi Jason pour les Croisés. Votre amie c’est elle qui a créé ce site.

— Impossible ! s’exclama DS. Pas Ada.

— Qui est-ce ?

— La fondatrice de notre réseau.

DS regardait vers le plafond. Elle communique avec ses amis. Ils analysent le site pirate. Ils remontent les liens.

Extase comprenait pourquoi DS était maladroite. Elle a la tête ailleurs et son corps affaibli ne sait plus accomplir les tâches ordinaires.

— Combien de connectés êtes-vous ?

— Moins de 300.

— Vous incluez Mitch ?

DS nia.

— Vous disposez comme elle d’un processeur quantique ?

— Mitch est unique. Ada l’a créée il y a vingt ans dans l’espoir qu’un jour elle nous aiderait à nous battre contre les Croisés.

— Aujourd’hui, votre Ada veut que Mitch meure pour que personne n’arrête les Croisés.

— Ça n’a aucun sens, c’est absurde.

DS regardait à nouveau le plafond comme si elle parlait à Dieu. Une véritable Jeanne d’Arc. Suis plus très sûre de vouloir lui ressembler.

— Les enfants de Mitch et ses amis sont en sécurité, dit DS. Ada ne connait pas leur localisation, pas plus que celle de Jason.

— Pourquoi a-t-elle trahi ?

Tout en restant plongée dans son dialogue télépathique, DS égrena des explications.

Paramètre : Ada ne s’est jamais connectée via un point fixe sous prétexte que mobile elle était d’une plus grande aide pour le réseau.

Hypothèse : Ada refuse d’altérer son intégrité physique. Hypocondriaque, adepte du gourou Ray Kurzweil qui prétend arrêter le vieillissement.

— Si je n’avais pas été malade, est-ce que je me serais connectée ? demanda DS. Est-ce que j’aurais accepté l’implant cérébral ?

Elle secoua la tête.

— Je n’aurais jamais eu ce courage. Est-ce que les gens se font opérer les yeux tant qu’ils voient à peu près bien ?

Cette fois, c’est Extase qui secoua la tête.

— Nous attendons toujours la dernière extrémité, dit DS, quand souvent il est trop tard.

Elle expliqua que cela valait pour notre corps comme pour le corps global de l’humanité.

— Nous sommes nuls en politique.

DS avait tenté de proposer un autre modèle de société, un modèle plus fraternel, même les défenseurs de la fraternité l’avaient rejeté.

— Nous autres Freemen connectés ne sommes que de vieux désillusionnés. Nous avons tout essayé avant de nous rabattre sur la chirurgie.

Hypothèse : les Croisés ont proposé à Ada leur technologie de longue vie en échange de Jason. Paramètre : Monica la mère d’Ada est une Croisée.

Hypothèse : elles se sont réconciliées. Ada connaît la position de 50 nœuds du réseau. Pourquoi ne les a-t-elle pas dénoncés ?

Hypothèse : elle attend le bon moment ou bien elle n’a pas rejoint les Croisés. Elle chercherait à les utiliser en sacrifiant Jason.

La bouilloire siffla. DS la décrocha du support et versa par saccades l’eau dans des tasses.

— Un tilleul-camomille ?

Extase se retint de grimacer. Elle détestait toutes les boissons chaudes, même les soupes. Elle acquiesça par politesse.

Je ne boirais pas ton truc de toute façon. Mais quel imbroglio cette histoire : Jason, Mitch, Ada, Freemen, Croisés. Qui trahit qui ?

Paramètre : les Croisés redoublent d’activité. Ils auraient testé une arme de destruction massive à Guanajuato au Mexique.

Paramètre : Jason soupçonnait qu’ils étaient à la veille d’une opération de grande ampleur. Hypothèse : Ada veut les laisser faire.

S’ils commettent un mauvais coup, les nôtres se réveilleront et prendront les armes. Ils n’auront plus le choix.

Nous sommes si peu nombreux, si peu nombreux de connectés, si peu nombreux tous confondus. Ada veut recruter de nouveaux nœuds.

— Stupide, s’écria Extase. Si les Croisés renforcent leur armée et si vous renforcez la vôtre, cela n’a aucun intérêt. Match nul au final.

DS expliqua qu’il n’en était rien. Les Croisés ont une armée hiérarchique, avec des grades, des chefs et des sous-chefs à l’infini.

Le coût d’une telle armée augmente exponentiellement. Genre 2x2x2… Nous sommes en revanche organisés en réseau.

Le coût de nôtre armée croit linéairement : 2+2+2…

— Au final nous l’emporterons même si nous partons très loin derrière.

DS poursuivit sa théorie. Les dictatures tombent toujours à cause de cette loi : le 2+2+2… surpasse le 2x2x2… quand il devient trop onéreux.

Hypothèse : Ada pense que nous avons intérêt à favoriser le processus de recrutement des Croisés s’il favorise en même temps le nôtre.

— N’est-ce pas contre vos valeurs ? demanda Extase.

— Ada a peut-être conclu que c’était notre seule chance de ne pas être éradiqués ?

Paramètre : les Croisés ont poussé les gouvernements à prendre des mesures liberticides sur Internet.

Si ces lois s’appliquent, les nôtres auront de plus en plus de mal à coopérer et ils seront forcés de vivre à nouveau en solitaires.

Il y a urgence. Ada connaît l’urgence. Elle est prête à tout pour s’opposer aux Croisés. Elle devient peut-être folle.

Extase sentait que DS ne lui avait résumé qu’une infime partie des échanges qui animaient le réseau Freemen.

Elle songeait à cette Ada, cette reine de l’essaim, prête à tout pour sauver sa ruche. Elle avait trahi Jason.

Mais pourquoi n’a-t-elle pas négocié avec lui ? Il n’est pas d’accord avec elle, il en sait plus qu’elle, il ne veut rien lui révéler.

— Qu’avez-vous raconté à Ada en rentrant de la grande roue ?

— Que les Croisés y cherchaient aussi Jason.

— C’est tout ?

— Que pouvais-je dire d’autre ?

— Elle croit peut-être qu’il a pris contact avec vous. Elle va vous trahir. Nous sommes en danger.

DS sourit.

— Tu sais bien que je ne peux pas fuir.

— Faux, affirma Extase.

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