Chapitre 81

Id cligna des yeux. Tira sur les menottes pour éprouver leur résistance. Il vit le faisceau lumineux balayer le plafond de la cabine.

Le spot se posa sur le visage de Mitch qui bougeait les lèvres sans produire de son. Une lampe tenue, quelqu’un d’invisible dans le noir.

Un nouvel assassin ? Il n’y avait aucun espoir. Mitch finit par grogner, plutôt par déglutir comme si elle s’apprêtait à vomir.

La lampe se déplaça vers la table, elle s’y stabilisa, orientée vers la porte fermée.

— Buvez, dit le commandant Aurel.

Il tendit à Id un verre d’eau, l’aida à boire, puis il répéta le même geste avec Mitch. Ils commençaient à s’habituer à la pénombre.

— Hans avait raison, balbutia Mitch. Je suis une monstruosité.

J’aurais pas dû te rendre le contrôle pour entendre ça.

— J’ai piraté le sous-marin. Je vous ai ordonné de mettre le cap sur Longyearbyen.

Le commandant sortit une chainette en or.

— C’est tout ce qui reste du pendentif de Hans, dit-il.

Il le déposa dans la main de Mitch.

— Vous pensez à sa famille ?

— Je ne l’ai pas tué. Je vous ai même prévenu. Une fois repéré, il savait qu’il n’avait plus aucune chance. Ils ne l’auraient pas laissé vivre.

— J’en ai assez de vos histoires.

— Ils se surnomment eux-mêmes les Croisés. Ils occupent les plus hautes responsabilités.

— Une conspiration, ricana le commandant.

— Non puisqu’ils ont le pouvoir depuis toujours. Ils ne cherchent qu’à le préserver.

Le commandant applaudit.

— Je fais quoi avec ces absurdités ? Vous êtes à bord d’un sous-marin nucléaire pas dans un jeu vidéo.

— Faites surface, dit Id. Ils s’empareront de nous et votre beau sous-marin avec son équipage risque de disparaître à jamais.

— Vous aussi en savez trop maintenant Aurel von Putlitz, dit Mitch. Vous n’avez qu’une décision à prendre. Nous aider ou nous livrer.

Aurel fit un geste pour lui dire de poursuivre, comme s’il était un chef d’orchestre désabusé. En avant la musique.

— Laissez-moi poser le problème. Scénario 1 : vous nous livrez. Hypothèse 1. 1 : les Croisés n’existent pas et l’affaire s’arrête là.

— Ce cas de figure correspond à votre ancien monde, dit Id. À celui où nous-mêmes vivions encore il y a trois jours.

— Hypothèse 1. 2 : les Croisés existent alors ils vous convertissent ou ils vous assassinent. Vous êtes trop honnête pour les rejoindre.

— Continuez.

— Scénario 2 : vous nous aidez. Hypothèse 2. 1 : nous échouons et ça finit mal pour nous tous.

Mitch se mordit la joue.

Elle avait peur de ce qu’elle allait dire.

— Hypothèse 2. 2 : nous réussissons et après je ne sais pas. Vous êtes dans la merde avec nous.

— Nous devons débarquer discrètement à Longyearbyen, dit Id. Nous devons seconder notre ami qui combat les Croisés.

Il implorait le commandant.

— Si nous ne réussissons pas, les hommes libres se retrouveront dans la tourmente.

— Les hommes libres ?

Id lui raconta ce qu’il savait. Comment grâce aux nouvelles technologies des forces jusque là isolées se regroupaient.

Il parla des mesures de plus en plus nombreuses adoptées par tous les gouvernements pour lutter contre les libertés numériques.

Il évoqua le rapport spécial 301 du département du commence américain qui classait les nations en fonction de leur probité.

Toutes celles qui favorisaient l’usage des logiciels libres dans leur administration étaient sur la liste rouge.

— À surveiller en priorité !

Développer un logiciel en laissant son code ouvert pour modifications et corrections était considéré comme un acte de terrorisme.

