Chapitre 82

Jos s’éveilla comme il l’avait programmé, d’une brève impulsion neurale. Un tunnel de métro aux heures de pointe lui traversait le crâne.

Les neurones retournés, l’oreille interne azimutée, des traînées lumineuses marquaient ses rétines. Il pianota avec ses doigts. S’assit.

Massa ses jambes. Au-delà de l’unique fenêtre, les gyrophares tournoyaient autour de la première jetée d’embarquement de Stansted Airport.

Il reconnut la parabole. Suivit du regard le câble qui rejoignait le casque de boxeur qu’il portait encore. Il l’arracha.

Des lignes électromagnétiques envahirent l’air. Les photons se poursuivaient sur les bosses et les creux d’une multitude de montagnes russes.

Il se leva, s’appuyant au bureau placé sous la fenêtre. Les choses était trop précises, surchargées d’informations inhabituelles.

Les prospectus publicitaires placés dans un présentoir irradiaient d’impulsions nauséabondes. Les signaux Wifi provoquaient des spasmes.

Verrouillage. Jos s’envola et fit plusieurs fois le tour du monde à bord d’une navette spatiale avant de reprendre pied dans sa chambre.

Des millions de conversations bruissaient. Il se boucha les oreilles. Elles devinrent plus fortes. Il faudrait vivre avec ses acouphènes.

Il enfila ses chaussures de montagne, saisit son sac à dos, remballa son matériel, courut dans les couloirs infinis du Radisson Hotel.

Il butta contre l’ascenseur. Il lui dit qu’il arrivait. En bas en haut. Arrêt au troisième. La porte coulissa, il se retrouva dans l’habitacle.

Quand sa tête bougeait, le monde la suivait à retardement. Lui aussi laissait des traînées dans la conscience.

Il déboula au rez-de-chaussée. Jeta la carte magnétique sur le desk du réceptionniste. Il marcha avec les autres voyageurs vers le terminal.

Stansted ne dormait jamais. Les premiers charters levaient déjà les voiles vers les quatre coins de la Terre provoquant sa surchauffe.

Téléphones. Baladeurs. Ordinateurs. PC. Mac. Devices inconnus. Parle-moi. Connecte-toi. Ils ouvraient leurs ports à qui le voulait.

Il y avait foule. Foule de machines. Dans toutes les poches, toutes les sacoches, sur tous les comptoirs du personnel aérien.

Des données jouaient à saute mouton. Il les voyait. Elles n’obéissaient à personne. Elles avaient échappé à tout contrôle.

Elles se mixaient, se dupliquaient de système en système, s’altéraient de génération en génération. Une évolution explosive.

Les Croisés avaient prévenu.

— Les machines peuvent maintenant copier des informations sans aucune intervention humaine.

Premier réplicateur : les gênes de notre bonne vieille biologie. Deuxième réplicateur : les mèmes qui constituent notre culture.

Déjà les philosophes s’étaient demandés si les voitures n’utilisaient pas les humains pour se répandre à la surface du monde.

Qui était le maître ? Elles ou nous ? Nous achetions une nouvelle voiture pour nous servir ou nous poussait-elle à la faire sortir des usines.

Le résultat était sans équivoque. En tant qu’espèce mimétique, produit de la technologie et de la culture, la voiture gagnait du terrain.

Maintenant, nous avons joué à Dieu. Nous avons créé une troisième génération de réplicateur : les informations autonomes. Je suis un virus.

L’hôtesse Ryanair sourit. Il lui tendit mécaniquement ses papiers.

— Tout va bien monsieur ?

Il acquiesça.

Dans le temps, il aurait imaginé cette nana posant nue sur le calendrier sexy que la compagnie éditait chaque année pour les œuvres decharité.

Mais rien. Aucun frisson, aucun titillement masculin possessif. Il ne souffrait plus d’aucun désordre physique.

Il se retrouva dans la fille d’attente pour passer la douane, un long serpent qui se terminait par une série de portiques.

Il avançait pas à pas comme vers l’échafaud. Rien. Aucune douleur. C’était un système à ultrason qui vous met à nu.

Il traversa la galerie marchande, les alignements de bars, se planta devant la porte de la navette. Le tube s’arrêta. Il s’y engouffra.

— Mind the gap, répétait une voix monocorde.

Il descendit avec le troupeau au second satellite. Escalator vertigineux.

Kiosque avec expresso. Il en commanda trois en même temps. Il les siffla. Puis commanda trois oranges pressées.

La serveuse somnolente semblait habituée aux allumés. Il était temps d’embarquer pour Oslo et d’Oslo pour Longyearbyen.

Qu’est-ce qui l’y attendait ? Un réplicateur de troisième génération géant ou au contraire un monstre pour empêcher toute réplication ?

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