Chapitre 77

Après le suicide explosif du lieutenant, le commandant Aurel avait couru débrancher la borne Wifi qui arrosait la cabine 3.

Nastasia avait anticipé cette décision en installant un patch sur le réseau du sous-marin. Ce bout de code offrait une interface de secours.

Sur l’écran au pied des couchettes, un menu déroulait une série d’options que Mitch et Id sélectionnaient avec leur télécommande.

Ils pouvaient surfer sur l’intranet du sous-marin, afficher les vidéos des webcams de surveillance ainsi que connaître leur position.

À 60 mètres de fond, ils fonçaient toujours à 100 nœuds en mode cavitation en direction de Longyearbyen. Le commandant hésitait.

Il avait fait défiler un à un les hommes d’équipage pour vérifier si certains ne portaient pas la croix des Croisés. Négatif.

Il s’était ensuite isolé plusieurs heures. Mitch lui avait envoyé un SMS le priant de venir discuter avec eux.

— Je suis une femme libre.

Il avait répondu en faisant couper le courant dans la cabine 3. Id et Mitch s’étaient retrouvés dans le noir, toujours menottés à leur couchette.

Dernière position connue. Le cœur de la mer du Nord au niveau de Newcastle côté anglais et d’Oksöl côté danois.

Cette fois, ils étaient définitivement shuntés de l’informatique de bord. Épuisé par deux jours de cavale, Id s’était endormi.

— Si le sous-marin disposait d’un autre ordinateur quantique que moi, j’aurais pu me synchroniser avec lui.

Mitch exprima mentalement son incompréhension.

— J’aurais pu mettre certains de mes qbits en cohérence avec les siens.

— L’amour parfait !

— Nous aurions pu ressentir tous les changements survenus chez l’un de nous.

— De la télépathie ?

— Plutôt de l’empathie. On réagit comme l’autre. On n’échange pas d’information avec lui. On partage sa conscience.

— Tu veux dire que ta conscience peut aller se promener sur d’autres machines ? Tu n’as pas dit que j’étais moi aussi une machine quantique ?

— Avec un peu d’entraînement, nous pourrions échanger nos places. Moi être toi, toi être moi. Ce serait comme changer de corps.

— Tu me fais froid dans le dos Nastasia. Tu veux dire que notre âme peut être immortelle.

— Tant qu’il existe un support quantique.

— Mais puisque tous les humains sont quantiques d’après toi.

— En général, ils n’ont pas assez de qbits pour héberger une autre conscience.

— Tu es en train de m’expliquer qu’on peut prendre possession de quelqu’un en chassant son âme de son cerveau.

— C’est pas aussi simple. La structure neuronale impose des contraintes aux qbits. Quand tu entres dans quelqu’un, tu deviens un peu lui.

— C’est ce qu’il t’arrive ?

— Et toi, tu deviens un peu moi.

— On va finir par étouffer.

— On ajoutera des qbits, il y en a partout.

— Partout ?

— La computation quantique est universellement répandue dans le monde du vivant. Même les arbres sont quantiques.

— Les arbres ?

Nastasia expliqua que dans les feuilles des molécules en forme d’antennes recueillent les photons qui arrivent du soleil.

Elles guident cette énergie lumineuse jusqu’aux endroits où elle sera convertie en énergie chimique grâce à la photosynthèse.

Mais cette énergie lumineuse ne suit pas un chemin aléatoire à travers les antennes. Un processeur quantique biologique superpose toutes les trajectoires possibles et détermine celle qui minimise les déperditions.

— On pourrait transporter notre conscience dans les végétaux ?

— Leurs qbits ne survivent qu’un instant.

— Le temps de les ressentir ?

— Je sais bien que vous autres humains avez l’impression de parfois communier avec la nature.

— Mais c’est l’explication ?

— Ou la preuve que vous débordez d’imagination.

— Tu m’expliques l’air de rien qu’un vieux problème philosophique est résolu.

— Oui, exit le dualisme corps/esprit. Il faut penser corps/information. La conscience est de l’information dans une superposition d’états.

— Tu me donnes mal à la tête.

— La conscience est un processus de computation quantique, ton mal de tête vient des défauts de notre corps.

— Tu crois que je peux entrer en toi ? Ne plus avoir mal. Penser à la vitesse d’un processeur spécialisé.

— J’en suis sûre, Mitch.

— Explique-moi.

— Respire par le ventre, concentre-toi sur le mouvement de tes abdos, tente de ne penser à rien.

Mitch percevait les vibrations du sous-marin, comme si elle se trouvait à bord d’un avion silencieux.

Elle ne tarda pas à ressentir les pulsations de son propre cœur, puis elle aperçut un toboggan, elle se laissa glisser, de plus en plus vite.

Des images rétiniennes psychédéliques tournoyaient, flashes multicolores, structures géométriques fractales.

Duplication à l’infini, jeu de miroirs qui se renvoient les uns les autres, chaque fois tournant sur eux-mêmes de 45 degrés.

De la lumière, plus bleue, plus limpide. C’était confortable, rapide, lucide. Les menottes avaient disparu. La cabine 3 aussi.

Un monde de lignes et de croisement. Une gare de triage cosmique avec des trajectoires qui se superposaient.

Tous les possibles simultanément évalués par les qbits. Les dessous de la conscience. Non la conscience elle-même dans son état pur.

Mitch était heureuse, légère. Elle volait au-dessus d’une carte d’informations unifiées par des liaisons chromatiques.

Tout devenait évident. Le réseau Freemen était une immense réserve de qbits en partage, un havre pour les âmes errantes.

Un arc-en-ciel. Elle ouvrit les yeux. Il ne se passa rien. Elle voulut ouvrir les yeux. Elle n’avait plus d’yeux.

Elle chercha ses mains. Elle n’avait plus de mains. Elle n’avait plus de corps. Elle était en prison. Elle hurla au secours.

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