Chapitre 85

Au dix-huitième siècle, les peintres tiraient les portraits sur des tableaux ovales, transformant les visages en ballon de rugby.

Id et Mitch étaient ainsi méconnaissables, d’abord engoncés dans de seyants sous-vêtements en laine polaire.

Ils les avaient doublés d’une combinaison intégrale en aluminium ne laissant apparaître que le fameux ovale facial.

L’équipage de commandos et d’agents secrets dirigés par le commandant Aurel avait bien fait les choses.

Cheveux teints, yeux colorés par des lentilles, sourcils épilés. Ils n’avaient négligé aucun détail, allant jusqu’à manucurer Mitch.

Id et elle étaient devenus deux fonctionnaires européens, munis de passeports diplomatiques, aussi faux qu’apparemment authentiques.

Une surcombinaison étanche en néoprène les avait ensuite transformés en ces chiens plissés, ces hideux Shar-Peï d’origine chinoise.

Dont les bourgeoises d’un certain âge aiment se dire qu’ils sont plus laids qu’elles, ce qui le aide à accepter leurs propres rides.

Le commandant Aurel expliqua comment il faudrait gonfler les combinaisons une fois en plongée dans une eau à -1 degré.

L’air était le meilleur isolant, mais la combinaison ne se gonflait pas sur la tête et Id était persuadé qu’il n’aimerait pas ce qui l’attendait.

Deux matelots s’étaient également équipés. Ils piloteraient le mini-sous-marin qu’ils appelaient un SWCS : shallow water combat submersible.

Il occupait l’emplacement d’un missile balistique. Long d’une dizaine de mètres, c’était une coquille translucide en fibre de verre.

Idéal pour absorber les émissions sonars, à tel point qu’elle était trouée de toute part et que l’eau envahissait la coque durant la navigation.

Id se demandait comment il survivrait à l’opération d’habitude réservée aux hommes d’élites des commandos de marine.

Mitch, elle, écoutait les consignes. Répétait studieusement chacun des gestes. Elle avait déjà passé le baudrier de plomb de 10 kg.

— Mes hommes vous laisseront à la frange de la banquise, au sud de l’aéroport de Longyearbyen, puis ils rentrent, dit le commandant.

Il fixa Id.

— Vous tiendrez le coup ?

Il repensait à la crise de panique dont avait déjà souffert son passager encombrant.

Id approuva sans conviction et se dirigea vers un des sièges du submersible. Le pilote en chef lui ajusta son masque.

Id se laissait manipuler comme un enfant ou un vieillard sénile. Sa seule expérience de la plongée se limitait à un baptême en mer Rouge.

— Nous nous sommes stabilités à 30 mètres de fond, dit le commandant. Vous gagnerez la surface en douceur.

Mitch lui tendit sa main gantée. Il l’a pris entre ses deux mains.

— Merci, dit-il avec sincérité.

— C’est à moi de vous remercier.

Il secoua la tête.

— Vous avez changé ma vie. Je me sens libre comme l’enfant qui fait l’école buissonnière pour la première fois.

— Vous auriez dû débarquer avec nous. Vous n’êtes plus en sécurité à bord de votre sous-marin.

— Je ne peux pas abandonner mes hommes.

À pas lourds, Mitch marcha vers le submersible.

— Déserter n’est pas humiliant quand son armée mène un mauvais combat, dit-elle.

Une larme s’échappa de ses yeux plus en amandes que jamais. Elle s’assit à côté d’Id, ajusta son masque et son détendeur.

Elle gonfla sa combinaison, fit un dernier geste grotesque en direction du commandant.

— Nous nous reverrons, lui promit-elle.

Ils attachèrent leur ceinture. Le submersible de poche glissa dans la tuyère d’éjection, un tube métallique sans aspérité.

L’écoutille arrière se referma. Un claquement. Un léger écho. Silence. Seule la lueur bleutée des écrans de contrôle irradiait dans la nuit.

Un gargouillis. L’eau pénétra dans la tuyère, envahit le mini sous-marin, se plaqua aux combinaisons boudinées.

Des mains glaciales se posaient sur les corps, des espèces de tentacules palmées. Id eut l’impression d’être aspiré vers les profondeurs.

Mitch ne pensait à rien, sinon à la topographie de l’aéroport. Elle disposait en mémoire centrale d’une image haute résolution.

Ils restèrent plusieurs minutes immobiles. Le temps de s’accoutumer aux 4 bars de la pression extérieure.

Les mains des pieuvres invisibles devinrent plus téméraires, plus insistantes, plus piquantes, surtout autour du crâne qu’elles broyaient.

Un sifflement se fit entendre, puis se tut, le moteur électrique animait l’hélice de poupe. Ils glissèrent dans le vide aquatique.

Ils s’éloignèrent de la coque noire dans un monde tout aussi noir, sans repère. Id avait froid, mais avait trop peur pour y songer.

Le mouvement ascensionnel des bulles d’oxygène indiquait la surface vers laquelle ils s’orientaient imperceptiblement.

Ils effectuèrent un seul palier. Ils ne s’étaient pas attardés sous haute pression et l’azote ne s’était pas dissout dans leur sang.

Le pilote avait hissé le périscope. Les écrans reproduisaient les contours de la côte où s’accrochait une croute de banquise.

Par chance, la mer était calme, figée, comme si la proximité de la glace lui donnait une consistance plus épaisse.

C’était le moment de s’éjecter. Mitch dégrafa son baudrier, ses bouteilles. Saisit le sac étanche avec leur équipement et quitta l’habitacle.

