Chapitre 76

Dans le taxi qui filait sur les quais de Seine embrumés, le chauffeur écoutait le Masque et la plume sur France Inter.

Un chroniqueur théorisait que l’écrivaillionne Amélie Nothomb produisait de la bonne littérature pour adolescents.

Je dois être adolescente alors. Extase n’avait jamais compris les classifications que les gens élaboraient pour se rendre intelligents.

Le taxi dépassa la tour Eiffel, puis vira sur le pont de Grenelle. Il s’arrêta au pied du bâtiment circulaire de Radio France.

C’était là que travaillaient ces intelligences qu’Extase venait d’écouter. Des auditeurs sortaient par l’entrée principale.

Ils venaient d’assister à un enregistrement en direct d’autres intelligences remarquables. Même le jour de Noël, elles ne chômaient pas.

Elles délivraient leur conception du monde qui n’avait d’autres ambitions que de justifier la nécessité de leur existence.

Ne jamais marquer de pause pour que ce monde si bien ordonné ne déraille pas soudain dans une direction imprévue.

Extase quitta le taxi. Elle connaissait les lieux pour un jour y être venue écouter une intelligence pousser la chansonnette.

Sans hésiter, d’autant plus qu’elle avait révisé sa géographie par images satellites interposées, Extase contourna le bâtiment de Radio France.

Elle avait repéré que stationnaient dans le parking arrière de gros cars régie comme on en voit lors des manifestations sportives.

Ils disposent d’une connexion satellitaire haut-débit pour le direct. Exactement ce qu’il me faut pour connecter DS.

Joël, c’était le nom du footballeur milanais qu’employait l’ancienne ministre, était en train de démonter l’installation Freemen du 27bis.

C’était un système tandem, avec tous les périphériques en double pour tenir en cas de plantage d’un composant.

Il faudrait remonter cette installation de secours dans le car qu’elle s’apprêtait à voler. Elle avait le choix, du petit fourgon au 19 tonnes.

Elle se disait que qui peut le plus peut le moins mais elle n’avait jamais piloté de mastodonte et elle n’avait pas le temps d’apprendre.

Elle jeta son dévolu sur un utilitaire de vingt mètres cubes. Elle avait loué le même pour aider des amis à déménager.

En plus, c’était un Mercedes de dernière génération avec une serrure électronique qu’elle déverrouilla avec son téléphone.

Elle inspecta l’équipement. Elle ignora les consoles de mixage pour se concentrer sur les deux serveurs de compression audio-vidéo.

Elle pourrait les reprogrammer pour gérer le signal Freemen. Il lui suffisait de télécharger le code qu’elle avait développé à Brest.

Elle devrait en revanche bidouiller la parabole d’émission-réception. Les cars régie fonctionnaient à l’arrêt et non en déplacement.

Je programmerai la rotule de la parabole pour qu’elle s’accroche aux satellites. DS redeviendra alors une femme libre.

Il restait un dernier obstacle. Pour quitter le parking, les cars régie devaient franchir une barrière de pacotille.

Deux tubes métalliques peints en rouge et blanc commandés depuis une cabine par un opérateur. Pas facile de passer inaperçue.

Impossible de pirater le bonhomme. Quoi que ! Extase testa la connexion du car. Parfait. Elle se logua sur l’informatique de Radio France.

Elle trouva le logiciel de gestion des véhicules. Elle indiqua que son Mercedes partait en mission vers l’antenne régionale de Bretagne.

Alors elle démarra. Quand elle se présenta à la barrière, le garde dans sa guérite consulta son écran et lui ouvrit sans lui poser de question.

Elle rejoignit les quais de Seine toujours plongés dans le coton.

— Presse-toi, lui ordonna DS via Twitter.

Elle avait repéré deux Croisés au pied de son immeuble, les deux gros types qu’elle avait vus plus tôt à la grande roue.

Joël avait ouvert la porte cochère du 284 boulevard Saint Germain. Elle donnait à travers un immeuble dans la cour du 27bis.

Extase devait s’y présenter. En attendant, faisant flasher les radars fixes, elle fonça jusqu’à la Concorde.

