Chapitre 78

Le carrégie Mercedes descendait vers le sud-est de la France sur l’autorouteA6 au même rythme que la dépression qui arrivait de l’Atlantique.

Tantôt il pleuvait, tantôt les étoiles piquaient la nuit, et le thermomètre faisait le yoyo au contact de l’air tantôt doux, tantôt glacial.

Depuis Paris, DS n’avait presque pas ouvert les yeux. Elle tentait de s’accoutumer à la nouvelle connexion neurale.

Par moment, des coupures dans le faisceau hertzien lui provoquaient un terrible mal de tête. Extase s’était arrêtée pour bidouiller.

Elle avait installé un simulateur de connexion, une sorte de perfusion qui remplaçait les signaux réels en cas de coupures prolongées.

— Ça me provoque des hallucinations, mais je n’ai plus mal, dit DS. Tu as inventé la morphine pour Freemen.

Extase reprit le volant. Elles arrivaient à l’embranchement de l’A40, l’autoroute blanche qui filait vers les stations de ski alpines.

Un panneau indiqua la direction de Milan, Genève, Bourg-en-Bresse. Elles empruntèrent la bretelle de sortie.

Passèrent sous l’A6 et rejoignirent l’A40.

— La neige, criaient mes enfants, dit DS. Cet embranchement marquait le début des vacances.

Elle tapota de ses doigts décharnés la cuisse droite d’Extase comme le font les amants qui n’ont pas besoin de longs discours.

Ce geste exprimait la reconnaissance d’avoir la vie sauve, la reconnaissance de retrouver une liberté de mouvement inespérée.

— Pourquoi vous attachez-vous à un lieu ? demanda Extase. Pourquoi ne vivez-vous pas dans des camping-cars ?

— Certains ont fait ce choix, mais bouger physiquement n’a plus beaucoup d’importance pour nous. J’avais oublié combien c’était bon.

DS rayonnait comme une enfant à qui on vient d’offrir un cadeau par surprise. Elle n’avait pas encore compris ce qui se passait.

— C’est pour moi ? semblait-elle demander. C’est vraiment pour moi ? Je ne l’ai pas pris à quelqu’un qui est malheureux à ma place ?

Certains plaisirs avaient cette propriété remarquable de ne pas être exclusifs. Une personne ou mille pouvaient également les goûter.

C’était toute la différence entre distribuer et partager. Quand on découpe une tarte, on distribue des parts en quantité finie.

En revanche, on partage le moment passé ensemble autour de la table. On peut toujours ajouter des chaises, pousser les murs.

DS partageait le plaisir de rouler, le plaisir de transporter son corps à la surface de la carte de France, le plaisir de voir la nuit.

— Heureusement qu’on oublie, dit DS. Si nous n’avions pas cette compétence, nous serions incapables de vieillir.

Elle montra ses mains, ses doigts tordus.

— Sinon comment accepter la souffrance ? L’impuissance ? Il faut s’inventer de nouvelles légèretés.

DS évoqua l’été après son Bac.

— Je n’avais plus de responsabilités. Mes anciennes s’étaient évanouies, mes nouvelles n’existaient pas encore.

Extase avait du mal à comprendre. Elle ne s’était jamais sentie responsable. Peut-être de Jason depuis aujourd’hui.

En tout cas, elle n’avait jamais vécu avec le poids des responsabilités, des obligations et de la nécessité d’atteindre des objectifs.

Pour elle, tout avait été facile, peut-être trop facile, mais elle ne culpabilisait pas, c’était un autre sentiment qu’elle ne connaissait pas.

— Nous remplaçons l’immobilité physique, par la mobilité de la conscience, dit DS. J’en oublie parfois que j’ai encore un corps.

Comme surprise, Extase quitta un instant l’autoroute du regard.

— Vous pratiquez la métempsycose ?

— Une forme subtile. Nous n’occupons pas un autre corps mais nous nous distribuons à travers le réseau. Chacun occupe le corps des autres.

Extase grimaça.

— C’est pour cela que vous semblez parfois absente ?

— Les autres viennent t’admirer.

— Réalisez-vous ce que vous faites ? Vous donnez raison à tous les culs bénis qui prétendent que le corps et l’esprit sont séparés.

DS nia.

— Nous avons besoin d’agrandir le réseau, un réseau bien physique, pour garantir la subsistance des consciences après la mort du corps.

— Le réseau est un espace de stockage pour les âmes ! Vous vous lovez dans les recoins inusités des cerveaux des vivants ?

— Cette machinerie biologique n’a pas fini de nous surprendre.

— Tout cela me fait penser à Matrix . Vous êtes des squatteurs.

— Alors nous nous squattons les uns les autres, c’est donnant donnant.

— Demain, certains d’entre vous attacheront de force des gens au réseau.

Extase appuya sur l’accélérateur pour calmer son énervement.

— Prudence, dit DS.

— Vous ferez pousser des cerveaux postiches.

DS ne répondit pas. Elle avait déjà pensé à cette éventualité qui présentait une probabilité non négligeable.

Il n’y avait aucune possibilité de l’éviter sinon de développer un sens éthique partagé par tous les membres du réseau.

— Ai-je raison de vous aider ? demanda Extase.

— Aujourd’hui, tu penses à Jason. Demain, tu pourras changer de camps.

Extase savait que, si on évalue toutes les possibilités négatives d’une nouvelle technologie, on ne la développe jamais.

Si on avait prévu que les moteurs à explosion provoqueraient le réchauffement de l’atmosphère, on en serait resté aux chevaux.

Il était impossible d’appliquer systématiquement le principe de précaution, mais il fallait toujours rester vigilant.

Ne jamais interdire, toujours contrôler et pour faciliter le contrôle rendre chaque expérience transparente.

Il serait temps plus tard d’appliquer cette contrainte aux Freemen. Pour le moment, ils étaient nés dans l’opacité.

C’était leur seule façon de survivre et de se développer. Allaient-ils saisir leur chance ? Où déjà étaient-ils vérolés de l’intérieur ?

Le secret n’était-il pas leur ennemi ? Ne souffraient-ils pas du même mal que les Croisés ? Ils se ressemblaient à force de se combattre.

— Les Croisés croient à l’immortalité de l’âme, dit Extase. Une immortalité qui serait offerte par Dieu. Vous autres l’inventez.

DS approuva.

— Vous ne différez d’eux que par un postulat initial : Dieu. Mais vous construisez le même monde.

— Il faut que je te raconte une longue histoire qui remonte aux premiers jours du monde, dit DS, une histoire que peu de gens connaissent.

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