Id la suivit, filant vers la surface à la vitesse des bulles d’oxygène. Quand il émergea, il aspira une bouffée d’air qui lui pétrifia le visage.

Il arracha son masque pour regretter aussitôt de ne plus être sous l’eau. Mitch jeta un grappin sur la banquise. Elle l’assura, puis se hissa.

Id s’accrocha au filin, se treuilla tant bien que mal. Il roula dans la neige verglacée.

— Vite, dit Mitch.

Ils dégonflèrent les combinaisons.

Puis s’éloignèrent du rivage. Ils découvraient le paysage fluorescent du monde polaire. Devant eux, les projecteurs de l’aéroport.

Plus loin, esquissée sur la nuit, la montagne où se trouvait le bunker botanique. Sur leur droite, la mer déroulait son obscurité immaculée.

Sur leur gauche, à 5 km, la baie de Longyearbyen brillait de lueurs orange. Des centaines de lampadaires y recréaient un jour artificiel.

Mitch leva une main. Signe de danger. Elle s’était figée.

— Je sens une présence. Il y a quelque chose devant nous.

Le ciel s’embrasa de trainées vertes. Deux arcs-en-ciel monochromes tracés en parallèle par de deux jets à réaction.

Le balai d’une ardoise magique nettoya le noir sur lequel s’abattit une pluie de lumière sidérale. Deux nouveaux arcs se formèrent.

Ils se rejoignirent, traçant une arche cosmique, puis ils spiralèrent vers un vortex rougeoyant. Id pensa à un screen saver.

Il avait pénétré un monde virtuel bombardé par les électrons, protons et ions éjectés du soleil et capturés dans le camp magnétique terrestre.

Inquiète, concentrée, Mitch courut jusqu’à une maison isolée, volets clos, pas de fumée, seuil encombré par la neige.

Elle ouvrit le sac étanche. S’empara d’une microcharge. Fit sauter la serrure. Ils se précipitèrent à l’intérieur et se déshabillèrent.

Tout allait comme prévu. Ils ne gardèrent sur eux que les sous-vêtements auxquels ils superposèrent des tenues moins spectaculaires.

Pour Id, pantalon doublé goretex noir, pull à col roulé noir et parka noire à capuche ourlée de fourrure synthétique.

Mitch avait eu droit à plus de fantaisie. Doudoune argentée avec une capuche si profonde qu’elle lui retombait sur les épaules.

Elle ressemblait aux sorcières Bene Gesserit de Dune mais elle avait préféré à la robe sacerdotale un pantalon couleur chocolat.

— Cette chose vit dans la montagne, elle est puissante, dit Mitch. Vite, l’avion de Jos ne va plus tarder

Au-dessus de leurs habits, ils enfilèrent une combinaison blanche pour les rendre invisibles sur la neige et indétectable thermiquement.

Ils abandonnèrent la maison, le reste de leur matériel, évitèrent le terminal aérien, contournant à distance les quatre principaux bâtiments.

Le vaste hangar au toit circulaire qui accueillait les passagers, la tour de contrôle, deux hangars moins hauts et plus étendus.

Ils atteignirent le grillage interdisant l’accès à la piste. La neige l’avait recouvert, il suffisait de l’enjamber pour atteindre le tarmac.

Je sens toujours cette chose. L’air crépite de vibration de conscience. Agitation de qbits sans précédent. Je tiens un Wifi.

— Vol en approche, dit Mitch. Ils gareront l’Airbus à l’extrémité du parking.

Elle longea le grillage enseveli dans cette direction.

Se jeta dans la neige. Id essoufflé à côté d’elle.

— C’est bon, on est inscrit sur la liste des passagers. J’ai accès au système de supervision.

Ils virent au loin les feux clignotants de l’avion dessinant le fuselage. Déjà il touchait la piste, faisant hurler ses rétrofreins.

Il fonça vers eux, ralentit, les dépassa pour effectuer son lent demi-tour et gagner le parking.

— Nous serons à 40 mètres des passerelles.

Id tremblait. Ils avaient une bonne chance de se faire surprendre. Mitch était la plus indispensable à la réussite de la mission.

Elle s’élancerait en premier. Si elle passait, il la suivrait. L’Airbus pointait son nez vers le terminal et amorçait son dernier virage.

Il s’approcha de l’extrémité du parking, fit demi-tour, prêt à repartir. Les réacteurs hoquetèrent comme soulagés.

Le petit train des soutiers arrivait. Les passerelles roulaient vers chacune des extrémités de l’appareil.

— Je prends l’arrière, dit Mitch.

Id ne répondit pas. Ne pas la décevoir. Il dézippa sa combinaison de camouflage. C’était maintenant chacun pour eux.

Le personnel à terre installa des balises pour guider les passagers et les éloigner des réacteurs encore brûlants.

Ils commencèrent à descendre en file indienne. Les puissants projecteurs qui illuminaient l’autre extrémité de l’aéroport s’éteignirent.

Une sirène retentit. Les projecteurs se rallumèrent, puis ceux qui éclairaient l’Airbus tombèrent à leur tour.

Mitch se dressa, sauta le haut du grillage, courut. Les bagagistes intrigués avaient abandonné la soute pour regarder vers les bâtiments.

Elle passa dans leurs dos, sous le fuselage, longea la passerelle arrière, tout le monde regardait ailleurs, elle se mêla aux passagers.

Elle jeta un coup d’œil vers la passerelle avant. Id restait invisible. Derrière elle, aussi.

— Mais où es-tu ?

Alors, sa tête explosa de douleur.

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