Chapitre 83

Entre le Jura et les Alpes, dans la banlieue française de Genève, la dépression après avoir hésité une partie de la nuit avait donné de la neige.

DS et Extase avaient quitté l’autoroute Blanche à la sortie 13. 1 et s’étaient retrouvées immobilisées dans un village au pied du mont Salève.

Elles avaient attendu trois heures l’arrivée d’un chasse-neige qu’elles avaient suivi jusqu’à La Croisette, 1200 mètres d’altitude.

Elles s’étaient arrêtées pour déjeuner à l’un des trois bars-restaurants pendant que des voitures avaient peu à peu envahi l’unique parking.

Des skieurs de fond et des randonneurs en tenue moulante avaient débarqué et s’étaient équipés avant de disparaître.

DS gardait toujours le secret quant à leur destination finale. Elle souriait, de son sourire enfantin de vieille femme.

Comme un dessinateur qui aurait changé d’avis, le soleil désintégrait un à un les immenses panaches duveteux abandonnés par la tempête.

À l’horizon sud, une pyramide rose pointa au-dessus de la brume. Elle se rattacha à une autre pyramide moins haute, puis à une troisième.

Le Mont-Blanc, puis le mont Maudit, puis le Mont-Blanc du Tacul. L’aiguille du Midi les rejoignit puis toute la chaîne jusqu’à l’aiguille Verte.

— Je ne pensais pas revoir ce spectacle, dit DS. Les Alpes depuis le Salève. Quelle splendeur !

— J’ai déjà entendu parler de ce mont. Sais plus où !

Qui pourrait arrêter un être capable d’escalader les flancs escarpés du mont Salève ?

— Cette phrase ne te rappelle rien ?

Extase fit signe que non.

— C’est Victor Frankenstein qui se lamente au sujet de sa créature.

— Frankenstein ! Vous me faites peur. Qu’est-ce que Jason mijote ?

— Pas la moindre idée, mais je ne crois pas au hasard.

Elles grignotèrent des croissants réchauffés aux micro-ondes, puis regagnèrent le car régie. Le ciel s’était définitivement éclairci.

Extase roula sur la route des crêtes entre les congères. Parfois la vue plongeait vers le nord, dévoilant Genève, le lac Léman, le Jura.

Parfois, elle survolait des prairies blanches et les arbres givrés, déviait vers l’infini jusqu’à toucher le massif du Mont-Blanc.

Des fermes crachaient de la fumée, les poteaux des enclos, de guingois comme il se doit, traçaient des lignes noires et absurdes.

Un groupe de skieurs, animés de pas d’échassier incongrus dans le paysage figé, apportèrent soudain une note de couleur tout aussi incongrue.

Après quatre lacets en descente, le car régie s’immobilisa près d’un bâtiment qui ressemblait à une boîte de sardine posée sur un piédestal.

— La station du téléphérique, dit DS. Notre route s’arrête ici.

Des skieurs tout équipés sortaient du bâtiment.

— Le bus 8 de Genève les dépose en bas, expliqua DS. Ils passent la frontière à pied puis rejoignent le paradis en cinq minutes.

Elle sourit.

— Pourquoi me suis-je installée à Paris ? Je me pose la même question pour les pigeons.

Elle sourit encore.

— Certains choisissent Rome ou Venise, d’autres les villes pluvieuses et froides du nord. Absurde, non ?

Extase haussa les épaules. Plus que jamais, elle se demandait ce qu’elle faisait loin de ses ordinateurs, sur cette montagne de Frankenstein.

La veille, elle bricolait dans son hangar et depuis elle n’avait cessé de courir à travers la France, croisant la route d’étranges fanatiques.

Ils voulaient chacun à leur façon sauver le monde. Ils étaient dangereux, comme ces gens persuadés de savoir ce qui est bon pour les autres.

Si déjà je savais ce qui était bon pour moi. Extase ne s’était jamais posée cette question. Elle vivait par instinct.

