Chapitre 89

Mitch n’avait pas écouté Jos. Elle avait embarqué dans un des 4×4 en partance pour le bunker botanique prisonnier du permafrost.

Assis près d’elle, les visiteurs venus du sud s’émerveillaient des zébrures vertes qui décoraient la nuit.

Un bombardement corpusculaire féérique, non moins mortel, source de mutations génétiques, de perturbations électromagnétiques, capable lors d’un sursaut de détruire tous les ordinateurs et de tuer tous les cyborg.

Et peut-être cette bête montreuse animée de vibrations quantiques dans les sous bassement de la montagne en surplomb de l’aéroport.

Où était Id ? Avait-il pris peur ? Avait-il été capturé ? Avait-il découvert au dernier moment une bonne raison de rester cacher ?

Ne pense plus à lui, aux enfants, à Jos… ne pense à rien, sois prête à toutes les éventualités. Qu’est-ce qui nous attend Nastasia ?

Le 4×4 longea le fjord et la banquise jusqu’aux premiers lampadaires orange aux avant-poste de Longyearbyen.

Il bifurqua sur une route plus étroite et mal déneigée qui rebroussait chemin vers l’aéroport, mais en prenant de la hauteur.

Il franchit une butte, puis descendit vers le bloc de béton du bunker. Vu de l’arrière, il ressemblait à un ponton par marée basse.

Les vibrations s’intensifièrent. Je suis donc la seule à les sentir ? On dirait qu’un tremblement de terre se prépare.

Les véhicules s’arrêtaient en retrait. Mitch suivit à pied le mouvement dans la nuit blanche jusqu’à la façade du bunker.

Une sorte d’immense climatiseur avec une grille de ventilation, au-dessus d’une double porte précédée d’un pont métallique.

Des ouvriers coiffés de casque de chantier chantaient en chœur une comptine devant un ours qu’ils avaient sculpté dans la glace.

Mitch ne comprenait pas le norvégien, mais Nastasia traduisait en direct live, version anglaise et française en simultanées.

Sleep, little seedling, sleep ! Down in the earth, so deep, Gently the leaves will rustle down, Cover thee warm with blank and brown.

Dors, petite graine, dors ! En bas dans la terre, si profond, Doucement les feuilles frémiront, Te couvrant avec chaleur de blanc et de brun.

T’es pas doué en traduction Nastasia. Tu crois que j’ai que ça à faire en ce moment. Ben dis-moi. Ho, ça va toi là-haut.

Mitch se demandait quelles feuilles viendraient sous cette latitude protéger les graines enfouies dans le bunker.

Elles seraient peut-être couvées par la bête quantique qui vibrait près d’elles, un monstre sans doute aussi immobile qu’un vieux dragon.

Mitch perçut un autre frémissement, un frôlement discret, comme si quelqu’un venait de lui souffler dans le cou.

Elle se tourna vers l’assistance plongée dans le noir. Plus rien. Jos s’était encore une fois esquivé. Qui est-il ? Qui es-tu ?

Elle lui parla depuis ses méandres cérébraux. Il ne répondit pas. Il attendait son heure. Pour commettre quelle atrocité ?

Dans son fauteuil roulant, Eyes s’était avancé parmi les spectateurs les plus prestigieux. Thérèse rôdait à l’arrière-plan.

Le Premier ministre norvégien et le Président de l’Union européenne pénétrèrent dans le tunnel au sol couvert d’un tapis rouge.

Les conservateurs leur donnèrent une caisse chargée de graines et ils s’enfoncèrent dans la montagne.

Les autres invités leur emboîtèrent le pas, Mitch en compagnie de la petite femme noire avec qui elle avait discuté à l’aéroport.

Elles descendirent un corridor rectangulaire, aux murs de béton mal dégrossi, au plafond parcouru de tubulures calfeutrées.

Elles débouchèrent dans un tunnel plus large, aux murs striés, à la façon des gaines électrique en PVC.

Une centaine de mètres plus loin dans la montagne, un dégagement avait été creusé pour une section administrative.

Wifi. Download completed. Il y a 10 jours, un tremblement de terre de magnitude 6. 1 a frappé Longyearbyen. La région devait être stable.

