Chapitre 87

Au printemps, les narines des allergiques picotent. Aucun danger de ce côté à 1000 km du pôle Nord sur le tarmac de l’aéroport de Longyearbyen.

Mitch souffrait d’un picotement plus généralisé qui avait affecté l’espace d’un instant chacun de ses neurones.

Cette irritation explosive avait occulté son champ visuel, perturbé ses perceptions, interrompu ses processus cognitifs.

Mitch rouvrait les yeux comme si, après un voyage intersidéral, elle émergeait d’une longue hibernation cryogénique.

Jos ! Tu n’es pas loin. À combien porte la perturbation quantique qui nous entoure ? Quelques mètres tout au plus.

Elle ralluma les projecteurs de l’aéroport. Autour d’elle, des passagers s’étaient figés, d’autres avaient poursuivi vers le terminal.

Elle observa les deux passerelles de l’Airbus, les soutiers qui reprenaient leur travail, la nuit polaire illuminée de traînées vertes.

Mais où es-tu Id ? Il s’est dégonflé. Non, quelque chose a mal tourné. Il était mort de peur. Parce que tu crois que je suis rassurée ?

Mitch avança d’un pas chancelant. Elle se saisit de son faux passeport façonné par les experts du commandant Aurel.

Je dois réussir pour lui, pour sa famille, pour Tom et Ana… pour Id ? Mais que s’est-il passé ? Envoie-moi un message.

Elle dépassa les deux hangars noirs, la tour de contrôle, arriva à la porte étroite au-dessus de laquelle on pouvait lire ARRIVAL/ANKOMST.

Derrière leur kiosque de verre, les douaniers jetaient un coup d’œil distrait aux passeports. Ils sourirent à Mitch.

Elle s’excusa, releva la profonde capuche de sa doudoune argentée, sourit à son tour. Ils lui souhaitèrent bienvenu au Svalbard.

Comme la plupart des autres passagers, Mitch ne s’attarda pas dans la zone de réception des bagages. Elle franchit le sas de sortie.

Devant elle, Thérèse l’attendait. Elle se tenait derrière le fauteuil roulant d’Eyes. Tu n’as donc pas repéré Jos.

— Bonjour, l’interpella un jeune rouquin. Je dois vérifier les semelles de vos chaussures.

Mitch l’aurait bien embrassé pour cette diversion.

— Nous vérifions que personne n’introduit par mégarde des graines exotiques sur l’île.

Mitch posa ses bottes à bouts carrés.

Le rouquin les inspecta.

— Avec le réchauffement climatique, les espèces étrangères pourraient altérer l’écosystème local, dit-il.

Il remercia Mitch. Elle s’éloigna vers le buffet où déboulaient les invités à l’inauguration du bunker botanique.

Une hôtesse demanda à Mitch d’aller récupérer son badge. On fait quoi ? Une fonctionnaire belge a raté la correspondance à Oslo.

— Valérie Wouters, dit Mitch.

L’assistante lui tendit le badge. Mitch refusa le sac avec les traditionnels goodies et prospectus.

Elle croisa le regard de Thérèse qui avait quitté son poste et déambulait dans le terminal. Sait-elle que je suis là ?

Mitch grignota une part d’aeblekage, échangea quelques banalités au sujet du froid et de la magnificence des aurores boréales.

La plupart des invités travaillaient pour des ONG, les Nations Unies, la fondation Gates et divers ministères de l’agriculture ou de l’écologie.

Un homme bronzé d’une quarantaine d’années lui expliqua qu’il était rapporteur pour l’Intergovernmental Panel on Climate Change.

Il revenait d’un congrès aux Seychelles. Mitch lui demanda si tous ces voyages en avion n’étaient pas en contradiction avec sa mission.

— Vous voulez que le monde réduise les gaz à effet de serre et vous en dégagez vous-mêmes abondamment, dit-elle.

Il balbutia que l’effort devait être collectif et que les individus par eux-mêmes ne pouvaient rien changer.

— En attendant, vous vous gavez, c’est ça ?

Il se détourna furieux.

— Ils lui ressemblent tous, dit une petite femme noire.

— Je les déteste, dit Mitch. Ils me font penser aux businessmen qui prétendent innover et qui ne savent qu’imiter leurs prédécesseurs.

— Les politiciens aussi jurent qu’ils feront de la politique autrement mais, une fois élus, ils en sont incapables.

Elle sourit.

— Je suis ici parce qu’ils ont encore le pouvoir et que nous avons besoin de leur argent sur le terrain.

Elle est trop gentille. Un jeune homme vint l’embrasser. Elle semblait populaire. Peut-être une célébrité.

Mitch déambula entre les invités, échangeant des sourires, prête à détecter le moindre picotement qui lui indiquerait la proximité de Jos.

Un Boeing atterrit. C’était la valse des officiels. Melinda Gates. Le Premier ministre norvégien et le Président de l’Union européenne.

Tous ces gens voulaient sauver la planète et, pour la sauver, perpétuaient le mode de vie qui la détruisait. Hypocrisie généralisée.

Les militaires arrivèrent aussitôt dans un second Boeing. Les caméras, les photographes et les journalistes débarquèrent avec eux.

Dehors des 4×4 attendaient pour conduire les invités au bunker. Les Croisés ne peuvent fouiller tout le monde.

Mitch se demandait quel rôle avait endossé Jos. Une célébrité ? Difficile. Elle frôlait les hommes de taille appropriée.

Thérèse n’était jamais loin. Elle aussi le cherchait. Elle sait pour le sous-marin. Elle sait que nous sommes peut-être ici.

Mitch avait changé de visage, elle portait une doudoune boursoufflante, mais impossible de cacher la ligne de ses jambes.

Elle constata avec soulagement qu’il y avait plusieurs autres candidates au mannequinat dans l’assistance.

Thérèse ne pouvait avoir aucune certitude. Eyes s’était posté près de la sortie du Terminal. Ses deux sbires l’encadraient.

Ils scannaient les convives qui commençaient à se diriger vers les 4×4. L’heure de l’inauguration approchait.

Ne me suis pas. Nastasia ? Ce n’est pas moi. Jos ? Je dois terminer seul cette histoire. Où es-tu ? Ne viens pas, je t’en prie.

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