Si j’étais eux, j’investirais l’appartement de DS par les toits. Ils doivent surveiller le pâté de maisons. Ils vont me cueillir.

Extase franchit le pont de la Concorde, se dirigea vers l’assemblée Nationale, puis enfila le boulevard Saint Germain.

Elle passa devant le 282 sans ralentir.

— Que Joël me rejoigne avec les machines, devant le square de Sèvre-Babylone, twitta-t-elle.

Je ne peux pas m’arrêter. Le square est hors de portée du Wifi de DS. Si les Croisés sont bien informés, ils ne suivront pas Joël jusque là.

— Faut faire du raffut, twitta encore Extase. Alertez la presse. Exigez de faire immédiatement une conférence de presse chez vous.

En même temps, elle avait bifurqué sur le boulevard Raspail et atteint le square. Elle se gara sur le trottoir devant la bouche de métro.

Elle passa dans la partie technique de la régie. Lança le téléchargement du code Freemen. Programma la rotule de la parabole.

Joël arriva.

— Mais tu n’as pas froid habillé en footballeur ? lui demanda-t-elle.

Il ne répondit pas et transvasa les machines.

Extase se saisit du disque dur avec le programme de gestion de la connexion de DS et l’installa. La liaison neurale était opérationnelle.

Il ne restait plus qu’à récupérer la réceptrice. Des journalistes s’étaient amassés en bas du 27bis. Ils attendaient la déclaration promise.

— Tu la récupères avec ta bagnole, dit Extase à Joël. Je me gare sur le pont Royal et je vous arrose avec le Wifi directionnel. 600 m, c’est OK ?

Joël hochait la tête comme un footballeur obéissant qui s’apprête à entrer sur le terrain. Déjà, il s’en allait.

Extase le suivit avec le car. Au bas de la rue du Bac, il vira sur la gauche sur le quai Anatole France. Elle continua droit sur le pont Royal.

Il aperçut très vite l’attroupement. Deux cars régie. Plusieurs voitures. Des micros et des caméras s’agitaient.

— Joël arrive, twitta Extase.

En réponse, DS lui renvoya une image vidéo à travers son cortex visuel. Elle avait réussi à se connecter à la nouvelle liaison.

Elle ouvrit la porte de son immeuble. Cligna des yeux sous les flashes et les projecteurs. Elle leva une main pour demander le calme.

— Je suis une vieille femme diminuée par la maladie, déclara-t-elle. Je m’excuse de vous convoquer avec précipitation.

Elle s’efforça de sourire.

— J’ai reçu des menaces. On m’accuse de soutenir de dangereux militants de l’ultragauche. Je suis en danger de mort.

Elle pointa un doigt vers les Croisés qui s’étaient joints aux journalistes.

— Ces deux hommes me surveillent.

Les micros et les caméras se tournèrent vers eux. Ils ne trouvèrent pas mieux que de s’enfuir poursuivis par une partie des journalistes.

— Je profite de l’agitation que vous provoquez pour m’enfuir, dit-elle en marchant vers la voiture de Joël.

Elle embarqua à l’arrière.

Il démarra. Elle fit sauter son appartement. Boum ! Ils foncèrent vers le pont de la Concorde, le franchirent.

— Quai du Louvre, twitta Extase.

DS traduisit l’ordre pour Joël.

— Vous faites comme le tour de France. Vous plongez sous le tunnel des Tuileries.

Extase avait elle aussi démarré et se dirigeait vers le tunnel au centre duquel elle s’arrêta.

— Vous montez avec moi, Joël continue seul.

Il s’arrêta derrière le car régie, DS sortit le plus vite possible, il repartit en trombe pendant que péniblement elle montait à côté d’Extase.

— Ils le traqueront, l’intercepteront, le tortureront, dit DS.

— Il s’en tirera, dit Extase. Ils n’ont pas dû prévoir que vous pouviez fuir.

Extase démarra en douceur.

— À nous, l’aventure dit-elle. Vous avez une destination rêvée ?

DS sourit.

— Quand Jason se faisait appeler Oscar Drunksman et qu’il était le porte-parole de Free eXperience, il avait un projet fou dans les Alpes.

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