Était-ce un coup des Croisés ? Comme au Mexique, des mines encerclaient la ville. Pourquoi auraient-ils mis en danger leur installation ?

Ou une coïncidence ? Un pied de nez à l’arrogance humaine. Mitch en avait assez des questions. Elle avait envie d’agir.

Quelques choses d’autre ? Non, une comptabilité ordinaire. C’est presque trop propre. Pas le moindre logiciel piraté. Que de l’open source.

Le tunnel rejoignit une vaste antichambre transversale aux murs givrés par le permafrost. Plus de Wifi.

Des spots bleus intensifiaient l’impression de froid. Un comptoir avait été taillé dans la glace. Des boissons chaudes y dégazaient.

Un jingle retentit. Un commentateur annonça :

— Excellences, Mesdames et Messieurs, accueillons notre hôte Fredrik Skavland.

Un homme d’une quarantaine d’années sauta avec prestance sur l’estrade. Il s’applaudit lui-même avec ses mains gantées de moufles.

— Aujourd’hui, nous applaudirons tous comme des pingouins, dit-il.

Il sourit, ses commissures marquées par une barbe naissante.

Jos, tu n’aurais pas osé. Non, cet homme est trop grand.

— Ne nous trouvons-nous pas dans un endroit extraordinaire ? demanda Skavland.

Les spectateurs approuvèrent. Il raconta sa première visite au bunker qu’il compara aux grandes pyramides et à la muraille de Chine.

Il désigna les trois portes qui ponctuaient la vaste antichambre. Chacune menait dans une salle sécurisée où seraient entreposées les graines.

— Nous sommes vulnérables sur une planète en danger. D’un autre côté, nos ancêtres nous ont démontré que nous savions nous surpasser.

Il claqua ses moufles pour se réchauffer.

— Je vous promets que la cérémonie sera brève. Je vous demande aussi d’accueil maître Kan.

Un homme de taille moyenne emmitouflé dans une canadienne monta sur l’estrade, suivit de la petite femme noire avec qui Mitch avait parlé.

Skavland s’inclina. Maître Kan ne prononça aucun mot et se dévêtit, tendant un à un ses vêtements à la petite femme noire.

— Nous sommes à -18, dit Skavland. Maître Kan ne ressent pas le froid. Il le domine par la force de l’esprit.

Skavland marqua une pause pour laisser le maître, qui ne portait plus qu’un pagne, s’asseoir au sommet d’un piédestal taillé dans la glace.

— Nous avons la puissance, dit Skavland. Nous avons la puissance de soustraire nos graines à la destruction.

Mitch glissait de place en place, cherchait Jos tout en évitant Thérèse et Eyes. Elle se demandait si la femme noire lui avait parlé à dessein.

Elle observa maître Kan. Souriant. Immobile. Sa peau bronzée couverte se scarifications et de peintures tribales.

Des cercles noirs et blancs lui entouraient les pectoraux. Ces disques psychédéliques d’hypnotiseurs ondulaient.

Mitch ne pouvait pas imaginer que Jos se soit ainsi exposé. Pourtant, l’homme avait la bonne taille, la bonne carrure.

Étrange ! Quoi Nastasia ? Une trentaine de personnes dans l’assistance possèdent des pacemakers avec liaison sans fil.

Le Premier ministre norvégien venait de monter sur l’estrade, Mitch s’était immobilisée. J’ai accès à leurs données médicales.

Mitch repensa à la bague de cette sorcière de Monica. Non, ces pacemakers se trouvent dans le commerce. Les toubibs sont inconscients.

Piratage à la portée du premier geek venu. Espionnage clé en main. Reprogrammation. Fibrillation. Torture à distance. Assassinat.

Le ministre, bien qu’équipé de ce gadget de haute technologie qui le mettait à la merci de son médecin, lisait son discours avec insouciance :

— Les politiciens et les scientifiques ont eu le courage de prendre en compte l’avenir incertain de notre climat pour protéger l’humanité.

Les dérèglements portaient le chapeau de toutes les folies contemporaines. Il fallait des prétextes pour justifier des actions insensées.

Mitch fulminait. Pour sauver l’humanité, on concentrait sa sagesse en un seul point prétendument invulnérable.

