Chapitre 86

Depuis son emprisonnement Extase tourbillonnait de rage dans la chambre dans laquelle les Freemen l’avaient recluse.

Elle ne pouvait pas se plaindre du confort, et surtout pas de la vue panoramique qui se déroulaient jusqu’au massif du Mont-Blanc.

Parfois des skieurs passaient au pied du champ sous ses fenêtres. Elle tambourinait en vain sur le triple vitrage isophonique.

Pélias trahit dans la légende de Jason et des argonautes. J’aurais dû me méfier. DS n’a pas réussi à m’épargner leur sentence.

Ils lui avaient pris son téléphone, son ordinateur. Que pouvait-elle faire sinon ruminer des mêmes pensées inutiles.

Longtemps, elle avait cru qu’une organisation en réseau impliquait plus de liberté. Quelle erreur monumentale.

L’absence de chef et de hiérarchie ne protège en rien de la bêtise humaine. Les abeilles oules fourmis n’étaient pas organisées hiérarchiquement.

Les reines n’étaient que des pondeuses. Aucun insecte ne donnait d’ordre à aucun autre. Ils s’influençaient de proche en proche.

Mais avec cette anarchie pouvait-on parler d’une société idéale ? Bien sûr que non. Extase s’était laissée enthousiasmer par les apôtres du Net.

Le réseau, cette structure sans autorité centrale, n’implique la liberté que si chacun des individus se comporte différemment des autres.

DS avait parlé de la nécessité de s’individuer. Si je ne suis pas moi-même, je suis un simple mouton de Panurge, un soldat aveugle.

Les Freemen, au moins certains d’entre eux, avaient commis cette erreur. Ils avaient rejeté les chefs sans devenir maître de leur vie.

Parfois, il valait mieux être soumis à un monarque éclairé que s’abandonner à un désir grégaire qui pousse à imiter des autres.

La ruche. Ils ont construit une ruche sur le Salève. Une armée redoutable car sans point névralgique centralisé.

Extase savait que les réseaux terroristes se composaient ainsi de fanatiques. Aucun lien entre eux, mais doctrine identique.

Rien de plus dangereux pour l’humanité. Pas toi Jason. Tu n’es pas comme eux. Je le sais. Ils vont te trahir encore une fois.

Extase songea que les Croisés et les Freemens pouvaient être matérialistes ou idéalistes. Quatre catégories antinomiques.

Les idéalistes croyaient en quelque chose de supérieur, le dogme commun, inaltérable, éternel, divin.

Les Freemen idéalistes avaient rejeté les hiérarchies pour n’avoir que ce seul maître ultime, la doctrine.

Ils ne voulaient aucun intercesseur, un contact direct avec la divinité. Ils étaient en ce sens encore plus dangereux que les Croisés.

Après tout, depuis la nuit des temps, ces culs bénis avaient causé beaucoup de maux sans détruire l’humanité.

L’idéalisme décentralisé des Freemen pouvait mener à une autre espèce, un essaim d’individus indifférenciés, un seul superorganisme.

Je dois prévenir Jason, prévenir Mitch, je dois leur twitter un message, me faut me connecter. Elle parcourut une nouvelle fois la chambre.

Porte épaisse avec serrure à point triple. Vitrage inviolable. Un minuscule bureau avec une lampe d’architecte vintage.

Un lit douillet avec commande électrique pour positionnement ergonomique. Elle saisit la télécommande.

Radio ou infrarouge ? Elle analysa le boîtier. Radio. Et après ? Portée à dix mètres sur une fréquence inutile. Pas de récepteur.

Elle replia le lit pour le transformer en chaise longue. Le soleil inondait la chambre. Trop chaud. Me donne envie de dormir.

Par réflexe, elle attrapa une autre télécommande, celle qui pilotait la polarisation du triple vitrage isophonique.

Je peux faire le noir, c’est tout. Elle bondit, s’approcha de la fenêtre. Elle venait de comprendre qu’elle pouvait s’ouvrir.

Il faut une autre télécommande. Elle éclata de rire. Elle enleva les piles de la télécommande du lit. Désossa le boîtier. Remit les piles.

Elle joua sur les petits interrupteurs internes pour faire varier la fréquence et composa une à une les combinaisons.

Un déclic finit par se produire à l’extérieur. Elle avait déverrouillé la fenêtre. Je suis libre. Elle noua entre eux ses draps.

Ainsi s’évadent les princesses retenues par les méchants. Elle arrima sa corde de fortune, la jeta dans le vide, se laissa glisser dehors.

Elle passa devant une chambre vide. Chance. Elle continua, s’enfonça dans la neige jusqu’à la taille. Alors, elle courut.

Pour être libre, il ne suffit pas de se libérer de sa prison. Il faut agir intelligemment après. Que vais-je faire maintenant ?

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