Chapitre 75

— Dommage que ton IA ne puisse pas déverrouiller nos menottes, dit Id.

— Nastasia n’aime pas qu’on la traite d’IA, dit Mitch.

— Qu’est-ce qu’on va devenir ? Ce type qui a voulu nous buter doit être en train d’expliquer au commandant que tu es une mutante.

— Qui croira ça ?

— Il lui suffira de mettre ta tête dans un champ magnétique. Un sous-marin nucléaire doit en avoir de puissants.

Je me suis loguée sur le circuit vidéo interne. Ils enregistrent l’interrogatoire du lieutenant. Tu peux envoyer ça pour Id ?

Les deux écrans au pied des couchettes grésillèrent. Une image basse résolution apparut. Plongée en perspective déformée.

— Nastasia nous fait sa TV, expliqua Mitch.

Le lieutenant était allongé sur une couchette. Son épaule gauche bandée.

Un capillaire de perfusion se branchait sur son bras droit. On voyait de dos le commandant Aurel assis à côté de la couchette.

— Alors Hans ? dit le commandant.

Nastasia sous-titrait la conversation pour ne pas alerter les hommes de garde dans le couloir.

Commentaire de Nastasia : Hans grogne avec lenteur, un long râle. L’effet d’un shoot aux antalgiques.

— Il faut éliminer Nastasia, dit-il.

Commentaire de Nastasia : il a une voix lointaine.

— Elle est dangereuse, vous devez couper le Wifi interne, elle nous a piraté, ajouta-t-il.

Le commandant secoua la tête comme s’il venait d’entendre une énormité. S’il coupe le Wifi, on est mal. Je simulerais la coupure.

— D’où la connais-tu Hans ?

Il ne répondit pas.

— Tu as reçu des consignes que j’ignore ? Tu as intercepté un message qui m’était destiné ?

— Coupez le Wifi ou je ne parlerai pas.

— Si ça te fais plaisir, dit le commandant en sortant son buzzeur de sa poche.

Il ordonna que tous les signaux soient coupés dans le sous-marin et que l’équipage connecte ses portables en direct sur le réseau Ethernet.

Il appliqua lui-même la consigne. Il déroula un minuscule fil de son buzzeur et le brancha sur une prise murale.

— Ils vont râler au mess, conclut-il. Bon, tu es rassuré Hans ?

— Je ne sais pas de quoi Nastasia est capable.

On a toujours le signal. S’ils scannent la cabine avec un détecteur Wifi on est fichu.

— On tient encore la connexion, dit Mitch.

— Ce Hans est lucide, dit Id. Les Croisés l’ont bien informé à ton sujet. Il possède peut-être les scans cérébraux du CHU de Brest.

Id grimaça.

— Au fait, est-ce qu’ils nous enregistrent ?

— Nastasia leur envoie un son de synthèse.

— Elle nous fait dire quoi ?

— Nous philosophons sur ce que nous ferons une fois libres. Quitter Paris. Travailler à notre compte. Voir les amis.

— C’est ce que souhaite Nastasia ?

— C’est une jeune femme de son temps, dit Mitch en riant. Elle n’a pas d’ambition professionnelle.

— Elle serait hédoniste comme Jos ?

— Plutôt épicurienne, profiter avec modération, sans faire de vagues, protéger la planète.

— Elle est baba cool quoi.

— Tu crois qu’on peut vivre autrement Id ? Tu crois qu’on va pouvoir rouler longtemps en 4×4 mon chéri ?

— Nastasia n’aura pas besoin de créer un son de synthèse si on continue.

— Oui, nous ferions mieux d’écouter l’interrogatoire.

Hans s’était tourné sur le côté, s’appuyant sur son épaule droite. Il s’était approché du commandant pour lui chuchoter.

Il ne veut pas être enregistré. Je monte la sensibilité au maximum. Ça ne va pas suffire. Idée. Je passe par le buzzer du commandant.

— Nastasia a un ordinateur dans la tête, c’est une cyborg, une machine de guerre, une espèce de transformer, expliqua Hans.

— Pourquoi l’amirauté ne m’a rien dit dans l’ordre de mission ? demanda le commandant.

— Parce que c’est incroyable.

— Toi, tu y crois ? Et ils savent que tu y crois ?

Hans approuva.

— Pourquoi toi ?

— Je ne peux pas vous le dire mon commandant.

— Tu aurais sacrifié ta vie pour l’assassiner ?

— J’ai la foi.

— Qu’est-ce que la foi vient faire dans cette histoire ?

— Toute l’histoire n’est qu’une histoire de foi. Vous devez amener Nastasia près du propulseur MHD. Les champs magnétiques la paralyseront.

Id tira sur ses menottes comme s’il voulait se lever pour protéger Mitch.

— Tu ne va pas te laisser griller sans rien faire, dit-il.

— Tu veux que je tire une torpille ? Sur qui ?

— Il faut parler au commandant, c’est un homme sensé. Son buzzeur. Pingue-le.

— Pour lui dire quoi ?

— Si le lieutenant est un Croisé, il porte peut-être la croix. Yvon a vu Jos en écraser.

— C’est risqué mais OK, dit Mitch.

Sur l’écran, ils virent le commandant sortir le buzzeur de sa poche, lire le message envoyé par Nastasia.

Il regarda autour de lui, fixa la caméra. Il savait qu’il était observé. Il se demandait si son navire n’était pas en danger.

— Hans, êtes-vous chrétien ?

Hans confirma.

— Vous portez la croix ?

Il confirma.

— Vous pouvez me la montrer.

— Vous êtes des nôtres ? demanda Hans.

Le commandant secoua la tête.

— Vous êtes dans le camp de cette mutante ! s’effraya Hans.

— Montrez-moi cette croix.

Hans sortit le pendentif de sous sa chemise sans le détacher de son cou. La croix était rouge.

Du même rouge que le rubis de la bague de la vieille sorcière à qui Mitch avait coupé le doigt.

— Pour qui travaillez-vous Hans ?

— Ne me forcez pas à parler.

— Il pourrait se suicider, écrivit Nastasia sur l’écran du buzzeur. Droguez-le. Endormez-le.

— Nous allons-voir si nous avons gagné ou perdu la partie, dit Id.

— Le commandant n’a pas le choix, dit Mitch. Maintenant, il a peur de moi.

Il quitta la cabine. Hans, seul, s’allongea sur le dos, fixant le plafond. Ses lèvres bougeaient.

— Il prie, s’écria Id. Il va se faire sauter.

Hans se signa, il tremblait, il pleurait. L’image se voila d’un film rouge qui se craquela. Le sang dégoulinait de l’objectif.

Hans gisait l’abdomen éclaté, les côtes ouvertes comme si elles avaient pivoté autour de la colonne vertébrale.

Il ressemblait à un mille pattes retourné sur le dos et mort d’épuisement après avoir été incapable de se remettre à l’endroit.

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