Chapitre 93

Id n’avait pas perdu son sang froid. Il avait attendu que Mitch atteigne l’Airbus avant de s’élancer.

Il s’était redressé pour la suivre, il s’était recouché dans la neige. Un jet privé stationnait sur le parking. Un porte-bagage s’en éloignait.

Rien d’étonnant sur le tarmac d’un aéroport, sauf que le porte-bagage ne se dirigea pas vers le terminal aéroportuaire.

Il gagna l’extrémité du parking, laissa glisser de sous une bâche blanche une moto neige avec une remorque sur patinettes.

Deux hommes la chevauchaient. Dans un sifflement électrique, c’est-à-dire en silence, ils filèrent dans la nuit.

Passagers clandestins. Matériel de contrebande. Id jugea à tort ou à raison que quelque chose se tramait dans l’obscurité polaire.

Il prit alors une décision peut-être inconsidérée. Il ne suivit pas Mitch, persuadé qu’il ne lui serait d’aucuns secours dans le bunker.

Il enfila sa combinaison isothermique de camouflage et remonta la double trace de la moto neige.

Il marcha, s’écarta de la piste jusqu’à la banquise, près du point où ils avaient débarqué, contourna l’aéroport, grimpa vers la montagnebleutée.

Il dut parcourir plus de quatre kilomètres. La neige devint plus poudreuse avec l’altitude. Il avait le souffle court quand il repéra la moto.

Elle trônait sur une proéminence en retrait du bunker botanique dont des projecteurs de cinéma illuminaient l’entrée.

Id aperçut les 4×4 des officiels. Les invités se dirigeaient vers le parvis où les ouvriers chantaient Sleep, little seedling, sleep !

La remorque avait été débâchée. Elle portait une parabole en verre qui évoquait les lampes à vide des premiers postes de radio.

Un instrument à la fois désuet, style dix-neuvième siècle, et d’une configuration technologique peu familière.

Le bulbe central évoquait un thermomètre. Il ne pointait pas vers le ciel, mais vers le sol. Étrange. Quelles ondes émettait cet engin ?

Un câble filait vers une cheminée en béton qui émergeait de trois mètres du permafrost. Des barreaux l’escaladaient.

Id les escalada. Une écoutille était ouverte. Le câble plongeait dans l’obscurité. Que faire sinon plonger aussi ?

D’autres barreaux menaient dans les profondeurs de la montagne, en toute probabilité à la verticale des chambres de stockage du bunker.

Id n’avait plus le choix. Il descendit. Tous les dix mètres, une plateforme autorisait une halte, un bouquet de led projetait un halo de guidage.

Id franchit huit plateformes avant de remarquer une lueur vive. Deux plateformes plus bas, la cheminée s’évasa.

Des parois vitrées entouraient le tore central. Un homme en tenue polaire gisait dans son sang. Ses mains se crispaient sur une mitraillette.

Il avait été égorgé. Id mit pied à terre. Enjamba le cadavre, colla son visage aux vitres. D’autres cadavres. Passés par les armes cette fois.

Ils avaient été fusillés de dos alors qu’ils travaillaient devant des moniteurs. Le câble plongeait plus profond dans la cheminée.

Id saisit la mitraillette même s’il ne savait pas s’en servir. Il improviserait au cas où. Il la passa en bandoulière, réattaqua la descente.

Il s’approchait d’une piscine illuminée de l’intérieur. Il songea aux réacteurs nucléaires dont il avait vu des photos.

Au centre, un point noir auréolé de lumière. Un soleil éclipsé. Il n’arrivait pas à croire ce qu’il voyait. Une singularité.

Elle occupait le point focal de trois champs magnétiques alimentés par des bobinages cryogénisés.

Les Croisés ont engendré un trou noir pour en exploiter la faramineuse puissance de calcul, la machine la plus vertigineuse de l’univers.

Id s’était immobilisé, fasciné. Il contemplait une merveille de technologie. L’intelligence numérique dans sa pureté absolue.

La computation quantique naturelle, primordiale, les sous bassement infinitésimaux de l’univers, la microphysique élémentaire.

Le câble qui provenait de la parabole plongeait dans le liquide où il se dissolvait. Les hommes de l’aéroport avaient piraté l’ordinateur.

Ils avaient assassiné les opérateurs, branché leur système de communication, donné la main à d’autres lointains opérateurs….

Id remarqua une balustrade autour de la piscine. Les deux hommes s’y appuyaient, leur tête penchée au-dessus de l’eau.

Eux aussi étaient fascinés. Id se lâcha d’une main, s’empara de la mitraillette, la pointa dans leur direction, son doigt toucha la détente.

Il fut incapable de la presser.

— Ne bougez pas, cria-t-il par désespoir.

Il aurait pu se défendre, pas attaquer le premier.

Les hommes s’éveillèrent, dégainèrent, tirèrent. Id perdit l’équilibre, laissa tomber son arme qui plongea dans la piscine.

Elle enfonça comme dans un liquide épais. Au ralenti. En apesanteur. Animée d’une lente rotation.

Une balle ricocha sur un barreau. Une autre. Id ne ressentit aucune souffrance. Il en fut presque surpris. Il se retourna.

L’eau bouillonnait, débordait, éructait en geysers. Les deux hommes, incapables de gagner les barreaux, s’étaient repliés.

Ils hurlaient, dansaient, l’eau leur dévorait les orteils. Id comprenait. Il grimpa. Plus vite. Aussi vite qu’il pouvait.

La mitraillette avait rompu l’équilibre du complexe. Le trou noir l’avait avalée. Sa masse altérée, la faim s’était emparée de lui.

Il aspirait la matière qui l’entourait. Un bruit de succion retentit. Un appel d’air. Un effet de piston, une profonde aspiration.

Id roula sur la plate-forme intermédiaire. Une explosion retentit. Le trou noir artificiel se désintégra en un jet de plasma.

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