Chapitre 95

Le plafond de la salle de stockage numéro 2 rougit, s’incurva, dessina un orange géante, trop mûre, elle allait goutter.

Dans un nuage de vapeur, elle se figea au dernier moment en une amorce de candélabre baroque et brûlant.

Des cris de terreurs répondaient à des cris de paniques. La guitare des Slashes jetée contre l’amplificateur jouait seule du larsen.

Les invités s’entredéchiraient pour fuir le bunker. Le permafrost après avoir transpiré s’était figé au sol en une patinoire lustrée.

Des jambes trop pressées de se carapater se firent des nœuds et envoyèrent des poignets se briser. Des pieds écrasèrent les mains encoreintactes.

Les vagues de violence finirent par s’apaiser. Les blessés reçurent de l’aide pendant que les sbires d’Eyes s’évanouissaient.

Lui était mort sans aucun doute. Mitch, épuisée, assommée par une migraine aveuglante, se contentait d’appeler Joseph.

Il ne lui répondrait jamais. Son corps après avoir brûlé se laissait gagner par le froid polaire. Thérèse ne se contrôlait plus.

Elle le secouait. Le traitait de lâche. Le frappait à la poitrine. Puis le couvrait de baisers. Elle l’avait aimé plus que de raison.

Plus qu’elle ne l’aurait admis alors qu’il était vivant. Elle l’avait chassé pour l’assassiner. Mensonges.

Comme Severino l’avait compris, elle ne le détestait que parce qu’il lui était indispensable et elle ne supportait pas cette faiblesse.

Elle pouvait dès lors laisser libre cours à sa tristesse. Il ne la lui reprocherait jamais. Des secouristes arrivèrent de Longyearbyen.

Id se glissa parmi eux, dans sa combinaison blanche caramélisée par le jet de plasma. Il se précipita sur Mitch.

Elle lui désigna Joseph. Il comprit qu’il était trop tard. Ensemble, ils gagnèrent l’hôpital avec un 4×4 transformé en ambulance de fortune.

— Nastasia m’a quittée, murmura Mitch. Elle a joint ses forces à Joseph. Ils ont tenté de se synchroniser aux qbits du monstre.

Mitch ressentait en elle un immense vide, un espace abandonné aux courants d’air. Personne ne lui chuchoterait plus Wifi On .

Nastasia Philippovna aussi était décédée. Serait-il possible de l’oublier ? Mitch avait l’impression d’avoir toujours vécu avec elle.

Elle serra les mains d’Id. Elle songea aux enfants, à Dan et Maggy à qui il faudrait annoncer la disparition de leur fils.

Un enquêteur vint leur demander leur nom, ils ne trichèrent pas. Ils n’avaient plus la force de courir. Thérèse savait où les trouver.

Elle ne se montra pas. Des billets les attendaient à l’aéroport, avec un mot leur indiquant que leurs enfants les rejoindraient à Paris.

Ils récapitulèrent les faits. Les Croisés de Monica avaient tenté de contrôler les invités. Eyes, le bras armé de Severino, les avait trahis.

Il avait piraté les pacemakers pour interrompre la synchronisation et transférer le contrôle à la communauté du Salève.

Avec l’espoir insensé d’engendrer un superorganisme tout-puissant, une divinité incarnée. Joseph s’était immiscé entre ces deux factions.

Mais quelque chose ne collait pas. Pourquoi Joseph n’avait-il pas lui-même détruit l’ordinateur ? Pourquoi s’était-il sacrifié ? Dans quel but ?

Il savait qu’il serait facile de reconstruire une singularité, qu’il faudrait détruire à nouveau, en un cycle incessant de violence.

Il avait un autre but. Mitch repensa alors à la petite femme noire qui assistait maître Kan. Elle aussi possédait un implant cérébral.

Elle aussi était une Freemen. Elle aussi rêvait d’une autre société. Elle avait disparu lors du mouvement de panique. Personne ne l’avait revue.