Chapitre 92

Un flash. Une illumination. Une secousse électrique. Une envie de rire puis de pleurer. Mitch avait pénétré le faisceau du Wifi.

Des qbits, des programmes de reconfiguration, les guêpes du Salève, des pacemakers… Coupez la transmission. Mais quelle transmission ?

Nastasia décompressait à la volée les informations expédiées par Extase. Où est cet ordinateur quantique ?

Maître Kan s’agrippa au bras de Mitch, ses mains si brulantes qu’elles semblaient se déshydrater à vue d’œil.

Conduis-moi dans l’autre pièce, au milieu d’eux. La petite femme noire le soutenait toujours. Elle aussi lisait ses pensées.

Elles le guidèrent à travers la foule vers la salle de stockage numéro 2, une caverne aux parois inégales et bosselées.

Sur fond de permafrost, un portique ponctué de projecteurs dominait une scène où un groupe jouait.

La route n’a pas de destinations sinon celles dont tu rêves La route n’a pas de gardes fous sinon ceux que tu t’imposes

Rien d’autre n’existe que ce que tu projettes dans ta prose Rien d’autre ne peut te nourrir que ce tu offres en partage

Le batteur se déchaînait sur une batterie, fac-similé de l’instrument utilisé par les Beatles pour illustrer la pochette de l’album Sgt. Pepper’s.

Sur la peau de la grosse caisse, ils avaient inscrit en typographie vintage : The Slashes, clin d’œil probable à The Clashes.

Mitch n’ignorait pas qu’un slash était le symbole / abondamment utilisé en informatique pour indiquer les chemins dans les arborescences.

La révolution n’est plus ton terrain ni ta grande illusion Tu n’te sacrifieras point pour sauver leurs vieilles institutions

Jos ? Ils chantent pour toi. Mais tu es en train de te sacrifier. Pourquoi ? Un sourire traversa le visage de maître Kan.

Rien ne te réjouira tant que tes frères seront esclaves Rien ne te fera baisser les armes, excepté leur reddition

Maître Kan n’était plus qu’une petite graine. Fragile. Faible. Il se hissa avec peine sur la scène. Reprit la position du Bouddha.

Mitch aussi avait chaud. Nastasia ? Elle ne répondait plus, préoccupée. Elle tournait à plein régime. Toujours cette sensation de perte.

Je me vide de moi-même. Où pars-tu Nastasia ? Mitch ouvrit sa doudoune pour mieux respirer. Elle remarqua d’autres invités échauffés par -18.

Ils étaient plutôt âgés, la cinquantaine au minimum, souvent beaucoup plus. Ils avaient chaud. Eux aussi se vidaient.

Le monstre quantique synchronise ses qbits avec les leurs. Il prend possession d’eux à travers leur pacemaker.

Maître Kan s’opposait à l’hémorragie vitale. Il buvait tout le vin qui s’écoulait du tonneau et le gardait en lui, quitte à exploser.

À trop vouloir le pouvoir, ils ont oublié l’art de l’extase À trop priser les essences, ils ont nié l’existence

Rien ne résistait à leur code jusqu’à ce que tu le craques Rien n’aurait changé si tu n’avais pas dénoncé leurs arnaques

Les cardiaques suffoquaient. Tu ne peux pas bloquer ce monstre. Je veux un passage pour l’atteindre. Tout de suite.

Mitch se retrouva nez à nez avec Eyes.

— Trop tard, lui dit-il avec joie. Pour la gloire de Dieu.

Et il pressa sur le bouton d’une télécommande.

Les cardiaques s’écroulèrent avec des gestes désarticulés de tétanisés. Les autres invités se précipitèrent à leur secours.

Mitch se jeta sur l’assassin. Elle arracha la perfusion accrochée à son fauteuil. Les deux gorilles sortirent des armes de poings.

Tsuki zuki. Elles voltigèrent. Coup de coude. Craquement nasal. Giclée de sang. Un regard pour maître Kan.

Sa tête tombait sur son buste. La petite femme noire le soutenait. Faut reprendre le contrôle des pacemakers.

— Ils vont tous mourir, hurla quelqu’un.

Mitch saisit Eyes par le col, le souleva au-dessus de son siège.

Elle reçut un coup dans le dos, tomba en avant, repoussant Eyes sur le siège, roulant avec lui sur le fauteuil.

La télécommande glissa au sol. Tu as oublié Thérèse. Mitch se retourna. Elle vit son assaillante immobile, une lame à la main.

Elles se dévisagèrent, prête à se s’entretuer.

— Pourquoi Eyes a-t-il pétrifié ces malheureux ? demanda Mitch.

Thérèse ne saisissait pas.

— Je l’ai vu presser le bouton de cette télécommande et tous ces malheureux se sont écroulés.

Thérèse niait.

— Eyes vous a trahi, lança Mitch. Il veut tuer ces gens pour dévier la synchronisation quantique.

La surprise s’exprima sur le visage de Thérèse. Il était absurde qu’Eyes interfère avec le processus imaginé par Monica.

— Severino est fou, dit Mitch. Eyes agit comme son ombre. Ils ne songent qu’à la gloire de Dieu. Tu le sais bien.

Thérèse effectua un saut de côté. Eyes reprenait ses esprits, il brandissait son pistolet mitrailleur. Mitch bondit pour éviter la rafale.

Elle déchira la peau de la batterie des Slashes qui prirent leurs jambes à leur cou, fidèles à leur doctrine pacifiste.

J’ai accès à la télécommande. Pacemakers libérés. Maître Kan s’écroula. La petite femme noire pleurait. Mitch n’arrivait plus à bouger.

J’ai besoin de toute ton énergie. Une nouvelle détonation retentit. Un coup unique. Mitch vit Eyes s’avachir près d’elle.

Ses yeux mourants la vrillèrent.

— Trop tard, la grande unification est en cours, dit-il. Jason ne peut plus rien.

— Jason, dit-elle en désignant maître Kan.

Thérèse se précipita vers lui. Elle sauta sur la scène, le prit dans ses bras.

Elle aussi l’aimait. Nastasia ? Nastasia ? Où es-tu ? Je ne vois plus rien. Nastasia ? Il faut arrêter cet ordinateur.

La terre se mit à trembler. Je rêve. Nastasia ? Nastasia ? Nastasia Philippovna ?

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