Chapitre 94

— Hourra ! cria Extase.

Le flot de données s’était interrompu, le patch cérébral avait rebooté les cerveaux de tous les Freemen.

Extase sauta hors du car régie. Elle courut dans la neige. Le soleil se couchait sur le mont Salève et enflammait les voiles des parapentistes.

Les randonneurs regagnaient la station du téléphérique. Ils grignotaient des bouts de fromage sur la terrasse du restaurant panoramique.

Extase courut emprunta le sentier qu’elle avait suivi le matin en compagnie de DS. Elle n’avait reçu aucune nouvelle de la vieille femme.

Une idée néfaste la hantait. J’ai peut-être tué les Freemen. Je les ai libérés de la plus ignoble des manières.

Elle approcha des trois chalets qui dominaient les falaises au-dessus de Genève. Deux couples s’étaient avancés à la frontière du précipice.

Les hommes et les femmes se tenaient par la main. Ils regardaient le lac Léman se perdre dans la brume bleutée du Jura.

Ils souriaient et ne prêtèrent pas attention à Extase. Ils écoutaient monter la musique lointaine de la ville.

Extase entra dans le chalet central, personne. La porte de la cave était ouverte, le râtelier à bouteilles repoussé.

Elle fonça dans les couloirs bétonnés, remonta dans le salon informel. Pélias pleurait, assis devant la grande cheminée.

— Qu’as-tu fait ?

Il montra l’extérieur, ses amis debout côte à côte, parfois seuls, parfois enlacés, bras dessus, bras dessous.

Ils riaient, ils chantaient, ils hurlaient de joie comme après une finale victorieuse. Le Mont-Blanc avait grandi depuis le matin.

Les derniers rayons de soleil le saisissaient par le sommet et l’attiraient toujours plus haut. Ils ne le lâcheraient que dans la nuit.

Pélias se redressa avec peine. Il sortit à son tour. Extase aperçut DS. La vieille femme vint l’embrasser d’un pas plus désarticulé que jamais.

— Je n’ai pas eu le courage de me reconnecter, dit-elle. Personne n’a eu ce courage. Il nous faudra beaucoup de temps pour réapprendre.

Les Freemen se bombardaient de boules de neige. Ils s’éloignaient vers les bois. Ils exploraient les sentes du Salève.

Chacun allait reprendre la route, sans destinations sinon celles de leurs rêves, sans gardes fous sinon ceux qu’ils se choisiraient.

Une clameur retentit. Un homme d’une cinquantaine d’années déploya une voile écarlate de parapente.

Ses amis tendirent les suspentes pendant qu’il s’élançait dans le vide. Un thermique l’emporta rejoindre le dernier rayon du jour.

Pélias pleurait toujours. Il avait voulu la naissance d’un superorganisme pacifique. Il avait tant prisé son rêve qu’il l’avait imposé à tous.

De peur d’être déçu par ses compagnons, il les avait assujettis au réseau, leur interdisant de le quitter une fois qu’ils l’avaient choisi.

— Il ya toujours des hommes pour prendre le pouvoir, dit DS. Il s’agit de ne pas le leur donner.

Elle dévisagea Pélias sans sévérité.

— Ton rêve viendra quand tu renonceras au contrôle. Alors, il te surprendra.

Pélias marcha jusqu’au bord de la terrasse.

Il savait que la coopération entre tous n’était possible que si chacun pouvait la refuser. Il avait oublié cette règle implicite.

Cette règle qui interdisait toutes les règles, elle-même comprise. Il sentit l’humidité s’élever, la neige crépiter, la brise froide.

Il était libre, libre de marcher et de ne pas se retourner, libre de lâcher les amarres, libre de se surprendre et d’être surpris.

Plus jamais il n’aurait de stratégie, plus jamais il ne prévoirait l’avenir et se battrait pour qu’il survienne tel qu’il l’aurait imaginé.

Il vivrait, il aimerait, il se lierait aux autres pour, avec eux, inventer de nouveaux rêves, des rêves jusqu’alors impensables.

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