— Le téléphérique du Salève a été construit en 1932, dit DS. Il a été abandonné, puis reconstruit par les Freemen en 1983.

— Où est la plaque commémorative ? se moqua Extase.

DS se contenta de montrer le paysage. Une montagne en surplomb de Genève.

Une montagne au centre de la vallée alluviale du Rhône avec de part et d’autre deux massifs mythiques, le Jura et les Alpes.

Comme les Grecs anciens, les Freemen avaient choisi ce lieu exceptionnel pour y installer leur sanctuaire.

— C’est ici que j’ai reçu mon implant cérébral, confia DS. La clinique se trouvait en sous-sol.

— Se trouvait ?

— Sous le nom de Oscar Drunksman, Jason a restauré de nombreuses maisons sur le Salève, plus confortables.

DS pointa du doigt un homme en pantalon kaki, anorak kaki, cheveux grisonnants. Il se tenait sur la terrasse enneigée du restaurant panoramique.

Il ne bougeait pas. Il semblait suivre du regard chacune des rues minuscules de Genève et se souvenir d’histoires anciennes.

— C’est un Freemen, dit DS.

— Vous le connaissez ?

— Je le sais, c’est tout.

L’homme se retourna vers le car régie.

Il souriait, pas d’un sourire destiné à quelqu’un, d’un sourire de pur bonheur. Cet homme était heureux, en paix avec lui-même.

— Allons à sa rencontre.

Extase ouvrit sa portière et sauta dans la neige. Elle courut aider DS qui avait du mal à s’accommoder du marchepied.

L’homme effrayé s’éloigna. Il grimpa vers un kiosque, le dépassa, s’engagea sur un sentier déjà strié par les premiers skieurs de la matinée.

DS le suivit de son pas hésitant. L’homme s’était éloigné, sans disparaître. Il progressait dans la neige souple, laissant une trace distincte.

Ses chaussures de montagnes traçaient des espèces de croix de Lorraine dans la neige. Elles menaient dans un bois.

Les branches s’arquaient au-dessus du sentier. Brunes vers le sol, branches vers le ciel, espèces de gâteaux à la chantilly.

Le sentier coupa un chemin qui desservait deux habitations, revint sous le couvert, coupa la route à deux reprises, retrouva le couvert.

L’homme avait disparu. Il ne restait que ses marques, ses croix faciles à traquer. Elles débouchèrent dans une clairière.

Trois chalets en pierres de taille dominaient les falaises du Salève, des bâtisses solides comme les rocs sur lesquels elles se perchaient.

La piste se dirigeait vers le chalet central, une terrasse, une baie vitrée. DS n’hésita pas. Elle saisit la poignée, fit coulisser la porte.

Un feu brulait dans une cheminée construite avec les mêmes pierres de taille que les chalets. La lumière jaillissait de partout.

La façade opposée du chalet s’ouvrait sur la neige éblouissante. Des pas firent crisser le plancher.

L’homme arrivait avec un plateau chargé d’une cafetière et de bols.

— Asseyez-vous, dit-il.

Il posa le plateau sur une table basse.

Deux femmes apparurent en haut d’un escalier.

— Bonjour, dirent-elles.

Elles se dirigèrent vers une cuisine italienne aux lignes inox.

Le rustique et le moderne s’y mêlaient dans l’unique but de faciliter la vie sans surcharges décoratives.

C’était le matin, une matinée en apparence comme les autres. Les deux femmes ne se formalisaient pas de la présence d’inconnues.

— Que je suis bête ! s’exclama Extase. Vous vous parlez.

Elle sortit son mobile. Elle capta un puissant signal Wifi.

— Vous possédez tous des implants. Mais pourquoi sommes-nous venus jusqu’ici ?

— Il fallait bien aller quelque part, dit DS.

L’homme se racla la gorge.

— On m’appelle Pélias, je suis l’ami de Jason.

Extase se figea. Pélias ? Ce nom évoquait un lointain souvenir.

