Chapitre 80

Aire de repos de Ceignes Cerdon sur l’autoroute Blanche. Extase et DS s’étaient arrêtées pour à la station Total faire le plein du car régie.

La dépression en avait profité pour les rattraper. Il pleuvait par intermittence. Les nuages s’étaient quelque peu asséchés depuis la Bretagne.

DS avait souhaité un café. Extase l’avait accompagnée jusqu’à la machine expresso comme si elle était son garde du corps.

Cette fois, pas question que j’avale de l’eau chaude pour lui faire plaisir.

— Je suis heureuse, dit DS. Je me sens légère.

— C’est l’effet du café ?

La vieille dame plissa son visage.

— Je devrais être morte à cette heure, c’est une étrange sensation.

— Nous ferions mieux de ne pas nous attarder, dit Extase.

DS quitta le tabouret où elle s’était perchée non sans difficulté.

— Je m’étais jurée de ne plus jamais donner mon argent à Total. Faut croire qu’on n’a pas le choix quand on est sur l’autoroute.

Elles regagnèrent le car régie, Extase au volant, DS sur la place centrale, comme si elle voulait se tenir proche de la jeune femme.

Elles traversèrent le parking où ronflaient quelques camions et rejoignirent l’autoroute.

— Je n’ai pas perdu mes manies, dit DS.

Elle sortit d’une proche un cigarillo à la Barbapapa.

— Tu connais ces machins ?

Extase le lui prit des mains et le ficha entre ses lèvres.

— Psychotrope de la classe des phényléthylamines, dit-elle. Il inhibe la recapture de la dopamine et de la noradrénaline.

— Jason t’a bien briefée.

— Peu d’effets secondaires, attention accrue, plus aucune envie de dormir… mieux que la coke.

— Je n’ai jamais compris ces jeunes qui utilisent des drogues d’anciennes générations.

— Drogué égale ringard, dit Extase.

— Nous sommes tous des drogués. Au travail, à l’amour, à la paresse, à la nourriture… Qu’est-ce qui est naturel ou ne l’est pas ?

— Être connecté en continu à d’autres consciences par exemple.

— Même pas. Dans les sédiments océaniques, des bactéries vivent en réseau.

DS expliqua qu’elles se connectaient par des nanofils à travers lesquels elles échangeaient des électrons.

Elles vivent en symbiose électrique. Elles agissent comme un super-organisme.

— Nous autres Freemen n’inventons rien.

— J’aurais du mal à me dissoudre dans le magma du réseau.

— Idée reçue. En nous connectant, nous renforçons notre individuation.

Il était vrai que DS n’apparaissait ni dépourvue de personnalité, ni décérébrée. Même son Alzheimer la définissait.

— Je n’ai jamais été autant moi-même que depuis que je suis connectée aux autres Freemen. Plus nous nous connectons, plus nous sommes.

— Ça ne fait pas un peu secte ?

— Il y a toujours des gens pour refuser de se lier aux autres et pour dénigrer ceux qui construisent ensemble.

Extase n’était pas convaincue.

— Plus tu te connectes, ne serait-ce qu’en passant du temps à tchater en ligne, plus tu complexifies le monde.

DS développa sa théorie. Quand quelqu’un rencontre quelqu’un d’autre, il ouvre une nouvelle route pour les interactions sociales.

Plus les gens échangent, plus il se passe de choses, plus un évènement peut avoir des conséquences inattendues.

Ainsi la complexité s’accroît avec l’interconnexion. C’est un peu comme si on jouait au billard sur une patinoire.

Une bille au lieu d’en toucher 2 ou 3 avant de s’immobiliser en cogne des dizaines. Il faut alors s’adapter à cette complexité croissante.

L’ancienne solution consistait à découper les problèmes en problèmes plus simples, chacun confié à une équipe.

Toutes les équipes se joignaient pour former des hiérarchies qui ne cessèrent de s’accroître avec la complexité.

Dans une hiérarchie, beaucoup de gens font le même travail, doivent répondre de la même façon aux ordres, ils ne sont pas individués.

La course à l’individuation impliquait de s’élever dans la hiérarchie pour occuper un poste décisionnaire ou de fuir la hiérarchie.

Il arrive un moment où découper les problèmes complexes en problèmes plus simples devient impossible. La complexité ne peut plus être réduite.

Dans ce cas, les hiérarchies n’apportent aucune solution. Il faut accroître l’intelligence du système, ce qui implique des individus plus forts.

Chacun doit pouvoir prendre des décisions, essayer des solutions, en relation avec les autres. Cela passe par une plus grande individuation.

— Si tu connectes, tu augmentes la complexité environnante, dit DS. Pour la gérer, tu dois casser les hiérarchies, ce qui renforce l’individuation.

Extase n’avait jamais subi la pression d’une quelconque hiérarchie. Dans son école d’ingénieur, elle avait refusé le bizutage.

Quand deux aînés avaient voulu l’enduire de miel, elle avait sorti un couteau et menacé de les égorger. Ils l’avaient prise au sérieux.

Elle avait l’impression que plus elle se lierait aux autres moins elle serait libre. D’ailleurs que faisait-elle en pleine nuit avec DS ?

Si elle n’avait pas connu Jason, Id et Mitch ne l’auraient pas retrouvée et elle ne serait pas embringuée dans cette histoire.

