Chapitre 91

Extase ne voyait plus que son écran où défilaient des lignes de programme, mots noirs, bleus ou verts sur fond blanc. Elle avait oublié DS.

La vieille femme restait en ligne, présente, un souffle virtuel issu de son cerveau connecté au réseau Wifi du car régie.

Plus bas dans le code. Modifier une ligne. Revenir plus haut. Exécuter. Rechercher la cause du plantage. Extase ne réfléchissait pas.

Aucun processus logique ne se déroulait dans son esprit. Elle écrivait SI ALORS SINON mais dans sa tête rien de semblable ne se produisait.

Les formulations arithmétiques ou booléennes surgissaient spontanément, déjà formalisées, avec un risque d’erreur minime.

Extase programmait avec la même facilité qu’elle parlait. Elle n’avait pas besoin de tourner 3 fois sa langue avant de lâcher une énormité.

À travers la connexion de DS, elle s’infiltrait dans le réseau du Salève, puis du réseau dans chacun des connectés.

Quelque chose lui résistait. Elle avait identifié une boucle de feedback laissée ouverte dans les implants des Freemen.

Plutôt que d’être refermés sur eux-mêmes, pour s’autosuffire, ils étaient ouverts à des impulsions extérieures qui leur étaient vitales.

Les concepteurs avaient laissé cette faille à dessein. Ils avaient maintenu une addiction artificielle chez les connectés.

Transformant les bits d’information en dosettes de cocaïne. Pourquoi ? Non par nécessité technique, mais par volonté de contrôle.

Une initiative des informaticiens ? Eux aussi voulaient leur part de pouvoir. Ou un dérèglement généralisé de la raison humaine ?

Extase écrivit le programme qui en un instant shunterait le signal extérieur au profit du signal interne autogénéré.

Elle l’installa dans chacun des Freemen, elle le cacha, le crypta, le commuta en mode autorun, une bombe prête à exploser.

— J’ai besoin de silence, hurla-t-elle.

Des données déferlaient depuis Longyearbyen, des données qui ne laissaient aucun interstice vacant.

— Sans coupure, je ne peux pas patcher les cerveaux malades. Jason, au secours.

Extase répéta son appel sur Twitter.

Elle courait le risque de se trahir, de trahir ses amis. Elle n’avait plus d’autres possibilités. L’urgence lui dictait ses décisions.

Elle uploada sur le réseau un fichier où elle compila toutes les informations à sa disposition. Aucune clé de cryptage. Une bouteille à la mer.

— Ils ont commencé la synchronisation des qbits. Il me faut une coupure.

— Tu es sûre de réussir ? demanda DS.

— J’ai chargé mon code dans chacun des habitants du Salève. À la première interruption du signal, leurs implants se referment sur eux-mêmes.

— Tu m’as aussi mise à jour ? demanda DS.

— Vous êtes malade comme les autres.

— Alors, interromps le faisceau qui me lie au car régie.

Extase hésitait. Elle avait peur. Un bug provoquerait la mort ou la démence de la vieille femme.

Elle n’avait encore jamais exécuté un programme dans un cerveau humain.

— Vas-y.

Extase obéit.

— Alors ? fit-elle

Aucune réponse.

Le programme aurait dû commuter la boucle en une microseconde. DS, une fois libre, aurait pu reprendre contact.

— DS ?

Silence. Aucune vibration sur le signal du car régie.

— DS, vous refusez de me parler ? Que faites-vous ?

La vieille femme était-elle encore en état de communiquer ? Extase lui avait peut-être grillé le bulbe rachidien.

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