Requête sur le mobile. Dans le mythe des Argonautes, Pélias écarte du trône d’Iolcos son frère, le père de Jason.

Il promet de rendre le pouvoir à son neveu s’il ramène de Colchide la Toison d’or gardée par le roi Éétès.

Jason tombe amoureux de Médée la fille du roi. Médée ? Mitch ?

— Le père de Mitch est-il un Freemen ? demanda Extase.

— Nous avons pour règle de ne jamais rien révéler à nos enfants, dit Pélias. Ils choisissent de vivre comme ils l’entendent.

— Mais vous constatez que l’éducation nous détermine quoiqu’il arrive.

— Pas toujours. Tes parents ne sont pas Freemen.

— Moi non plus, je n’entrerai jamais dans votre secte.

— La porte est grande ouverte.

— Extase, calme-toi, la pria DS.

Les deux femmes rieuses quittèrent la pièce avec gène.

— Certaines choses ne peuvent être discutées que de vive voix, dit Pélias.

Il marqua un silence.

— Nous ne faisons pas toujours confiance aux technologies avancées, nous préférons souvent le contact direct.

Il désigna le chalet, la vue sur Genève, le lac Léman.

— Nous avons créé sur le Salève une communauté de proximité.

Il raconta comment des hommes et des femmes libres s’étaient rencontrés aux quatre coins du monde et avaient noué de solides amitiés.

Comme toujours, leur goût pour la liberté les avait poussés à poursuivre leur route en solitaire. Ils ne se voyaient que par intermittence.

Ils le regrettaient, mais l’envie d’être ailleurs, d’expérimenter, aussi les contraintes du quotidien, les éloignaient immanquablement.

Tant qu’ils se nourrissaient de nouvelles rencontres, ils n’en souffraient pas trop. Ils tissaient un immense réseau relationnel.

Ils se contentaient de liens aussi intenses que brefs puis, fatalement, ils se heurtaient aux Croisés, c’était la désillusion.

Ils avaient le choix entre les servir, comme l’avaient fait de nombreux hommes libres avant eux, ou les fuir et se cacher.

Les artistes étaient les plus vulnérables. Ils ne supportaient pas de garder leurs œuvres secrètes et ils ne supportaient pas plus de servir.

Il fallait donc construire une autre société, en parallèle de celle des Croisés, une société même minuscule, mais qui rapprochait les hommes.

Ainsi était née la communauté du Salève, un peu hors du monde, en même temps qu’au centre de l’Europe.

Des connectés et des gadjos l’habitaient. Ils avaient transformé de vieux chalets en demeures thermiquement positives et chaleureuses.

Ils consommaient peu de matière première et menaient une intense activité culturelle. Ils organisaient des ciné-clubs et des conférences.

Les Genevois montaient y assister. Ils travaillaient à l’université, parfois au CERN. Comme les épicuriens, ils ouvraient à tous leur jardin.

Ils s’étaient rapprochés parce qu’ils aimaient être ensemble. Pas sans cesse. Ils ne vivaient pas en communauté. Chacun préservait sa liberté.

Ils voulaient pouvoir se retrouver quand la solitude leur pesait. Le Salève était le lieu rêvé. Central et isolé.

Ils avaient compris que les connexions électromagnétiques ne suffisaient pas au bonheur. Une vie de connecté ne comblait pas l’homme.

Et plus que l’homme sa part si particulière et abstraite qu’est la conscience. Toutes les connexions devaient être privilégiées.

Repas. Fêtes. Randonnées. Débats. Il était dangereux de se couper de ceux qui vivaient encore dans l’ancienne société.

Il ne s’agissait pas de construire un phalanstère mais, dans la société, d’élaborer une société ouverte qui peut-être deviendrait la société.

Pélias n’avait pas convaincu Extase. Elle n’allait pas s’installer sur le Salève et signer un chèque en blanc à ces illuminés.