N’était-ce pas la vie ? Sans connexion, il n’y a pas d’histoire ? Il ne se passe rien. On s’ennuie et, si on s’ennuie, on n’est rien.

Extase devinait ce que DS tentait de théoriser. La connexion avec les autres démultiplie les possibilités existentielles.

— Les hiérarchies ont toujours eu pour fonction de réduire l’autonomie de la majorité des individus pour maximiser celle d’une minorité, ditDS.

Elle s’attrista.

— Voilà pourquoi j’ai milité pour le revenu de vie. Pour que chaque homme ne dépende de personne pour vivre.

— Je croyais qu’il fallait se lier.

— Avec des liens réciproques, pas des liens maître-esclave. Si tu dépends d’un salaire, tu es soumise.

Extase songea que les hackers ponctionnaient les transactions électroniques. C’était le prix de leur liberté. Ils étaient des Robin des Bois.

— Si tu ne travailles que pour un surplus de confort, ta situation change du tout au tout, dit DS. Tu peux dire non, tu n’as plus peur.

— C’est cette histoire que vous vouliez me raconter ?

— La vie a commencé comme un réseau de réactions chimiques.

Elle évoqua les premiers moments de l’évolution. Quand la notion de parent ou de descendance n’existait pas encore.

Les composés génétiques s’échangeaient sous le manteau. De la main à la main, à l’horizontale. Pas d’héritage, pas de hiérarchie.

Tout cela n’est apparu que bien plus tard, l’évolution s’est alors verticalisée selon la théorie darwinienne.

— Deux mouvements s’opposent, dit DS. Décentralisation et centralisation, verticalité et horizontalité.

Les Freemen voulaient plus de décentralisation, les Croisés plus de centralisation. Ils savaient tous que le monde ne pouvait être blancounoir.

Mais chacun voulait l’attirer vers sa dominante préférée. Les Croisés pensaient qu’il fallait contrôler pour éviter le chaos.

Les Freemen pensaient que la complexité avait atteint un seuil où elle ne pouvait plus être contrôlée par le haut.

Il fallait qu’elle se contrôle de l’intérieur, au niveau de chacun des individus, des individus qui devaient être individualisés plusquejamais.

Les Croisés invoquaient la nature humaine, la monstruosité intrinsèque des hommes. Laissés libres, ils s’entredévoraient.

— Mais c’est les Croisés qui sont monstrueux, dit DS. Ils n’empêchent pas le chaos, ils le provoquent et le contrôlent. Nous voulons l’éviter.

— Est-ce vraiment ce que souhaite votre amie Ada ? Elle vous a vendue, elle a vendu Jason. Elle aussi veut le chaos.

— J’ai simplifié mon tableau. Hiérarchie pour les Croisés. Réseau pour les Freemen. C’est une description insuffisante.

DS parla de Monica et de Severino. Tous les deux étaient des Croisés, adeptes des hiérarchies et persuadés de devoir contrôler le monde.

C’était tout ce qu’ils avaient en commun. Monica voulait contrôler pour son plaisir immédiat. Elle était matérialiste, hédoniste.

Severino était idéaliste. Il croyait en une réalité supérieure, il croyait en Dieu, il fallait contrôler pour construire une cathédrale.

Monica voulait soumettre les hommes et les réduire en esclavage pour qu’ils la servent. Severino voulait les transformer et les amener à Dieu.

Monica et Severino partageaient leur goût pour les hiérarchies et le contrôle, mais ils n’avaient pas le même objectif.

Ils étaient alliés tant que leur route commune allait dans la même direction.

— J’ai compris ce soir que nous souffrions de la même dualité.

Certains des Freemen pourraient s’entendre avec Severino. Ils ne sont pas d’accord sur la méthode, mais ils ont une quête mystique.

Ils veulent inventer Dieu. Le réseau pourrait se transformer en un super-organisme et devenir auto-conscient comme l’avait imaginé Chardin.

Alors chacune de ses composantes se fondrait dans le tout, un peu comme chacune des abeilles dans la ruche.

— D’autres comme moi, comme Jason, cherchent à travers le réseau à maximiser leur individuation, à vivre mieux dans un monde plus harmonieux.

— Si j’ai bien suivi, vous avez tracé un tableau avec quatre cases, dit Extase.

DS hocha la tête et dessina le tableau dans l’air.

Il y avait la colonne matérialiste, la colonne idéaliste, la ligne hiérarchique, la ligne réseau.

— Il ne reste qu’à le remplir, dit-elle.

À l’intersection, matérialiste et hiérarchique : Monica. Idéaliste et hiérarchique : Severino. Matérialiste et réseau : Jason, DS. . .

— Et moi, dit Extase. Je ne veux pas être avec votre Ada dans la case du réseau idéaliste. Mais est-elle vraiment dans cette case ?

DS confirma.

— Elle attache de l’importance à son corps parce qu’elle a peur. Les idéalistes vivent toujours dans la peur de Dieu.

— Je croyais qu’il les aidait.

— Ils ont peur qu’il n’existe pas. Et plus ils ont peur, plus ils sont prêts à lui sacrifier pour l’honorer.

— Monica est Croisée et matérialiste. Ada est Freemen et idéaliste.

— Oui, la mère et la fille s’opposent suivant la diagonale.

— Il ne peut pas y avoir plus ennemis.

— Parfois les extrêmes se rejoignent, conclut DS.

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