— Les Croisés considèrent que ceux qui donnent leur temps à la communauté sont des ennemis de l’économie de marché et du capitalisme.

Qu’est-ce qui lui prend ? Il veut sauver notre peau. Je le croyais incapable d’une telle éloquence. Tu devrais mieux le connaître pourtant.

— Si nous controns les Croisés, les hommes libres continueront de se battre. Nous les rejoindrons et avec nos familles nous changerons d’identité.

Mitch se garda d’évoquer ses doutes au sujet d’Ada. Que resterait-il du réseau Freemen après cette épreuve ?

La guerre ne serait-elle pas terminée faute de combattants ? Les Croisés à nouveau maîtres incontestés du monde.

— Vous n’êtes pas convaincu, dit-elle, mais vous savez qu’Id a raison. Depuis longtemps vous ne faites plus confiance à la voix officielle.

Le commandant fit grincer ses dents. Il était mal à l’aise.

— Vous sentez-vous encore à votre place dans l’armée de telles nations ? demanda Id.

Aurel se mordit les lèvres.

— Je travaille pour une banque, confia Id. Je ne suis pas un ange, pas plus que les employés des groupes pétroliers.

Il reprit son souffle.

— Je ressemble à tous ceux qui savent que leurs entreprises entretiennent la pauvreté dans le monde.

Il en fait trop.

— Jusqu’à aujourd’hui j’ai préféré le confort d’un salaire régulier plutôt que de me remettre en cause.

Id parlait plus fort.

— J’ai engraissé les Croisés. Je les ai laissés me soumettre. J’étais leur esclave. Je me contentais de me plaindre.

— Vous avez fouillé mon intimité, dit Aurel. Vous me manipulez.

— Non. Vous savez que j’ai raison. Ce monde des Croisés n’est plus accueillant.

Aurel se tourna vers Mitch. Il la regardait avec crainte.

— J’ai un processeur quantique dans le crâne, je suis une Cyborg, oui.

— Supermitch, cria Id.

Il tira sur ses menottes.

— J’étouffe, je manque d’air.

Il se contorsionna dans sa couchette. Il ressemblait à une bête.

Il bavait, ses yeux tournaient comme des vinyls sur une table de mix. Il se cambra, retomba, s’arqua. Aurel lui jeta un verre d’eau à la figure.

— C’est une crise Blechkoller, dit-il.

Id le dévisagea avec méchanceté.

— La névrose de la boîte de conserve. Vous manquez d’entraînement.

— Libérez-moi.

Il va tout faire foirer l’andouille. Nastasia, c’est pas le moment. Moi aussi j’ai envie de hurler. Nous sommes pas insensibles.

Le commandant se leva, sortit une clé, déverrouilla les menottes. Id se massa les poignets sans le remercier.

— Ne vous inquiétez pas, je ne sais pas me battre, dit-il. Je ne vais pas vous sauter dessus et vous égorger avec mes dents.

— Vous disposez de bathyscaphes autonomes pour les missions commandos, dit Mitch. Nous devons débarquer sur l’île.

Aurel resta de marbre, comme fasciné par l’énormité de ce que lui demandait Mitch.

— Redonnez-moi accès au réseau du sous-marin.

Il reprit ses esprits.

— Vous exigez quelque chose d’impossible. Je suis un militaire.

— Avez-vous changé de cap ?

Il nia.

— Vous avez déjà quitté la légalité. Si vous reprenez contact avec votre amirauté, les Croisés vous piloterons à ma place.

Il se leva, saisit la lampe de poche, sortit de la cabine sans un mot.

— Il tient notre avenir entre ses mains, dit Id.

— Peut-être l’avenir de l’humanité, dit Mitch.

— Tu n’exagères pas un peu ?

— Au point où nous en sommes…

Ton mari est libre, fais-lui des avances. Tu ne penses qu’à ça. Je suis en train de devenir humaine. Mais je suis attachée. Encore mieux.

Alors la lumière revint dans la cabine 3.

— Nous avons gagné, cria Mitch.

— Le droit de nous jeter dans la gueule du loup, répondit Id.

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