D’autant qu’elle détestait la neige, pas moins que la pluie bretone. À choisir, elle aurait préféré vivre dans les ruines ensoleillées de Pétra.

— On est là pour Jason, dit-elle. Je ne suis pas venu pour me convertir, mais pour l’aider.

— Je vais te montrer quelque chose, dit Pélias.

Il se leva, se dirigea vers une porte étroite, l’ouvrit, des marches descendaient dans le sous-sol du chalet.

Pélias fit coulisser des râteliers à bouteilles, un tunnel bétonné apparut, illuminé par des néons faiblards.

Ils marchèrent plusieurs centaines de mètres tout en grimpant. Ils débouchèrent par un autre escalier dans une grange.

Encerclée par des bottes de paille, une parabole pointait vers le ciel.

— Cette nuit, nous avons activé le processeur quantique de Jason.

— Le même que Mitch ?

— Jason dispose d’une technologie plus récente, mais qu’il avait refusé de mettre en fonction jusqu’à aujourd’hui.

— Où est-il ?

— Il a dormi à Stansted Airport. À cette heure, il vient d’atterrir à Oslo, de là il file vers le nord jusqu’à Longyearbyen.

— Où ?

— Une ville minière située au cœur de la mer arctique sur les îles Svalbard. Il veut assister à l’inauguration d’un bunker botanique.

Pélias expliqua le but officiel de l’installation : abriter toutes les graines du monde.

— Mais Jason a découvert qu’autre chose se tramait.

Extase se tourna vers DS.

— J’ignore tout, dit la vieille femme.

— Jason nous a interdit de discuter de cette affaire sur le réseau, dit Pélias.

Il fit signe de le suivre. Ils regagnèrent le tunnel, partirent dans une autre direction, émergèrent dans une cave, puis dans une sallelumineuse.

C’était un vaste open space avec vue sur le massif du Mont-Blanc. Une trentaine de personnes occupaient des fauteuils.

De façon informelle. Éparpillés en plusieurs salons.

— Nous attendons, dit Pélias.

Les regards étaient graves.

Extase ne sentait pas la peur mais cette tension caractéristique qui envahit les professionnels avant une mission longuement préparée.

— Jason a toujours jugé absurde cette idée d’un unique bunker pour sauver la flore terrestre, dit Pélias.

— Décentraliser ne veut pas dire déléguer, mais rendre indépendant, dit DS. Il ne fallait pas un bunker mais des centaines.

— Jason découvrit alors que des Croisés notoires invitaient de nombreuses personnalités à l’inauguration, ajouta Pélias.

Il lista les plus connues. Insista sur le général en chef de l’OTAN et d’autres militaires, ainsi que plusieurs ministres.

Il expliqua que la plupart de ces hommes et de ces femmes avaient plus de 55 ans et avaient été victimes d’un incident cardiaque.

— Ils portent tous le même pacemaker électronique assez facile à pirater, dit Pélias. Après, tu fais ce que tu veux d’eux.

— Contrôler, dit Extase.

— Oui, les Croisés ne songent qu’à contrôler, dit DS. Je ne suis pas surprise.

— C’est plus compliqué, dit Pélias. Ils ont construit dans le bunker un ordinateur quantique de nouvelle génération.

Il grimaça.

— Ils vont synchroniser ses qbits avec ceux des invités. À ce moment, ils seront dans leur tête. À la moindre trahison, crise cardiaque.

Avec ses mains, Pélias mima l’explosion de son cœur.

— Jason veut donc détruire cet ordinateur ? demanda Extase.

— Quel gâchis ce serait, dit Pélias. Nous allons nous synchroniser avec lui et en prenions le contrôle.

Il désigna les hommes et les femmes qui occupaient le salon.

— Jason veut rediriger les signaux jusqu’ici.

— Alors c’est vous qui aurez le contrôle, hurla Extase.

Le guide fit un geste. Elle se retrouva prise en tenaille.

— Enfermez-la et privez-la de communication.

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