Abération. Le climat était un phénomène global, il fallait lui apporter une réponse métalocale. Non pas se contenter d’enfermer nos trésors.

L’arche de Noé, une arche par définition où seuls quelques spécimens pouvaient embarquer, une solution de sécurité discriminante.

— Nous devons lutter contre le dérèglement climatique non seulement en le combattant, mais aussi en nous adaptant aux changements.

Le ministre présenta le bunker comme une assurance vie pour l’humanité. Il avoua sa fierté, puis laissa place au Président de l’UE.

Mitch ne quittait pas des yeux maître Kan. Il soufflait et inspirait avec lenteur. Il réduisait la vitesse de son métabolisme.

Tu m’as fait respirer de la même manière cette nuit lorsque nous avons échangé nos consciences. Kan cherche à se téléporter dans la machine !

Mitch avait envie d’hurler. Thérèse, Eyes et leurs séides s’empareraient d’elle. Ce n’était pas encore le moment. Le temps passait, le temps pressait.

Tous attendaient une erreur adverse. Le Président traduisit :

— Travailler au mieux et se préparer au pire.

Mitch jura. Se préparer au pire en adoptant les méthodes qui avaient été choisies, c’était rejouer l’histoire qui avait conduit au pire.

Le Président compara le jardin d’Éden primordial et ce nouveau jardin enseveli sous la glace, cette non-vie pour sauver la vie.

Il parla d’une coopération internationale historique pour préserver les richesses agricoles des pays les plus pauvres.

Quand il s’agit de manger, tu n’oublies pas de voler les pauvres.

— Nous sommes enfin capables de transcender nos divergences politiques.

Pendant ce temps, les ressources des fermiers diminuent, des industriels s’approprient leurs graines et les brevettent.

Pourquoi les gouvernements n’avaient-ils pas aidé les agriculteurs à préserver eux-mêmes leurs richesses dans leurs champs ?

Pourquoi partaient-ils du principe qu’il fallait des coffres-forts dans une lointaine région polaire ? C’était une forme d’expropriation.

Jamais un fermier perdu au milieu de l’Afrique ne réclamera les graines que le soleil aura brûlées dans les champs desséchés.

Les assurances n’avaient pas que du bon. Elles engendraient la caste des assureurs sans pour autant accroître la sécurité des hommes.

Ce bunker réduit le contrôle des paysans sur leur semence. Jos ? Comme les graines sont en sécurité ici, inutile de les préserver là-bas.

Mitch le cherchait du regard, circulait entre les rangs, ne s’excusait pas quand elle cognait quelqu’un. Il la rendait folle.

Jos ? Que faisons-nous ? Il ne répondit pas. Mitch l’avait perçu comme s’il s’éloignait à la vitesse de la lumière.

Le Président de l’union se tourna vers maître Kan, maintenant impassible, s’abaissa avec vénération, envieux de la prestance du yogi.

— Nous avons en nous le pouvoir de vivre des siècles. Ne gâchons pas le trésor que la nature nous a offert.

Le directeur des travaux, un géant nordique au crâne rasé, prit la parole. Il expliqua qu’un ours et des renards avaient déjà visité le bunker.

Les animaux l’aimaient, c’était bon signe. Lui aussi était fier d’avoir participé à la construction d’un bâtiment indestructible.

Il tendit alors la clé symbolique des salles de stockage au Premier ministre norvégien. Ensemble, ils se digèrent vers la porte centrale.

L’assistance ne broncha pas. La petite femme noire était montée sur l’estrade et elle aidait maître Kan à descendre de son piédestal.

Mitch s’avança, bouscula les photographes. Elle ressentit un frémissement cérébral, faible, trop faible.

Elle saisit elle aussi maître Kan. Il était brûlant, tremblant, malade.

— Joseph, murmura-t-elle.

Il ouvrit les yeux.

— J’ai été présomptueux, je croyais que j’y arriverais seul, dit-il d’une voix mourante.

Mitch eut l’impression qu’il ne s’adressait pas à elle.

— J’ai besoin de toi, ajouta-t-il avec peine.

Nastasia ? Il t’appelle, c’est ça. Je ressens comme un grand vide qui se creuse.

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